Moreau-Christophe1863-d

(page à l'essai)

date:1863 auteur:Moreau-Christophe type:criminologie

(source : Moreau-Christophe, « Chapitre X. L'argot des coquins », dans Le monde des coquins, 1864 [1863], pp. 248-262. ; le lexique n'a pas été repris.

  • Thèmes : étymologie ; langue spéciale ; pittoresque, énergique, spirituel, ingénieux, riche, souple ; métaphores, allégories, images peuple>savant ; fonds primitif ; langage imagé des origines ; poésie de l'argot ; cryptique ; vitalité, renouvellement, plus rapide que langue académique ; monstre ; parasitisme ; formation ; suffixation ; pas de syntaxe, pas de grammaire
  • Sources : Hugo ; Nodier ; Estienne ; Furetière ; Le Duchat ;

Texte

CHAPITRE X

L'ARGOT DES COQUINS.

[249] Dans son acception la plus étendue, le mot argot signifie tout langage, plus détourné que dérivé de la langue mère, qui s'emploie, dans tous les métiers, pour exprimer certaines choses, certains arts qui s'y rapportent exclusivement, et qu'on rendrait mal par un vocable commun, ordinaire. La science a son argot, et aussi les arts, le théâtre, le barreau ; la magistrature, le gouvernement lui-même ont leur argot, comme la finance a le sien, et aussi le commerce, l'industrie, l'imprimerie, etc., etc.

Mais c'est plus particulièrement au jargon des coquins que le mot argot s'applique, dans son acception propre, habituelle.

C'est de cet argot-là seulement que j'ai à parler.

Et d'abord, d'où vient le mot argot ? Vient-il, par une légère transposition de lettres, du fameux bélître Ragot, qui vivait du temps de Louis XII, et d'où l'on a fait ragoter, qui signifie geindre, grommeler, murmurer en se plaignant, comme font les gueux, au dire de Le Duchat, dans ses notes sur Rabelais ?

Ou, vient-il du nom de la ville d' Argos, en Grèce, parce qu'un grand nombre de mots de la langue argotique sont tirés du grec, au dire de Furetière ? Ou mieux d'après xxxx, otiosus, qui est le mot jargon à peine modifié, au dire de Charles Nodier ?

Ou bien peut-être d' Argus, symbole de la vigilance que tous les efforts des malfaiteurs tendent à mettre en défaut, comme se le demande Francisque Michel ? Ou vient-il du mot latin ergo, par assimilation à l' ergo des écoles, manière de parler qui n'était usitée que là, au dire de M. Clavier ?

Ou bien, ce qui est à peu près la même chose, vient-il du mot ergoterie, qui se disait, au XVIIe siècle, argoterie, d'où nous avons fait argutie, comme le dit M. Cousin, en son livre sur madame de Sablé ? D'où que vienne l'origine du mot, voici l'origine de la chose :

« Il y a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants ; lutte affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à coups de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère a inventé une langue de combat. »

Cette langue est l' argot.

Il n'y a pas à douter que les voleurs des anciens temps n'eussent leur argot comme ceux de nos jours, [250] c'est-à-dire un langage spécial dont ils se servaient, soit pour communiquer entre eux, soit pour dérober la connaissance de leurs secrets à la justice et de leurs projets à leurs victimes. Les mêmes nécessités engendrent les mêmes moyens d'y parer.

Mais l'histoire et la poésie anciennes ne nous ont rien laissé des exploits et du langage des Cartouches et des Mandrins d'Athènes et de Rome, rien des grands hommes inconnus quos fama obscura recondit, comme dit Virgile.

L'histoire et la poésie du moyen âge se sont montrées moins puristes, chez nous, car les écrits de ce temps sont émaillés de mots argotiques, et, depuis, l'argot est allé toujours eu se perfectionnant, en s'enrichissant, en se généralisant à tel point, qu'il n'y a, à présent, dit un auteur du XVe siècle, « si chestive cambrouse qui ne rouscaille le jargon (si misérable chambrière qui ne parle argot). » — « Aussi est-il certain, dit Henry Étienne, que le jargon, par le moyen duquel les larrons s'entretiennent et leurs bandes s'entre-correspondent, ne fut jamais en si grande perfection. »

L' argot s'était même élévé, au XVe siècle, jusqu'au ton de la littérature : « Littérature toujours pittoresque, et plus folle et grotesque dans les expressions et les images, à mesure que le sujet devient plus sombre et plus terrible, des idées de cachots et de supplices travesties en bouffonneries, un vrai carnaval de la pensée où la mort joue toujours un rôle de folie. » (Les Mauvais garçons.)

Les Deux Testaments du fameux poëte de ce temps-là, François Villon, voleur de profession, ainsi que [251] son Jargon et ses Repues franches, poésies écrites en argot, et où il n'est question que de coquins, avaient obtenu l'admiration du célèbre Clément Marot (1), et Montaigne disait, à ce propos, qu'il aimait mieux que son fils « apprinst aux tavernes à parler qu'aux escholes de la parlerie. » (Essais, III, 8.)

Quoi d'étonnant, d'après cela, que MM. Royer et Auguste Barbier, dans Les Mauvais garçons, Balzac, dans plusieurs de ses ouvrages, Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris, Victor Hugo, dans le Dernier jour d'un condamné et dans les Misérables, nous aient initiés à la connaissance de l'argot, et qu'un savant, correspondant de l'Institut, M. Francisque Michel, en ait fait une étude spéciale, approfondie, couronnée par l'Académie, en un gros volume in-8°, sous ce titre : Étude de philologie comparée sur l'argot ! Paris 1856. Imprimerie F. Didot ; librairie Lécrivain et Toubon.

Au fond, et en soi, qu'est-ce que l'argot ?

Personne plus éloquemment, plus pittoresquement, n'a répondu à cette question, que l'auteur du livre des Misérables.

» L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue [252]] ayant quelque mauvaise action à faire se déguise. Elle s'y revêt de mots-masques, et de métaphores-haillons. De la sorte elle devient horrible. (T. VII p. 386.)

» Elle ne marche plus, elle clopine ; elle boite sur la béquille de la Cour des miracles, béquille métamorphosable en massue ; elle se nomme truanderie ; tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée ; elle se traîne et se dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire ; et le meurtrier lui met son rouge (p. 387.)

» L'argot, c'est le verbe devenu forçat (p. 407.)

» Chaque syllabe y a l'air marquée. Les mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan (p. 392.)

» L'argot est-il une langue ?
» Qu'on y consente ou non, l'argot a sa syntaxe et sa poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines métonymies, on sent que Villon l'a parlée (p. 392.)

» C'est toute une langue dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté de la langue.

» [253] Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect, l'aspect vulgaire de l'argot.
» Mais, pour ceux qui étudient la langue ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y creuse plus ou moins avant on trouve, dans l'argot, au-dessous du vieux français populaire, le provençal, l'espagnol, l'italien, l'anglais, l'allemand, du roman, du latin, enfin du basque et du celte.
» Formation profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a laissé tomber sa pierre, chaque cœur a donné son caillou. Une foule d'âmes mauvaises, belles ou irritées, qui ont traversé la vie et sont allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en quelque sorte visibles encore, sous la forme d'un mot monstrueux (p. 392). »

Voici la nomenclature de quelques-uns de ces mots, telle que je l'ai donnée, dans l'article Argot du Dictionnaire de la Conversation, mais revue et augmentée d'après le Dictionnaire d'argot de Vidocq, et la Philologie comparée sur l'Argot de M. Francisque Michel.

[...]

Quelque riche que soit la langue argotique, elle ne l'est cependant pas assez pour pouvoir traduire chaque mot de la langue française par un mot correspondant. Donc, quand on veut exprimer un mot en argot, et qu'on ne lui connaît pas de signification propre, on le syncope, par exemple, avec la terminaison mare ; par là, il s'argotise et devient inintelligible, surtout lorsqu'il est noyé au milieu d'autres mots plus inintelligibles encore. Ainsi, j'ignore comment on appelle un perruquier en argot, je dirai : perruquemare, etc. (V. la page suivante).

Les prépositions, les articles et les adverbes sont les mêmes que dans le langage ordinaire. La syntaxe est également la même, en ce sens que les phrases argotiques sont généralement construites conformément aux règles de la grammaire française.

L'argot n'a donc point de syntaxe qui lui soit propre ; il suit invariablement celle du langage ordinaire. Les mots dont il se compose sont, en général, empruntés à la langue naturelle des individus qui la parlent ; avec cette différence qu'ils sont pris dans un sens qui diffère plus ou moins de la signification usuellement reçue, et, pour la plus grande partie, dans un sens allégorique.

[260] La métaphore et l'allégorie semblent former, en effet, l'élément principal de ce langage. C'est que le propre d'une langue, qui veut tout dire et tout cacher, est d'abonder en figures. La métaphore est une figure où se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une évasion.

Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi, des figures, ceci est le fonds primitif de tout langage humain ; ce qu'on pourrait nommer le granit. « L'argot pullule de mots de ce genre, mots immédiats, crées de toute pièce, on ne sait où ni par qui, sans étymologies, sans analogies, sans dérivés; mots solitaires, barbares, quelque fois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression, et qui vivent. »

L'argot vit sur la langue. Il en use à sa fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement.

Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue, une sorte de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue ou en uche. Exemple : Vouziergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche ? Trouvez-vous bon ce gigot ? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.

La terminaison en mare est aujourd'hui fort usitée.

« Idiome abject qui ruisselle de fange ; vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des ténèbres (p. 378). »

« Il semble, en effet, que ce soit une sorte d'horrible [261] bête faite pour la nuit qu'on vient d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille vivante et hérissée, qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre, menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un œil éteint et sanglant ; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe. Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont organisées dans la désorganisation (p. 378). »

Oui ; mais, examinez, scrutez,interrogez bien chaque mot, et vous verrez quel sens profond il recèle, sous son enveloppe grotesque ou hideuse.

L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre, comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon du jour y tue ce qu'il touche. Aussi, l'argot va-t-il se décomposant et se recomposant sans cesse ; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais. Il fait plus de chemin en dix ans, que la langue en dix siècles.

Cartouche parlerait hébreu pour Lacenaire. « Tous les mots de cette langue sont perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent (p. 400). »

Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien argot reparait et redevient nouveau. Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas moins la loi ; et la langue n'en reste pas moins toujours riche d'expressions ingénieuses, souples, énergiques, pittoresques.

En parlant de l'argot, Charles Nodier dit qu'il est généralement composé avec esprit, parce qu'il a été [262] composé pour une grande nécessité par une classe d'hommes qui n'en manque pas.

Mais il y a autre chose que de l'esprit dans l' argot. Voyez plutôt :
Le bandit a deux têtes : l'une, qui raisonne ses actions et le mène pendant toute sa vie ; l'autre, qu'il a sur ses épaules le jour de sa mort. Il appelle la tète qui lui conseille le crime, la sorbonne, et la tète qui l'expie, la tronche.

Quand un homme n'a plus que des guenilles sur le corps et des vices dans le cœur, quand il est arrivé à cette double dégradation matérielle et morale, que caractérise dans ses deux acceptions le mot gueux, il est à point pour le crime ; il est comme un couteau bien affilé ; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté ; aussi l'argot ne dit pas « un gueux, » il dit un réguisé.

Qu'est-ce que le bagne ? Un brasier de damnation, un enfer. Le forçat l'appelle un fagot.

Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison ? le collège, le lycée.

« Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot, » dit, avec un sens profond, Victor Hugo.

Tout ce que j'ai écrit, pour mon compte, sur la réforme morale des prisons, se résume, en effet, dans ce mot-là.

(l) Voir la préface de Clément Marot en tête de son édition des œuvres de cet argotier fameux. La Légende de Maître Pierre Faifeu, par l'argotier Bourdigné n'est pas moins curieuse. Voir encore comme curieux en ce genre la Vie généreuse des matois, gueux, bohémiens, et cagoux, contenant leurs façons de vivre, subtilités et jargon, par Péchon de Ruby ; et le Jargon, ou langage de l'Argot réformé comme il est en usage à présent, composé par un pilier de boutanche qui maquille en molache en la Vergue de Tours, publié à Troyes, chez Yves Girardon, 1660.


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