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forum abclf » Parler pour ne rien dire » Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

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Messages [ 401 à 450 sur 512 ]

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le Figaro (12 janvier 1889), ce petit paragraphe d'un article intitule "La Maub" :

" Chez la « mère André », chez « Lunette », au « Château-Rouge », vous trouverez les maçons attablés avec les gueux et les escarpes.
C'est une tradition séculaire des manœuvres limousins qui viennent chercher fortune à Paris, de loger dans les garnis voisins de « la Maub ». On se groupe par village, en « coteries », on fréquente les mêmes crèmeries, on couche en dortoirs dans les mêmes auberges. L’économie y trouve son compte et aussi sa sécurité. Vous n’avez qu’à lire les faits divers des journaux pour voir que le souteneur qui connaît les dates de « paye » attaque aussi volontiers le maçon.
Celui-ci, qui a peur du couteau, chemine en bandes, couche en chambrée. C'est, en plein Paris, les mœurs primitives des placers. La défiance semble ici si légitime, qu'elle ne blesse aucune susceptibilité. Il y a des cabarets où le patron tient une main sur le verre qu'il vient d'emplir jusqu'à ce que de l'autre il ait touché les deux sous. Et, pendant-ce manège, on cause gentiment, en camarades. Pourquoi se formaliserait-on d'une précaution bien naturelle ? Croyez-vous que cela ne s'est jamais vu dans les annales de la Maub, un farceur qui, après avoir bu à gogo, voulait s'acquitter avec des coups de poing ?
Grâce à ces précautions nécessaires, souteneurs et limousins sont les meilleurs amis du monde. Le mépris pour l'homme qui vit d'une femme est décidément un préjugé bourgeois, le peuple ne l’admet pas plus que ne l’a fait l’ancienne noblesse."

402 Dernière modification par Roland de L. (13-06-2021 09:07:26)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Vous l'aurez compris, je suis plongé dans Le Figaro...
Et j'y trouve, en date du 12 mai 1889, une fort belle description des lieux et de la faune du Château-Rouge, lors d'une visite en compagnie du brigadier de Sûreté Rossignol, dont on a ici mentionné les mémoires :

" Donc, une heure du matin était proche, quand nous sommes entrés au Château-Rouge en compagnie de Rossignol. Deux mots de conversation à voix basse avec le patron qui fait un petit signe de tête. Il a compris. Il appelle un beau garçon, très brun, soigneusement rasé, les moustaches fines, l’air adoré des dames :
« Conduis ces messieurs. »
Derrière le beau gas nous traversons un vaste hall plein d'une foule hurlante, gesticulante, immonde, déguenillée. Notre entrée ne fait qu'accroître le bruit et le tumulte. On se pousse vers nous. On nous entoure; des mains palpent nos vêtements :
- « Monsieur...un peu de tabac...payez- moi un verre... une soupe, monsieur... faites-moi donner une soupe. »
Ce sont les souteneurs, les filles, les alcooliques, - la clientèle de la Cour d'assises. Nous tâchons de nous dépêtrer ; ce n'est pas ce peuple-là que nous venons voir. Et nous entrons dans une troisième salle plongée dans les ténèbres.
- « La Chambre des Morts ! » murmure le beau garçon en élevant sa bougie.
Il y a des bancs, des tables ; dessus, des formes affalées, des tas de guenilles indécis. La lueur a troublé ces sommeils d'ivrogne. Des profondeurs de la salle, sous les bancs, des grognements montent, comme il s'en élève dans les ménageries quand l'allumage de la rampe trouble le sommeil clignotant des fauves...
On a reconnu Rossignol. Des figures qui se soulevaient replongent bien vite entre les bras. - « J'ai des camarades par ici, dit-il en riant ; mais que tout le monde dorme. Je ne viens pas pour travailler. »
Et la bougie s’éloigne. La chambre des Morts rentre dans l’ombre, dans son silence pesant, scandé de ronflements et de hoquets.

Le patron nous a distribué des chandelles pour visiter au premier étage la salle de « retirance ». Nous montons, toujours précédés du beau gas. Il prend au sérieux son rôle de cicerone. Il soigne ses effets. Il les gradue. Il a réservé pour le dernier acte le « tableau » du dortoir.
En haut de l'escalier obscur, il nous arrête du geste ; puis, levant sa lumière, il crie d'une voix de bonisseur:
- « La bataille de Champigny ! Admirez le panorama ! »
Vous y avez rêvé, n'est-ce pas, quelquefois le soir, dans vos lits, à ce champ couvert de formes humaines, de sommeils qui ne respirent pas, qui ne finiront plus ? Vous avez frissonné à l'horreur devinée des bouches entr'ouvertes, des faces convulsées, silencieuses. Eh bien ! je vous le jure, la moisson de la bataille est moins effrayante que cette jonchée de misérables. Car les soldats, eux, ils montrent les blessures extérieures , ouvertes, par où leur vie a coulé ; leur douleur est finie : ils ne se battront plus. Mais la blessure de ceux qui gisent là reste cachée ; elle est intérieure, elle est à l'âme ; elle laisse les corps vibrants pour la souffrance; - et tous ces sommeils se réveilleront.
Sous les frises dédorées d'un plafond où, à travers l'encrassement des peintures perce encore le blason de la maîtresse de ces murs, Gabrielle d'Estrées, ils dorment, les sans-logis, à plat sur le sol, la tête, en guise d'oreiller, un peu haussée par leurs souliers. Leurs pieds blessés, leurs pieds d'errants s'enveloppent comme dans un bandage dans les « croisés » de la « chaussette russe ». Ils sont si serrés, si collés les uns aux autres, qu'on hésite à enjamber leurs corps. On a peur d'écraser de la chair.
Il y en a des vieux et des jeunes. Oui, de tout jeunes gens. Et ceux-là, les yeux se mouillent à les voir. Leur vigueur terrassée m'a plus ému que la souffrance amaigrie des anciens.
C'est qu'en entrant dans ce royaume des fatalités atroces, on renonce aux chimères, on accepte sans révolte les cruautés du destin. Il est naturel que les vieux souffrent : ils sont les usés, les hors de combat, les inutiles. Mais les jeunes, ceux qui ont du cœur et des bras pour la lutte,- on ne supporte pas de les voir là…
Une heure encore, et l'on viendra réveiller ces dormeurs. On les poussera dans la rue, pour obéir au règlement qui, à deux heures de nuit, ferme les cabarets. Alors leurs pieds rechaussés, les mains dans les poches, grelottants, ils iront devant eux, guettant le lever du jour où la loi permet qu'on s'asseoie. Pour désigner ces nocturnes promenades, l'argot a inventé un mot poétique et doux. On appelle cela « filer la comète ». Entendez que tous ces manants s'en vont les yeux levés vers les étoiles, au-devant du matin toujours trop lent à paraître, car il ramène avec soi l’espérance."

403 Dernière modification par Roland de L. (14-06-2021 15:13:40)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans Le Figaro...
Cette fois, en date du 2 février 1891, le patron Trolier [sic] montre sa compassion pour ses habitués :

"J'entre au Château-Rouge. Le patron est toujours Trolier.
Il n'a point changé depuis le procès de Gamahut, qui l'a fait comparaître devant le Tout-Paris. On vient d'expulser deux souteneurs qui avaient tiré le couteau. La salle voûtée est pleine de consommateurs en guenilles, rôdeurs, ramasseurs de bouts de cigares, mendiants, malfaiteurs de profession et larrons d'occasion. Plusieurs d'entre eux parlent allemand. Trolier me dit «Sans moi, tous ces gens rôderaient par les rues, ne sachant où aller,et commettraient de mauvais coups. J'ai demandé à rester ouvert pendant toute la nuit. On devrait m'y autoriser. Il vaut mieux, vous comprenez, que tout ce monde-là ne soit pas lâché la nuit, dans Paris. Où aller, quand le Château-Rouge a fermé ses portes ? On fait encore quelques corvées aux Halles, et puis, après? Coucher sous les ponts, ça ne se peut guère la berge est envahie !»
Trolier reçoit bien quelques-uns de ces malheureux, les ivres-morts. Il les fait coucher dans la « salle des cadavres », une sorte de cave emplie de paille où les ivrognes dorment pêle-mêle, hommes et femmes.
Mais ceux qui ne s'enivrent pas ?..
Je sors. On entend sonner deux heures au petit clocher de Saint-Julien-le Pauvre."

C'est la première fois que je lis quelque chose sur cette cave appelée "salle des cadavres", et qui semble autre chose que la "chambre des morts". Mais je n'ai pas encore tout lu !

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans Le Figaro, cette fois en date du 25 août 1893 : quand le Château-Rouge sert de référence dans un courrier politique de Rochefort :

" Les Journaux de ce matin

Dans l’Intransigeant, M. Henri Rochefort s'en prend au scrutin d'arrondissement qui ouvre l'enceinte législative « aux bateleurs, aux voleurs de grande route et aux gentilshommes sous-marins ».
C'est la honte, le déshonneur et l'abjection qui s'introduisent chez nous par tous les pores et par toutes les portes.
Il ne s'agit plus de politique, de radicalisme, d'opportunisme ou de socialisme. Il s'agit de savoir si la France sera un de ces matins représentée par l'écume des tripots, des baraques de foire ou des prisons. Car si cinq ou six de ces récidivistes du trottoir ou de la maison centrale ont déjà forcé les portes du Palais-Bourbon, il n'y aurait rien de surprenant à-ce qu'ils y entrassent au nombre de quatre ou cinq cents, lors des élections prochaines. Indépendamment de l'homme-canon, nous aurions pour députés l'homme à la tête de veau, l'imprésario du veau à deux têtes et peut-être le veau lui-même, ce qui ne serait qu'une humiliation relative, un saltimbanque pouvant soutenir parfois le parallèle avec un ministre.
Ce qui est beaucoup plus grave, c'est la place que le scrutin d'arrondissement permet de laisser prendre aux crapules de tout poil qui pullulent sur le territoire de la République opportuniste. Si on ne se décide pas à rétablir immédiatement le scrutin de liste, l'enceinte législative va devenir une succursale de l'estaminet du Château-Rouge.

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans Le Figaro, cette fois-ci en date du 4 janvier 1895, cet article qui prouve que même à l'époque de la tournée des Grands-Ducs...

" On a assez exploité le Château-Rouge dans les récits dramatiques. L'établissement de la rue Galande est resté le type du tapis franc et on y promène les étrangers de distinction qui frémissent en y entrant. Bien à tort, car il n'y a pour eux aucun danger. Les hôtes du Château-Rouge sont trop heureux de ces visites qui leur rapportent quelques « vertes » ou quelques « kilos » absorbés « à l'œil ».
C'est seulement entre eux que les habitués ont parfois des « explications » sanglantes. Témoin le fait suivant :
Les nommés Charles-Antoine Lamoureux et Léon Druesne avaient été condamnés, il y a un an, le premier à huit mois, le second à quatre mois de prison, pour un vol à l'étalage qu'ils avaient commis ensemble. Druesne s'était imaginé que son complice l'avait chargé à l'instruction et, l'ayant rencontré depuis sa libération, il lui avait déclaré qu'il se vengerait.
L'avant-dernière nuit, vers une heure, Lamoureux se trouvait au Château-Rouge, rue Galande ; il vit entrer Druesne, qui l'invita à venir lui dire un mot dans la rue. Là, devant le porche du Château-Rouge, Druesne tira un couteau de sa poche et en frappa Lamoureux de sept coups qui l'atteignirent à la poitrine et aux bras.
Le blessé, dont l'état est grave, a été porté à l’Hôtel-Dieu. Le meurtrier, arrêté hier matin par M. Bélouino, commissaire de police, a été envoyé au Dépôt."

406 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 00:17:05)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Bonjour,

Un tout petit article pour commencer la journée
1883, 12 septembre : Le Petit Journal

"La nuit dernière, des jeunes gens ont trouvé dans la cour d'un établissement connu sous le nom de Château-Rouge, rue Galande, un homme étendu sur le sol et ne donnant plus signe de vie. L'identité du cadavre n'a pu être établie. Hier, le corps a été transporté à la Morgue  par les soins du commissaire de police du quartier."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

C'est un vrai feuilleton. Merci !

408 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 08:13:22)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Merci pour vos encouragements !

À propos de feuilleton, je compte passer quelques heures ce jour en lecture du Petit Journal, et j'aborde l'année 1884, marquée par l'assassinat le 24 novembre de la veuve Ballerich par Gamahut et ses complices...
C'est LA grande affaire qui a fait connaître de tous cet établissement, que je qualifiai plus haut de "sans histoire" jusque là.

Je ne raconterai pas toute l'histoire, mais je compte bien recopier tout ce qui contiendra une référence au Château-Rouge.
Haut les cœurs !

409 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 09:42:21)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Chose promise...
Affaire Ballerich "vue du Château-Rouge", première.
[L'assassinat de la veuve Ballerich a eu lieu le 24 novembre 1884]

1884, 1er décembre : Le Petit Journal

"Nous avons raconté, hier, l'arrestation de trois individus, soupçonnés d'être les assassins de la veuve Ballerich. Deux de ces individus, Soulier et Guyon ont fait des aveux complets à M. Guillot, juge d'instruction.
Ce serait leurs complices Lavocat et Joy qui auraient frappé la veuve Ballerich à son retour, lorsqu'elle les a surpris en train de dévaliser les meubles.
C'est un nommé Sulpice, un rôdeur de barrière, qui a indiqué le coup à faire.
Lavocat a été arrêté le soir même dans un cabaret, près du Château-Rouge, en compagnie de sa maîtresse. Les deux autres complices, Foy et Sulpice, dont on suit la piste, ont dû être arrêtés dans la soirée d'hier.
M. Kuehn, chef de la sûreté, a pratiqué avant-hier soir une perquisition dans un garni de la Rue de la Parcheminerie, habité par Guyon et Soulier. On y a découvert dans la cheminée des cendres de papiers brûlés que l'on suppose être les valeurs volées.
Guyon et Soulier n'ont eu, pour leur part du vol, de Foy et Sulpice que 21 sous.
Ces derniers ont gardé l'or, les valeurs et les bijoux contenus dans un coffret ; mais ils n'ont pu fracturer, une armoire en noyer dans laquelle il y avait d'autres valeurs, car Mme Ballerich, propriétaire de deux maisons à Grenelle, avait une grande aisance.
Hier, vers quatre heures, Lavocat, Soulier et Guyon ont été amenés à la Morgue où se trouvaient MM. Guillot, juge d'instruction; Caubet, chef de la police municipale, Kuehn, chef de la sûreté, et le procureur de la République.
Ils ont été confrontés avec le cadavre de la victime et ont rejeté les uns sur les autres la part active du crime.
Ils ont éprouvé une grande terreur en face du cadavre, surtout Lavocat qui, malgré les instances réitérées de M. Guillot, ne pouvait regarder sa victime."

NB Il n’est pas encore question du célèbre Gamahut, dit le Champion, qui ne sera arrêté que quelques jours plus tard… Nous le retrouverons bientôt dans le colonnes du Petit Journal.
On peut noter qu'à ce stade il n’a pas été "donné" par ses complices.
On peut noter aussi qu'il existait un cabaret "près du Château-Rouge", et que celui-ci était donc déjà suffisamment connu pour servir de référence topographique.

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

La suite dès le lendemain...

1884, 2 décembre : Le Petit Journal

" Hier soir, ni Foy, ni Sulpice, les deux complices dans l'assassinat de Mme Ballerich, n'étaient arrêtés. Ces deux individus sont porteurs de l'argent, des bijoux et des valeurs volés dans l'armoire à glace. On a retrouvé dans l'armoire en noyer, que les malfaiteurs n'ont pas eu le temps de fracturer, la majeure partie des titres appartenant à Mme Ballerich ; les valeurs volées, du reste, presque toutes nominatives, et dont le chiffre est peu important, ont dû être brûlées dans le garni de la rue de la Parcheminerie par les assassins.
L'enterrement de la victime a été retardée à cause de la nouvelle confrontation que M. Guillot, juge d'instruction, voulait faire avec les deux complices recherchés et qu'on espérait arrêter la nuit dernière.
Disons à ce sujet que le chef de la sûreté, qui n'est nullement malade, a passé la nuit avec une dizaine d'agents aux environs du Château-Rouge, où l'arrestation de Lavocat avait été faite la veille. Une souricière avait été établie dans l'hôtel habité par Lavocat, dans l'espoir que Foy et Sulpice y viendraient."

411 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 10:32:23)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

J'avais prévenu qu'on n'allait pas tarder à entendre parler de Gamahut...

1884, 11 décembre : Le Petit Journal

" Gamahut, dit le Champion, arrêté à La Charité (Nièvre), comme étant le principal auteur de l’assassinat de la veuve Ballerich, a été amené hier soir à cinq heures, à Paris, par deux agents de la sûreté.
Monsieur Kuehn, chef de la sûreté, se trouvait à la gare pour recevoir le prisonnier, qui sera interrogé ce matin, et confronté dans le cabinet de Monsieur Guillot, juge d’instruction.
Gamahut, dans ses déclarations, a dit que, contrairement à ce que croyaient ses complices, il n’avait trouvé dans l’armoire fracturée que le porte-monnaie contenant les 21 sous qu’ils avaient dépensés ensemble le soir même dans un cabaret du Château-Rouge. Le lendemain matin, lisant dans les journaux le récit du crime, il était parti à pied, n’ayant que quelques sous, et en route, près de Nevers, il avait rencontré une troupe foraine à laquelle il s’était proposé comme lutteur."

Just for fun, comme disent les Perfides, cet article est immédiatement suivi de l’entrefilet suivant :
"Monsieur Emile Gamahut, employé au bureau de l’expédition par grande vitesse, à la gare de Paris, du chemin de fer du Nord, nous prie de dire qu’il n’existe aucun lien de parenté entre lui et l’individu mêlé à l’assassinat de Mme Ballerich."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Et on passe à l'article sur le procès, dont j'ai extrait ce qui concerne le Château-Rouge.

1885, 12 mars, Le Petit Journal

" LES ASSASSINS DE VEUVE BALLERICH
COUR D'ASSISES DE LA SEINE
Audiences des 9 et 10 mars 1885

(…)
On passe donc à l'audition des témoins suivants.
D'abord, M. Trolliet [sic], le propriétaire du débit : "Au Château-Rouge", rue Galande.
D. Vous connaissez les accusés?
R. Oui, monsieur.
D. Tous ?
R- Oui, surtout -Midi et Bavon ; puis Gamahut, Soulier et Carrey. Midi, l'Avocat, était un vrai bandit. Il arrivait souvent à mon cabaret la tête couverte de sang, et il fallait lui donner de l'eau pour se laver. Bayon volait dans la rue des porte-monnaie. Il ne reculait pas non plus, à l'occasion, devant l'envie de cogner. Quant à Gamahut, je n'ai pas beaucoup à dire de lui. Seulement au moment où il allait commettre son crime, il faisait cette réflexion devant ma belle-sœur : "Les affaires ne marchent pas. Nous n'avons plus un centime. Il va falloir assassiner." (Mouvement.) Après l'affaire, ils sont venus boire, et beaucoup, principalement de l'absinthe.
D. On en a capturé chez vous ?
R. Oui, et j'ai même aidé la police.
(…)"

413 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 12:28:28)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Nous sommes maintenant au mois d'août 1885. Le procès Gamahut est passé d'actualité, et l'assassin a été exécuté le 24 avril.
Voici une autre occasion pour le Petit Journal de parler du Château-Rouge.

1885, 26 août : Le Petit Journal

" LA JOURNEE D’UN VAGABOND

(…)
Mais malheur au ronfleur ! Le garde, qui, lui, ne s'endort pas, s'empresse de l'éveiller et très souvent de le mettre à la porte.
Lorsque cet accident arrive au vagabond durant l'hiver, sa ressource est d'aller faire une tournée dans les églises, avec stationnements aussi longs que possible sur les bouches des calorifères.
Tant bien que mal, notre homme arrive ainsi à passer la journée, jusqu'au soir, ayant pu se tenir a couvert assez chaudement et gagner quelques sous.
Avec le peu d'argent qui lui reste, le voilà qui songe à se donner du bon temps. Son rêve, en lait de plaisir, est de passer la soirée au Château-Rouge ou chez le Père-Lunette, deux cabarets  fameux où, une autre fois, nous conduirons nos lecteurs.
Dans ce but, le vagabond s'entend avec un ou deux camarades et va diner à la pension alimentaire de la rue de la Verrerie.
La bourse est mise en commun, et les dépenses sont longuement débattues à l'avance, de façon à conserver de quoi festoyer dans les environs de la Place Maubert.
N'étant jamais pressés, et pour cause, de rentrer se coucher, nos individus s'attablent au cabaret et restent jusqu'au moment de la fermeture, mettant cinq à six heures à absorber un litre de vin.
Quelquefois notre homme, en veine de galanterie, offre à boire à quelque habituée de l'endroit ; mais, lorsque celle-ci a bu son verre de vin et qu'elle voit que son compagnon est  aussi dépenaillé qu'elle, elle ne se fait aucun scrupule de passer à une autre table.
Enfin l’établissement ferme. Notre homme se retrouve sur le pavé. Heureux quand il sait un bon endroit où dormir tranquille, ce dont il ne se vante pas aux camarades, emmenant alors avec lui un ami tout à fait intime.
Son existence s'écoule ainsi, sans trop de soucis, on le voit ; il est impossible d'être plus misérable que lui, et cependant il garde un beau mépris pour le travail et la charité."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Quand le Petit Journal évoque, très brièvement, la tournée des Grands-Ducs...

1891, 18 novembre : Le Petit Journal

" Les grands-ducs Alexis et Vladimir ont fait la nuit dernière une promenade originale. Accompagnés de Monsieur Goron, chef de la Sûreté et du brigadier Rossignol, ils sont allés visiter le célèbre établissement du Père Lunette, le Château-Rouge et un certain nombre de bouges du quartier Maubert."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Le Petit Journal revient sur ce sujet dans un article titré La mauvaise chanson.

1892, 27 janvier : Le Petit Journal

" La mauvaise chanson
(…)
Il y a six mois, la Mauvaise Chanson eût paru presque incompréhensible, tandis qu'il n'est plus permis d'ignorer maintenant que les mots casserole et marmite ne désignent pas seulement des ustensiles de cuisine, mais aussi des êtres en chair et en os. Le noble faubourg lui-même, peu coutumier de ces vocables dans leur acception propre, les savoure détournés de leur sens, grâce aux artistes qui se font les zélés propagateurs de ces Marseillaises du bagne.
Ils ne perdent pas leur temps, d'ailleurs et c'est, je crois, à leur ardent prosélytisme que le Château-Rouge doit la visite, aujourd'hui obligatoire, des princes, des grands-ducs et des lords en voyage.
C'est un lieu de pèlerinage. La Fosse aux Lions de la rue Sainte-Marguerite n'existe plus, mais la Chambre-des-Morts de la Montagne Sainte-Geneviève ne chôme jamais de bêtes curieuses. On va les voir après le bal, les réceptions, les premières... On trinque avec la "Tache de vin", l'ancienne au guillotiné Gamahut. Et l'on renchérit le lendemain sur le chroniqueur qui a célébré en deux colonnes la douceur et l'urbanité des pégriots chez eux.

416 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 17:04:46)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans Le Petit Journal, une énième description des lieux et de leur "faune", cette fois extraite du feuilleton "L'homme de la nuit", de Jules de Gastine.

1892, 31 mai : Le Petit Journal

" Parmi les établissements les plus pittoresques fréquentés par l'immonde catégorie des vagabonds, des souteneurs et des filles qui s'y enivrent pêle-mêle du matin au soir, on peut citer le Château-Rouge, situé dans la rue Galande et auquel les habitués ont donné un sobriquet sinistre : la guillotine. La façade extérieure est couleur sang de bœuf et se détache violemment au milieu des bâtisses grises de la rue. On accède dans le cabaret par une immense porte cochère, qui semble inviter tous les passants à s'enfourner à l'envi dans cette espèce d'enfer de la prostitution et de l’alcoolisme. Dans la première pièce, pas de sièges... On y boit en passant, sans s'arrêter, mais plus loin sont deux grandes salles mal éclairées, enfumées et empestées, où des ivrognes cuvent à toute heure du jour ou de la soirée leur vin ou leur eau-de-vie, couchés sur les tables ou roulés dessous.
On ne vend pas à manger, mais on prête aux clients qui ont apporté de la nourriture des assiettes ébréchées, des fourchettes édentées et des couteaux à bout arrondi pour éviter des meurtres quand une querelle vient à s'élever, ce qui est assez fréquent. A quelque moment que l'on entre dans ce bouge, les tables et le sièges sont pleins. Le vin ruisselle en grandes tâches violacées, répandant une odeur âcre, nauséabonde. On voit des femmes, le nez rouge, vêtues de véritables paquets de guenilles n’ayant plus forme de vêtements, somnoler dans la fumée des pipes et des cigarettes qui forme au plafond de véritables nuages, au milieu des ronflements des pochards endormis ou d’aigres cris de disputes. Sur le tout plane un relent de fange et d’égout."

[Je n'ai rien trouvé d'autre postérieur à 1892 dans Le Petit Journal.]

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Après le jugement de Gamahut, la vie continue au Château-Rouge...

1885, 7 avril : Le Gaulois

" LES RAFLES .
La préfecture de police multiplie les rafles de souteneurs et de filles à Paris et dans la banlieue. Hier, elle a fait expurger un partie du quartier Maubert. Les garnis borgnes et les bals-musettes qui y foisonnent ont reçu la visite des agents. On sait qu'un des établissements les plus mal fréquentés de ce quartier est le Château- Rouge. C'est là que se réunit habituellement tout le joli monde des escarpes, des tire-laines et des filles. Gamahut s'y rendit, le soir, après l'assassinat de Mme veuve Ballerich.
Une rafle en un tel endroit offre, pour ceux qui l'opèrent, un certain péril, car les habitués du Château-Rouge sont généralement armés et se défendent avec vigueur à chaque invasion de la police. Celle-ci a opéré la nuit dernière par surprise ; cernant les issues à l'aide de solides cordons d'agents, elle a fait irruption dans l'établissement. Bien que les agents fussent très nombreux, le coup de filet n'a pas été pratiqué sans difficulté; un certain nombre de souteneurs ont essayé de pratiquer des trouées à travers les escouades de gardiens de la paix et d'inspecteurs de sûreté postés à la sortie, mais leurs efforts ont été vivement réprimés. Plus de cent individus ont été envoyés au Dépôt Parmi ceux-ci se trouvaient un certain nombre de récidivistes.

418 Dernière modification par Roland de L. (15-06-2021 19:47:00)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Dernière trouvaille de ce jour, et pas la moindre : je la dédie spécialement à éponymie, qui souhaitait que soient recueillis des documents antérieurs à l'affaire Ballerich/Gamahut, et s'interrogeait sur la date d'ouverture du Château-Rouge...

1881, 16 décembre : La France

" Une rafle au Château-Rouge

Depuis près d’un demi-siècle [sic !], il existe, dans la rue Galande, un débit de vins, véritable assommoir, connu sous le nom Château-Rouge.
L'entrée de cet établissement est des plus caractéristiques : sur la rue s'ouvre une porte cochère, dont les battants, ainsi que le mur du rez-de-chaussée sont peints rouge sang de bœuf, pour perpétuer sans doute la tradition du titre de la maison.
Trois pièces composent cet établissement interlope. Dans la première se tiennent des consommateurs de passage ; nous n’en avons que faire. Mais dans les deux autre encombrées de tables et de tabourets, se réunit la fine-fleur des vagabonds, rôdeurs et filles de mauvaise vie du Ve arrondissement, s'abreuvant outre mesure de consommations aux étranges dénominations ; C'est un polichinelle,- verre de vin rouge, coût : dix centimes; c'est un casse-museau - grand verre d'eau-de-vie de marc, coût dix centimes ; c'est un vitriol, - eau-de vie, coût : quinze centimes; c'est un douanier, - absinthe panachée, coût : quinze centimes, etc...
Cet étrange bouisbouis reste ouvert jusqu'à deux heures du matin, heure à laquelle le patron et ses garçons jettent dehors leur triste clientèle.
La nuit dernière, vers une heure du matin, le commissaire de police du quartier de la Sorbonne, accompagné d'un certain nombre de gardiens de la paix et d'agents de sûreté arrivait rue Galande et s'arrêtait devant la porte du Château Rouge.
La porte du débit s'ouvre brusquement. Le commissaire de police, ceint de son écharpe tricolore, paraît sur le seuil et s'écrie : « Au nom de la loi ! que personne ne bouge ! »
Une cinquantaine de buveurs des deux sexes qui se tenaient dans le débit, paraissent consternés en voyant déboucher les agents. Un sourd murmure court parmi eux.
- V’là la mouche ! Va y avoir du coton !
Une atmosphère épaisse, une véritable buée chargée de la fumée âcre des pipes et de l'odeur des boissons frelatées régnait dans ces trois pièces et obscurcissait la lumière des becs de gaz. On dut ouvrir les fenêtres ; le commissaire de police passa au milieu des individus attablés, les interrogeant successivement : dix-huit hommes et douze femmes furent arrêtés sur place pour vagabondage, suspicion de vol, et autres causes aussi louables.
Tout ce joli monde a été écroué au Dépôt"

419 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 11:35:28)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Bonjour,

Commençons la journée par un court descriptif du Château-Rouge, qui présente l'avantage de dater de 1870.

1870, 25 janvier : La Petite Presse

" Le Château-Rouge a succédé au Lapin-Blanc, si bien décrit dans les Mystères de Paris.
Il est situé non loin de l'emplacement qu'occupait le Lapin-Blanc, place Maubert, au coin de !a rue Galande. Cet établissement sert de rendez-vous à des individus qui n'admettent dans leur société que ceux d'entre eux connus pour appartenir aux bandes initiées à la franc-maçonnerie du métier.
Le Château-Rouge a deux entrées. Au rez-de-chaussée est la salle à manger, sorte de taverne, au milieu de laquelle se dresse une table oblongue pouvant recevoir quarante à cinquante convives. Une petite table de service est disposée dans un coin. Le plafond est enfumé, noirci par la fumée de tabac ; les murs nus sont barbouillés d'inscriptions au charbon et à l'ocre : tout se confond, s'enchevêtre : inscriptions, distiques, figures grossières et dessins obscènes.
Le sous-sol, où le jour ne pénètre qu'à regret, offre l'aspect sinistre des lieux hantés par les malfaiteurs. C'est dans les caves que se tiennent les conciliabules, que sont distribués les rôles, que l'on décide du travail de la nuit.
Quant à la maitresse du logis, matrone aux formes puissantes, elle trône dans son comptoir et ne parait avoir de rapport avec ses clients que par les aliments qu'elle leur fournit, et par le prix qu'elle en touche. Tout lui semble étranger, excepté la prospérité de son établissement."

Plusieurs intérêts de ce texte :
- La "succession" Lapin Blanc - Château-Rouge
- L'évocation du sous-sol
- La maîtresse du logis

420 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 11:35:53)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans La Petite Presse, on reparle du Château-Rouge en 1888, à propos, déjà, de projets de démolitions. (je vous ai épargné, dans ce journal, les articles sur l'affaire Ballerich/Gamahut)

1888, 26 novembre : La Petite Presse

" Les cabarets modernes de la rue Galande ne sont point cependant sans quelque célébrité. Il y a "les Pieds-Humides" dont le nom dit le confortable. Le "Sénat de la place Maubert" où se réunissent volontiers, moins pour boire que pour dormir, les distributeurs de prospectus et les hommes-sandwiches. Il y a surtout le Château-Rouge, fréquenté par une clientèle qui n'aime point beaucoup la police, bien que celle-ci ne néglige point l'occasion de lui faire de fréquentes visites et lui offre souvent le vivre, le couvert et... le reste. Le reste doit s'entendre ici par quelques bonnes condamnations. "On attrape de bons coups" au Château-Rouge, m'a dit une fois un inspecteur de police. On s 'y heurte aussi parfois à des surprises, témoin ce jour où les agents avaient pénétré pour arrêter un vagabond. Le chef de l'expédition a l'idée d'ouvrir brusquement la porte d'un cabinet au fond de la salle commune. Il y trouva nombreuse compagnie, mais elle n'était pas réunie là pour boire et philosopher. Sur la table s'étalait un véritable monceau de bijoux de tout genre. On était arrivé au moment du partage. Ce fut une jolie rafle."

Intérêt de ce passage : les cabarets de la rue Galande autres que le Château-Rouge sont évoqués et nommés. Je pense qu'il s'agit vraiment de la rue Galande strictement, puisque le Père Lunette n'est pas mentionné...

421 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 11:37:22)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Quelques jours plus tard, la Petite Presse évoque de nouveau le Château-Rouge.

1888, 13 décembre : La Petite Presse

" REFUGES DE VAGABONDS

Une commission du Conseil municipal se livre en ce moment à une singulière exploration. Elle a entrepris de visiter les endroits où se réfugient les vagabonds et les mendiants. Elle est allée dans le légendaire cabaret du Père lunette, dans l'établissement dit du Château-Rouge, rue Galande ; a visité certaines chambrées da mendiants. Même il est arrivé à un des membres de la commission d'égarer, au cours de ces excursions, un porte-monnaie qui n'a certainement pas été perdu pour tout le monde.
Ces excursions ont leur charme spécial, mais il est douteux qu'elles donnent un résultat pratique. Les endroits en question sont fort bien connus par la police, qui sait au besoin y opérer des recherches que, dans le langage spécial de la profession, on appelle des rafles.
Dans la population qu'on y rencontre, il n’est d'ailleurs point fort aisé d'établir des catégories. Tel est aujourd'hui simple vagabond qui sera demain voleur et réciproquement.
Il se peut que dans le nombre il y ait quelque pauvre diable restant honnête malgré tout, mais sans affecter le pessimisme à la mode, on peut hardiment affirmer que ce type se rencontre assez rarement."

422 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 11:38:11)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans La Petite Presse, un article très bizarre daté de 1890...

1890, 25 mars : La Petite Presse

" Mendiants de profession
(…)
Il arrive souvent, pour ne pas dire toujours, que ces réunions, ces associations de mendiants sont en même temps des réunions de malfaiteurs. Par exemple, dans la rue Galande, aujourd'hui démolie se trouvait un célèbre repaire de mendiants, sur lequel la police s'est toujours trouvée bien, d'être en éveil. Les repris de justice y abondaient, les voleurs et les assassins s'y donnaient rendez-vous. C'est là je crois, qu'a été arrêté, il y a quelques années, Gamahut, qui mourut sur l'échafaud : je veux parler du Château Rouge."

NB Tous ceux qui suivent ce fil savent bien que le Château-Rouge n'a été démoli qu'en... 1899 !

Du reste, La Petite Presse fera "renaitre" le Château-Rouge dès le 20 novembre 1891, dans une brève consacrée à la visite des Grands-Ducs Alexis et Vladimir...

Dans un article du 1er janvier 1894, se trouve peut-être l'explication de l'erreur du rédacteur de 1890, qui prenait un peu ses désirs pour des réalités... Je cite :

" Plusieurs maisons de la rue Galande seront en même temps abattues. Parmi celles-ci, il en est trois ou quatre qui comptent plus de six cents ans d'existence.
Il a été aussi question de démolir le sinistre tapis-franc du Château-Rouge, rendez-vous habituel des escarpes et des bandits. Toutefois, ce projet a été écarté, attendu que le Château-Rouge se trouve dans "l'alignement".
C'est dommage !"

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans La Petite Presse, un fait-divers qui m'a pris un peu de temps (Gallica est un site "capricieux"...). Il ne fait qu'évoquer le Château-Rouge, mais est amusant.

1896, 9 février : La Petite Presse

" LE COUP DU GENDARME

Récemment comparaissait devant la cour d'assises de la Seine, en compagnie d'une bande de cambrioleurs à laquelle il était affilié, un nommé Truyman dit Delestre, connu dans le monde des escarpes et des souteneurs sous le nom de « Chansonnier de la Maubert, ».

Au Château-Rouge
Truyman était, en effet, le poète attitré du Château Rouge, le cabaret de la rue Galande. Mais la « poésie » dans ce monde-là ne nourrit pas son homme, et Truyman demanda à la  « cambriole » les ressources que ne lui procurait pas sa muse. Cela lui a valu huit ans de travaux forcés. Il n'y aurait rien là que de très banal si Truyman n'avait été le héros d'une aventure extraordinaire, révélée à l'audience.

Proposition lucrative
Il y a quelque temps, le « Chansonnier de la Maubert » reçut d'un individu qu'il avait rencontré au Château-Rouge la proposition que voici : « assassiner un gendarme nommé G…, qui habite une petite ville de province, moyennement quoi il lui sera compté une somme de dix-mille francs, plus une rente viagère de douze cents francs et l’espérance d’un mariage avec une jeune femme ayant 40,000 francs de dot. »
Truyman fut ébloui. Il eut plusieurs entrevues avec l'inconnu - qu'il désigne sous le nom de « l'Homme au crime ». Celui-ci était vêtu tantôt en ouvrier, tantôt en bourgeois cossu, avec un ruban rouge a la boutonnière. Il portait un jour une barbe magnifique, le lendemain une simple impériale. Bref, un héros de Ponson du Terrail.

Les dernières instructions
Tout étant convenu, « l'Homme au Crime » conduisit le « Chansonnier » au chemin de fer, lui prit un billet pour la petite ville où réside le gendarme G..., lui remit, cinquante francs et, le munit, pour l'accomplissement de sa besogne: 1° d'une demi-douzaine de cigares empoisonnés avec de la strychnine; 2° de deux flacons de strychnine; 3° d'un poignard.
Truyman devait s'efforcer d'entrer en relations avec G..., et l'empoisonner ou le poignarder.
Mais pendant le voyage il réfléchit. L'aventure lui parut dangereuse si bien qu'en débarquant du chemin de fer il alla tout raconter à celui qu'il devait assassiner.
Le gendarme n'hésita pas
- « C'est mon ancien commandant ! s'écria-t-il. Le misérable ! Il ne lui suffit pas d'avoir pris ma femme, il veut encore me faire assassiner ! »

L'enquête
Le parquet fut saisi de l'affaire, et l'instruction ouverte démontra la réalité des faits racontés par Truyman et le bien-fondé des soupçons du gendarme.
Mais la tentative n'ayant pas été manifestée par un commencement d'exécution et ayant échoué par la volonté même de son auteur, aucune poursuite ne peut être exercée contre Truyman ni contre le commandant X…
Celui-ci en fut quitte pour se voir rayé des cadres de la Légion d'honneur et privé de son commandement dans la gendarmerie territoriale.
Quant au « Chansonnier de la Maubert »  il a tout de même mal tourné et mal fini. C'est égal, si Gaboriau était encore de ce monde, quel beau sujet de roman il aurait là !"

424 Dernière modification par Roland de L. (16-06-2021 17:55:39)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Le 21 juin 2020, dans mon message 330 (page 7), j'avais partagé avec vous une belle chronique sur "l'encanaillement". Je n'avais pu lire à l'époque le nom du signataire, mais je suis à peu près sûr que c'est le même que celui du texte ci-dessous : un nommé [g]Paul Ginisty[/g]. C'est d'ailleurs publié dans le même journal.

Il s'agit cette fois d'une belle tranche de vie, que j'ai plaisir à vous faire découvrir, même si le Château-Rouge n'y est que mentionné, l'action se situant dans "un autre cabaret" du quartier.

1890, 28 mai : Le XIXe siècle

" Il faut tout voir. Et c’est pourquoi j’accompagnais hier, dans une tournée dans l'enfer de Paris, dont les réalités dépassent assurément les cycles tragiques de l'Enfer du Dante, un homme pour qui l'horrible, dans la grande ville de toutes les splendeurs et de toutes les boues n'a plus de secrets. Tandis que lui, que ses fonctions appellent souvent dans ces milieux infâmes, interrogeait avec une impassibilité d'habitude, je pouvais dire, comme le poète: «Et moi qui à regarder me tenais attentif, je vis des âmes fangeuses dans ce bourbier. »
Les outranciers de pittoresque ont décrit souvent les bouges de la rue Galande, le "Château-Rouge »et le «Père-Lunette », où le sinistre personnel des consommateurs a fini par ressembler un peu à des figurants, savamment recrutés pour l'étonnement des curieux. Mais il existe là un autre établissement dont la célébrité n'a pas dépassé les ponts et qui est resté le pur domaine d'une foule d'êtres bizarres et sordides : c'est un cabaret qui présente cette particularité que, formant un long boyau, il est, avec ses doubles ieues, comme un couloir entre la rue Galande et la rue des Deux-Portes. Ces dispositions sont appréciées par une clientèle qui éprouve souvent le besoin de passer très vivement d'une rue à l'autre.
Le décor n'offre rien de très luxueux, comme on pense. Aux murs, gras et humides, sont pendues les pancartes traditionnelles, portant qu' «on paye en servant» et qu'il n'y a pas de consommations au-dessous de 16 centimes.
Là, à une table, devant un verre d'eau-de-vie, est assise une grande créature, aux cheveux très noirs, au nez écrasé, comme par un coup de poing. Quel âge ? On peut lui attribuer de quarante à cinquante ans. Il paraît qu'elle a vingt-huit ans. Une hideuse tache de vin coupe la moitié de son visage. On l'appelle du sobriquet élégant de «la Limace". Elle est repoussante, —et elle vit pourtant de son corps, officiellement, étant dûment en règle avec la police des mœurs. Pour le moment, installée devant le verre de tord-boyaux, elle parait songeuse, très absorbée dans une rêverie. La rêverie de la Limace ! qu'est-ce que cela peut être?
Mon  compagnon lui met la main sur l'épaule, s'amuse à la faire causer, après m'avoir dit : «Vous allez voir.» Elle se dresse d'instinct, en femme qui a eu affaire avec l'autorité ; puis, reconnaissant celui qui lui parle, elle se rassied tranquillement, très à l'aise:
- Vous avez de ses nouvelles ? lui demande-t-il.
-Oui, il est arrivé depuis deux mois. Il paraît qu'il a des fièvres. C'est que c'est loin, vous savez ! Et puis, ils ne sont pas si bien nourris que ça (sic). Mais il se conduit bien. On lui permet de m'écrire tous les mois. Je lui réponds, en lui envoyant un peu de galletouse.
Il, c'est un affreux gredin, un ancien ami de Gamahut qui, après avoir abrégé les jours d'une vieille rentière en la frappant sur la tête avec un marteau, a dû abandonner le lucratif métier de souteneur qu'il exerçait avec honneur dans le quartier Maubert pour aller faire de la colonisation malgré lui.
La Limace se tourne vers moi : «- Parbleu, vous le connaissez bien, il a fait assez causer de lui. Pauvre chéri ! En voilà un qui n'a pas eu de chance. Ce que c'est que les mauvaises connaissances. Lui qui était doux comme un mouton.»  Elle s'arrête un moment, attendrie, sincèrement émue, puis, faisant claquer son ongle sur ses dents : «- Pas plus de méchanceté que ça !» Et, mise sur la pente des souvenirs, elle ajoute : «Et honnête, fort comme il l'était. Demandez s'il est jamais rien arrivé aux. Qui allaient avec moi ! »Et elle se déchaîne, furieuse, contre ses complices qui l’ont entraîné, qui ont tout fait.
En veine de causerie, elle raconte la nuit qui a suivi le crime. «On ne se couchait  jamais avant deux heures du matin, n'est-ce pas?. » Un soir, vers neuf heures, son Julot vint la chercher sur le trottoir : «Allons, oust ! à la piaule, viens te pagnioter.—Qu'est-ce qu'il y a ? — Ça ne te regarde pas.» Elle suit le misérable qui tremble, qui a des sueurs froides.«—T'es malade?—Non, laisse- moi !» Et il met la tête sous les draps, ne pouvant s'endormir. Elle, fatiguée, heureuse d'une nuit de congé, elle s'assoupit. Tout à coup, elle se réveille. Julot est debout sur le lit, hagard, s'écriant : «Tiens, v'la la vieille qui entre. oh! La Butte !.J'vas me rendre !»
La Limace le secoue, le raisonne, lui demande ce qui se passe.—« Hein? s'écrie Julot, j'ai parlé ? Qu'est-ce que j'ai dit ? Tais-toi ou je t'étrangle !» Et il se recroqueville dans le lit, se faisant tout petit, ramassant les couvertures par-dessus lui, comme pour ne pas «voir». Le lendemain matin, il questionne la Limace, il exige qu'elle lui raconte tout ce qui lui est échappé. Puis il part. Dans l'après-midi, il était « fait ». En argot, cela veut dire arrêté.
La Limace ne savait rien. Bien qu'elle ait fait «du ballon» (prison) pour cette affaire, elle fut reconnue innocente.
Les malheurs de son «petit homme »ne l'ont pas empêchée de lui demeurer fidèle. En dépit des offres, elle ne lui a pas donné de successeur. Elle exerce son métier sans acolyte, et dans son monde, on a un grand respect pour elle. Elle songe à aller le rejoindre là-bas. «On serait heureux comme des notaires», dit-elle. C'est le voyage qui l'inquiète un peu, seulement ; et puis elle ne sait pas comment s'y prendre pour obtenir l'autorisation. Mais elle ira, elle l'a promis. d'abord elle ne peut plus se passer de lui…
Mais un vieux sinistre, avec sa bouche sans dents, vient s'asseoir près d'elle, et la reluque, sans souci de notre présence. Nous nous éloignons. La Limace doit songer aux affaires. Si elle veut aller retrouver Julot, il faut qu'elle « travaille ».
Dire que ça aime, ces créatures-là. Ça aime!"

425 Dernière modification par Roland de L. (17-06-2021 01:07:19)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal Le XIXe siècle, une énième description d'une descente de police parmi les clients du Château-Rouge...

1891, 14 avril : Le XIXe siècle

" [Contexte : la police est à la recherche d’un nommé Demoor, "assassin de la rue Monjol".]

Au Château-Rouge
Nous suivrons celle [la brigade] qui ira depuis le quai des Orfèvres jusqu'aux environs de la Roquette. Elle fait sa première station rue Galande, où dans deux bouges immondes, dont le plus fameux est le Château-Rouge où jadis on arrêta Gamahut, les vagabonds et les voleurs trouvent un refuge.
Moyennant deux sous, le patron de l'endroit laisse ses pensionnaires s'affaler depuis la nuit tombante jusqu'à deux heures du matin, sur des tables poisseuses qui garnissent le rez-de-chaussée.
Un monde bizarre, la tête dans les coudes, dormant malgré le bruit que font ceux qui ne dorment pas, attend là dans un sommeil inquiet, assis sur des bancs, que le patron, l'heure de la fermeture arrivée, le chasse dans Paris à la recherche d'un mauvais coup à commettre.
Au premier étage, une salle dite Salle des Morts reçoit les plus fortunés ; ceux qui peuvent payer vingt centimes, ont le droit de s'étendre sur le plancher, tandis que tout le long de l'escalier, assis sur les marches, d'autres dormeurs, des clients à trois sous, dorment dans des poses rendues extraordinaires par la forme même de la singulière couche qui les reçoit.
Tout cela dégage une odeur repoussante ; il y a dans ce monde des mendiants, des souteneurs, beaucoup de repris de justice, de rares ouvriers sans travail, vagabonds par hasard, et aussi quelques femmes. Nous voyons plusieurs individus qui s'occupent avec soin à bander, au moyen de chiffons vingt fois employés et jamais lavés, d'horribles plaies qui leur couvrent les jambes et que la vermine ronge.
C'est hideux !
L'arrivée de la police émeut fort peu les clients de la maison. Ceux qui sont réveillés soutiennent sans broncher le court examen qu'on fait de leur personne. Aucun n'est interrogé, c'est Demoor qu'il s'agit d'arrêter et personne d'autre ; celui-là qui ressemblera à l'assassin de la rue Monjol sera seul inquiété plus longtemps.
Les agents passent rapidement, saluant au passage d'un bonjour familier une vieille connaissance ; leur présence dans ce monde d'escarpes passés, d'escarpes présents et d'escarpes à venir, y jette un grand silence.
Les loustics cessent leurs plaisanteries, les chanteurs interrompent leur refrain ; quant aux dormeurs, sitôt que la main de l'inspecteur de la sûreté se pose sur leur épaule, leur mouvement est le même : ils relèvent légèrement la tête, grognent furieusement, croyant qu'un voisin se permet de les déranger, puis quand ils voient, quand ils sentent plutôt à qui ils ont affaire, ils se redressent brusquement d'une pièce, très réveillés alors et attendent.
- Quoi ? disent-ils.
Mais en voyant l'agent rire de leur effroi, ou passer sans répondre, ils se rassurent, ce n'est pas à eux qu'on en voulait. Mais, tout de même, l'émotion qu'ils ont ressentie est si forte, que leur sommeil est coupé net et qu'on voit qu'ils ne pourront plus dormir.
En un quart d'heure, la visite est terminée. Le patron, interrogé, n'a rien vu qui ressemble à Demoor, et l'escouade d'agents s'en va, tandis que sur ses pas les chants et les conversations reprennent plus fort, tout le monde maintenant y prenant part."

Certes, toutes celles et tous ceux qui suivent ce fil ont déjà lu maintes et maintes fois des descriptions de ce type.
Mais, que voulez-vous, moi je ne m'en lasse pas, et je les reprends comme on se passe un bon vieux disque en boucle !

426 Dernière modification par Roland de L. (17-06-2021 01:14:12)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal Le XIXe siècle, il est brièvement question en 1899 d'une pièce qui met en scène des habitués du Château-Rouge.

1899, 24 mai : Le XIXe siècle

" Tous ceux qui par curiosité, étude ou snobisme ont visité le Château-Rouge de la rue Galande connaissent la Mère aux forçats, la Souris, la Michette et Fil-en-Quatre, ces piliers du bouge mémorable dont la pioche des démolisseurs aura bientôt abattu les derniers vestiges.
En mettant en scène ces personnages dans leur Légion étrangère, MM. La Rode et Allévy étaient bien sûrs d'attirer la foule au théâtre de l'Ambigu.
Quoi de plus intéressant en effet que la vue de quelques types bien parisiens, gibiers de guillotine, pour le public qu'une retenue bien compréhensible empêche de se rendre dans ces antres du vice et du crime."

427 Dernière modification par Roland de L. (20-06-2021 11:39:19)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal Le XIXe siècle, un extrait d'un article sur le percement de la rue Dante

1900, 31 mars : Le XIXe siècle

" Le Château-Rouge
Où le Château-Rouge ouvrit plus tard, longtemps plus tard, son hôtel borgne et ses assommoirs louches aux escarpes, aux biffins et aux filles, était le collège de Danemark qui fut transféré au bâtiment des Carmes.
Le Château-Rouge, cet asile de la bohème, à la façade lie de vin, était une des attractions de Paris. Aucun étranger de distinction ne visitait la capitale sans aller voir, dans son antre, toute la bohème vagabonde. Il était du dernier galant pour le chef de la Sûreté d'y conduire, au sortir des bals officiels, de belles patriciennes qui espéraient y trouver un piment nouveau, je ne sais quel haut ragout qui relèverait la fadeur de leurs flirtages corrects ou de leurs garçonnière-partys banals.
Elles se complaisaient à y voir des figures sinistres, des bandits de sac et de corde, des Carmen de ruisseau ; il n'y avait dans ce caravansérail de miséreux que de pauvres hères déguenillés, hirsutes et sordides, qui venaient, après avoir trainé toute la journée dans Paris, leurs pieds lourds et leurs membres cassés, chercher un peu de chaleur factice dans un verre de casse-gueule et un peu du sommeil alourdi du paria, dans un coin sordide.
Le Château-Rouge n'existe plus, mais à deux pas s'ouvrent d'ignobles bars, au masque rouge, où des ouvriers vont boire, sur le zinc, des verres de cette absinthe à deux sous le verre, qui sème dans les cerveaux la folie et la vision rouge du sang et du meurtre."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Bonjour,

Ayant épuisé les ressources du "XIXe siècle", je vous livre ce matin un article publié par Le Pays sur la tournée des grands-ducs. Ce n'est pas le premier publié sur ce fil, mais il m'a paru plus complet que d'autres...

1891, 20 novembre, Le Pays

" Les grands-ducs s'amusent !

Voulant échapper à l'ennui des réceptions officielles, les grands-ducs Alexis et Wladimir, peut-être aussi pour se soustraire aux manifestations indiscrètes et aux auditions trop souvent renouvelées de l’Hymne russe, parcourent Paris incognito.
Cette façon de voyager, la meilleure à mon avis, présente cependant de nombreux inconvénients. Lorsque, par exemple, par curiosité ou par sentiment de délicat, on veut tout connaitre et tout voir, on s'expose, parfois témérairement, à bien des dangers. Pour y remédier, il est un moyen fort simple qu'ont du reste employé les grands-ducs Alexis et Wladimir, c'est de se faire accompagner par quelques guides prudents connaissant bien les lieux que l'on désire explorer.
Pour visiter les bas-fonds de Paris, les cabarets borgnes, et tous les prétendus repaires de brigands où ne se cachent généralement que de pauvres gueux, ils se sont placés sous la sauvegarde de Rossignol, l'agent de la Sûreté qui, depuis huit nuits, les pilote un peu partout.
Grâce à quelle indiscrétion ces promenades nocturnes sont-elles arrivées à notre connaissance?
C'est notre affaire.
Disons seulement que malgré nos affirmations, le chef de la Sûreté, habituellement si aimable, et son agent trop discret, prétendaient hier matin ne rien comprendre à nos paroles.
Chez le père Lunette où l'on a moins de raisons d'être aussi réservé, on a bien voulu, à quelques pas de la petite salle légendaire, aux murs barbouillés, nous confirmer la visite des grands-ducs.
C'est même avec fierté que la patronne, la mère Marie, en l'honneur de laquelle ce nombreux acrostiches sont griffonnés de place en place nous a répondu :
- Moi, je les ai reconnus tout de suite quand ils sont arrivés. Ils étaient avec plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvaient l'agent Rossignol, Gustave, comme nous l'appelons. En le voyant, j'ai compris tout de suite de quoi il s'agissait.
- Quel jour avez-vous eu l'honneur de recevoir leur visite ?
- Vendredi dernier, vers dix heures et demie. Ils se sont installés dans le fond. La salle était pleine et l'explication des tableaux a été recommencée pour eux. A la table voisine de la leur, se trouvaient plusieurs hommes de la police qui étaient arrivés avant eux. Après l'explication, Jules leur a demandé à faire leurs portraits. Ils ont accepté et quand les deux dessins ont, été finis, ils lui ont donné cinq francs. Malheureusement ils les ont emportés.

Rue Galande
Tout le monde connaît l'établissement du Château--Rouge où fut arrêté Gamahut.
C'est dans cette salle, située à gauche du comptoir, que les grands-ducs se sont installés, lundi soir, vers onze heures et demie. A la porte de l'établissement attendaient cinq voitures, voitures de maîtres et modestes fiacres.
Quelques agents, toujours sous la conduite du brigadier Rossignol, qui s'en défend pourtant, accompagnaient les augustes visiteurs.
Sur les tables où, incrustés à coups de couteau, se lisent les noms des habitués célèbres de ce bouge hospitalier, les grands-ducs - noblesse oblige - ont généreusement offert cinq litres aux consommateurs leurs voisins.
Puis quelques chansons, chacun poussant sa chacune, ont terminé cette charmante soirée, et les grands-ducs, toujours escortés, se sont alors dirigés vers les hauteurs de la  rue de la Montagne-Sainte Geneviève.
À côté de la salle Octobre, où se tiennent encore beaucoup de réunions anarchistes, finissant généralement de la façon la moins parlementaire, se trouve un bal-musette, fréquenté par tous les italiens du quartier Saint-Victor. Leurs Altesses ont assisté, pendant quelques instants, à leurs joyeux ébats.  Quelques-uns des comparses qui les accompagnaient se sont même dévoués, pour ne pas attirer l’attention des danseurs et ont pris part, sous l’œil endormi du municipal à un quadrille des plus échevelés.
Après cette dernière escapade, les grands-ducs sont rentrés chez eux en murmurant avec conviction :
- Nous n’avons pas perdu notre journée !"

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

En 1882, le journal Le Temps donne une brève description, non seulement du Château-Rouge, mais d'un de ses établissements voisins...

1882, 27 avril : Le Temps

" Il y a, à chaque pas, de ce côté, des coins étranges, Et chaque coin a sa spécialité de clients. Dans cette rue Galande, un établissement existe, le Drapeau, où se retrouvent les ramasseurs de bouts de cigare. Ils apportent là leur récolte, ces chiffonniers de la nicotine. Parfois, au Drapeau, les tas de bouts de cigares sont énormes. Ce que Paris a fumé, mâché, remâché, jeté au loin, redevient là une primeur.
Au Château- Rouge, dans un vaste logis qui porte le no 57 de la rue, un autre établissement plus vaste, bien tenu, abrite les rôdeurs, les ouvriers pauvres, les filles hasardeuses. Il faut traverser une cour. pour y arriver ; une vaste cour de vieil hôtel du seizième siècle. Le propriétaire du Château-Rouge assure que le logis autrefois appartenait à Gabrielle d'Estrées. La belle Gabrielle en avait plus d'un rue des Gravilliers, rue Fromentel, rue des Francs-Bourgeois du Marais. On peut se figurer Henri IV entrant, l'éperon à la botte et la plume au feutre, dans cette salle sombre où maintenant, devant un comptoir d'étain, le maître du Château Rouge vend de l'eau-de-vie ou des œufs rouges.
Les tuyaux d'un poêle immense rampent le long du plafond de la grande salle où boivent ou sommeillent les clients, la face contre le bois des tables. Puis, à côté de la grand-salle, une salle plus petite qu'on appelle, là, le Sénat, sans doute parce que les consommateurs qui ont de quoi y entrent seuls. De vieilles tables; contre la muraille de vieux panneaux de chêne, tarotés de verset qui ont entendu peut-être les Ventre-saint-gris du Béarnais, un triste papier à fleurs comme ornement. Et, dans tout cet établissement vaste, enfumé, un grand silence, comme si ces buveurs de bière ou d'absinthe ressemblaient à des fumeurs d'opium.
Ah elles ne se doutent guère, elles ne se doutent pas, les dames patronnesses de l'Œuvre de l'Hospitalité de nuit, des noctambules qu'elles assistent Dansez, dansez pour ces êtres tombés, navrés, navrants, et qui souffrent. Ils dansent, eux aussi !"

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans Le Temps, un extrait d'un article sur les bas-fonds, en particulier sur les souteneurs et leur "morale". On y apprend aussi le nom ou le surnom du poète (attitré ?)des lieux.

1886, 30 décembre : Le Temps

" Lorsqu'on plonge si bas, c'est, pour les gens qui ne sont pas philosophes, une surprise de retrouver, au dernier degré de la corruption, une société d'hommes et de femmes vivant non seulement avec les mêmes passions, mais avec les mêmes opinions que nous. Les préjugés sont transposés, mais, appliqués à de différents objets, les jugements gardent leur valeur absolue.
J'en donnerai comme une preuve entre mille autres une phrase que j'ai entendu prononcer par un souteneur dans le cabaret où fut arrêté Gamahut. Elle me paraît éclairer d'un jour curieux ces bas-fonds du monde moral. Je m'informais de ce qu'on pourrait tenter pour arracher à la misère où il s'éteint Fantin, le poète populaire du Père Lunette et du Château- Rouge. L'honnête Alphonse que j'interrogeai me répondit d'un air navré :
- Rien à faire de ce garçon-là, monsieur. Vous me croirez si vous voulez, mais il est si paresseux qu'il n'a même pas de femme, de peur d'être obligé de se battre pour elle !"

431 Dernière modification par Roland de L. (18-06-2021 11:18:26)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Roland de L. a écrit:

Toujours dans le journal Le XIXe siècle, il est brièvement question en 1899 d'une pièce qui met en scène des habitués du Château-Rouge.

1899, 24 mai : Le XIXe siècle

" Tous ceux qui par curiosité, étude ou snobisme ont visité le Château-Rouge de la rue Galande connaissent la Mère aux forçats, la Souris, la Michette et Fil-en-Quatre, ces piliers du bouge mémorable dont la pioche des démolisseurs aura bientôt abattu les derniers vestiges.
En mettant en scène ces personnages dans leur Légion étrangère, MM. La Rode et Allévy étaient bien sûrs d'attirer la foule au théâtre de l'Ambigu.
Quoi de plus intéressant en effet que la vue de quelques types bien parisiens, gibiers de guillotine, pour le public qu'une retenue bien compréhensible empêche de se rendre dans ces antres du vice et du crime."

Voici le "pitch" de cette pièce, trouvé dans Le Temps...

1899, 12 mai : Le Temps

" La « Légion étrangère»
C'est encore une erreur judiciaire qui a fourni la donnée du nouveau mélodrame de MM. Jean La Rode et Alévy. Si l'erreur judiciaire n'existait pas, les auteurs de l'Ambigu l'inventeraient.
Pierre Delval a été condamné pour l'assassinat de son oncle Belcourt. Il est innocent. Le coupable est Julien Thorel, intendant de Belcourt et amant de Maria, la pupille du vieillard. La condamnation a été déterminée par le témoignage de la vieille servante Félicie, tante de Thorel, qui sait la vérité, mais a chargé faussement l'innocent pour faire acquitter son neveu. A l'acte suivant, plusieurs années se sont écoulées. Nous sommes à Madagascar, dans la brousse. Pierre Delval s'est évadé de la Guyane et s'est engagé dans la légion étrangère. Thorel, Maria et sa fille Liline, héritière du vieux Belcourt, sont aussi à Madagascar en qualité de colons. Pierre sauve Liline des mains des fahavalos. Nous assistons à quelques escarmouches, charges à la baïonnette et autres scènes militaires. Retour à Paris. Maria et Liline ont reconnu l'innocence de Pierre Delval. Il s'agit de la faire reconnaître à la justice du pays. Thorel cherche naturellement à se mettre en travers. Mais on retrouve la vieille Félicie au fameux Chàteau-Rouge de la rue Galande, où elle noie ses remords dans l'alcool. Elle se décide à parler. La vérité éclate et l'histoire se terminera par le mariage de Pierre et de Liline.
Mmes Cogé, Méry, Delphine Renot, MM. Léon Noël, Emile Albert et Charlier ont contribué de leur mieux au succès très franc de ce drame émouvant et pittoresque."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Paru dans le journal Le Radical, un article de plus sur les méfaits commis par la faune fréquentant le Château-Rouge, qui indique en plus que la Sûreté y avait des agents "infiltrés".

1886, 13 novembre : Le Radical

" Au Château-Rouge

Tout le monde connaît, au moins de réputation, le cabaret du Château-Rouge ; c'est là que l'un des assassins de Mme Ballerich fut arrêté.
Grâce à la tradition qu'il se trouve dans ce bouge au moins un assassin, plusieurs meurtriers, et un grand nombre de voleurs, la police de sûreté a mêlé à ces bandits quelques-uns de ses agents.
Disons tout de suite que l'assassin de Mme Loyson n'a pas été  arrêté parmi les gens qui fréquentent cet établissement ; mais deux agents de la sûreté ont arrêté hier, au Château-Rouge, trois individus qui étaient porteurs d'objets de tous genres, qu'ils essayaient de mettre en vente.
Ces trois individus furent arrêtés au moment où ils s'engageaient rue de la Bûcherie, par les agents de la sûreté qui les surveillaient.
Ce sont les nommés Lambert, dit Bras-Court, Ladret et Crasse, des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, qui ont subi cinq ou six condamnations pour vols.
L'un d'eux est le fils d'un capitaine décoré.
Dans une perquisition faite par M. Lejeune, commissaire de police, aux domiciles des inculpés, ce magistrat a trouvé un grand nombre d'objets volés. Les trois malfaiteurs ont été envoyés au Dépôt de la préfecture de police, hier soir."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal Le Radical, ce récit d'une rixe, en 1888...

1888, 31 mars : Le Radical

" Un Drame au Château-Rouge

Il n'est plus un Parisien qui ne connaisse, au moins de nom, le Château-Rouge, ce cabaret étrange de la rue Galande, qui comptait parmi ses clients Gamahut et ses complices, les assassins de Mme Ballerich.
Cet établissement, dont la clientèle es plus que mélangée, a été hier le théâtre d'un drame sanglant.
Trois individus, Gombert, un camelot, âgé de vingt-trois ans, Léon Vieter, dit le grand Totor, et Frédéric Gottin, surnommé le Petit-Frisé, se trouvaient hier, vers dix heures et demie du soir, dans la cour du Château-Rouge, entourant t'étal d’une marchande de pommes de terre frites.
Tous trois, tout en mangeant des frites, discutaient avec animation. Totor et le Frisé reprochaient à Gombert d'avoir triché au Zanzibar quelques instants auparavant et de les avoir forcés à payer un litre.
Gombert s'échauffa, on en vint aux gros mots, d'autres individus intervinrent dans la querelle et une bataille générale s'engagea.
Soudain, un des combattants vint s'affaisser tout sanglant aux pieds de la marchande de pommes de terre qui, terrifiée, assistait à cette lutte sauvage. C'était le malheureux camelot ; il avait reçu sept coups de couteau dans le corps.
La police arriva tard, naturellement. Les meurtriers avaient disparu ; on ne put que relever Gombert, qui fut transporté à' l'Hôtel-Dieu.
Son état est fort grave.
Les meurtriers sont connus. On a vu le grand Totor frapper Gombert à coups de couteau, pendant que plusieurs individus maintenaient le malheureux. Des recherches sont faites par la police de sûreté.

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Il n'arrivait pas que des malheurs aux habitués des cabarets de "la Maub"...

1892, 2 juin : Le Radical

" Bonne aubaine pour des voleurs

Louis Remongeon, âgé de trente-cinq ans, qui se dit anarchiste, s'arrêtait hier matin près d'une maison en construction, rue des Ecoles, et s'emparait d'une pierre pesant environ 10 kilos, qu'il enveloppa soigneusement de papier et qu'il ficela minutieusement.
Chargé de son paquet, il s'achemina vers le boulevard Saint-Germain et, tout en flânant, arriva devant la boutique de M. Rottembourg, changeur, située au numéro 40.
Là, comme hypnotisé à la vue de tout cet or qui scintillait aux rayons du soleil et de ces liasses de titres représentant une fortune, il s'arrêta et parut réfléchir.
Tout à coup, prenant une résolution subite, il brandit son pavé, et à plusieurs reprises, s'en servant comme d'une masse, il brisa la glace et le grillage de la boutique.
Avant que le changeur fût revenu de sa stupéfaction, Remongeon s'empara d'une sébile contenant 1,500 francs en pièces d'or étrangères et à toutes jambes s'enfuit du côté de la place Maubert.
Deux gardiens de la paix, qui s'étaient mis à sa poursuite, l'y rejoignirent et lui mirent la main au collet.
Remongeon, se voyant pris, lança la sébile en l'air, et une véritable pluie d'or vint tomber sur la place, à la grande joie des habitués du Château-Rouge et du Père-Lunette, qui se jetèrent sur cette manne inespérée.
Les gardiens de la paix ne pouvaient empêcher tous ces garnements de ramasser les pièces d'or, sous peine de lâcher leur prisonnier qu'ils emmenèrent au bureau de M. Lejeune, commissaire de police.
Sur 1,500 francs, on n'a restitué que 440 francs au malheureux changeur. Aussi la rue des Anglais et la rue Galande ont été, hier soir, en liesse, pendant que Remongeon consommait tristement les haricots du Dépôt."

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Roland de L. a écrit:

(message 426)
" Tous ceux qui par curiosité, étude ou snobisme ont visité le Château-Rouge de la rue Galande connaissent la Mère aux forçats, la Souris, la Michette et Fil-en-Quatre, ces piliers du bouge mémorable dont la pioche des démolisseurs aura bientôt abattu les derniers vestiges.
En mettant en scène ces personnages dans leur Légion étrangère, MM. La Rode et Allévy étaient bien sûrs d'attirer la foule au théâtre de l'Ambigu..."

Complément indispensable, publié à la même époque par Le Radical, la chanson le Château-Rouge...

1899, 29 mai : Le Radical

" Nous sommes heureux d'offrir à nos lecteurs, les paroles de la ronde du Château-Rouge chantée chaque jour au théâtre de l'Ambigu, dans la Légion étrangère, et dont les auteurs MM. Jean La Rode et Alévy ont bien voulu nous communiquer le texte :
LE CHATEAU ROUGE
Musique nouvelle de M. Herman

I
Le Château-Rouge
Est pour l'heure un sal’ bouge
Oh! d'accord !
Mais encor...
Dans sa tomb' la Bell' Gabrielle
Aujourd'hui n'doit guère êtr' plus belle
Et si le peupl' l'avait laissé dans son tombeau,
Le Vert Galant n'serait pas plus beau.

Refrain
Viv' tout d'même Henri quat’
Qu'a légué son aimoir
A nous les va-nu-patt's
Pour nous servir d'lichoir,
De fumoir,
De dortoir.
Honneur à Henri quat’,
L'aminch' des va-nu-patt's.

II
Au Château Rouge,
Bien qu'il soye un sal' bouge,
Des types chics
Avec des flics,
En sortant de la Maison Dorée,
S'en vienn't reluquer not' purée
On chante, on fume, on pinte aux frais d'ces abrutis
Qui vienn’t voir un pareil taudis.
(Au refrain.)

III
Le Château Rouge
Qui n'vaut pas l' Moulin Rouge
Manque de lusque
Sent pas le musc,
Mais quand il gèle à pierre fendre,
Il fait pourtant bon de s'étendre
Sur son plancher : le bois l'plus dur, quand on est las
Vous paraît un moelleux matelas.
(Au refrain).

436 Dernière modification par Roland de L. (18-06-2021 11:54:23)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

En guise d'épitaphe, le dernier papier écrit dans le journal Le Radical sur le Château-Rouge, dans une rubrique intitulée Bavardage...

1900, 20 janvier : Le Radical

"... Voyez-vous, très peu nombreux sont aujourd'hui ceux qui regrettent l'ancienne place Maubert avec ses bouges infâmes. Très nombreux au contraire ceux qui déambulent avec plaisir sur le boulevard Saint-Germain et je n'en connais pas beaucoup qui pleurent le Château-Rouge de la rue Galande. C'est très agréable, le pittoresque ; mais c'est fort nuisible à la santé, et les adorables constructions moyenâgeuses étaient des nids à microbes où l'on gobait la peste et le choléra à poumons que veux-tu."

437 Dernière modification par Roland de L. (18-06-2021 12:53:13)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Cette fois dans le journal L'Intransigeant, une évocation des "distractions" de la faune de "la Maub'...

1887, 25 août : L'Intransigeant

" Place de la Roquette

Le bruit énorme fait autour de Pranzini* et les racontars dont les journaux sont remplis depuis plusieurs jours avaient attiré, la nuit dernière surtout, une affluence considérable de monde place de la Roquette, lieu ordinaire des exécutions capitales.
Toute cette tourbe ignoble s’est dispersée avec l’aube quand elle a eu acquis la certitude que ce ne serait pas encore pour cette nuit-ci.
Cette foule, qu’attire là l’odeur du sang, est vraiment hideuse.
Quand nous sommes arrivés hier sur la place, celle-ci était déjà pleine de monde. On se pousse, ou se bouscule, on s’écrase.
Des cris, des imprécations s’élèvent.
Les arbres sont pris d’assaut et les branches plient sous le poids des immondes voyous qui s’y sont juchés.
Parfois, une grosse plaisanterie éclate. On rit.
(…)
Le vent amène, par bouffées, des bruits de chansons. On gueule dans les cabarets borgnes de la rue de la Roquette, tout en buvant des litres à seize. Un « poète » du célèbre Château-Rouge de la rue Galande, récite devant un auditoire ravi, sa dernière composition sur Pranzini. Quel monde! Les bas-fonds de Paris se sont déversés là. Le bataillon des escarpes et des chourineurs y est au grand complet. Ils sont tous accourus, ceux de Montmartre et ceux de la place Maub’, du bal Colbus et du bal Dourlan. Ils ont même amené leurs « femmes » pour la solennelle circonstance."

* Sur la noble figure de l'aventurier Pranzini, lire cette page

438 Dernière modification par Roland de L. (19-06-2021 15:55:28)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal L'Intransigeant, un article qui tranche avec tout ce que j'ai lu (pour le moment), car l'auteur éprouve de la compassion pour les "escarpes"...

1890, 26 mai : L'Intransigeant

" Un rendez-vous d’assassins

À Paris, lorsqu’il s’agit de la capture des assassins de profession, les arrestations sont rendues faciles par les lieux de rendez-vous tolérés par la police, dans lesquels se rencontrent les escarpes de la capitale.
Le Château-Rouge, dans les environs de la place Maubert, est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le décrire. C’est là que se réunissent les chevaliers du crime, qui ne craignent pas, pour favoriser la réussite de leur entreprise, de se servir du couteau ; celui-ci a pris, en argot, le nom de scion, d’où Scionner un pantre.
Cet établissement, qui sert à la fois de débit de vin et de dortoir, a vu défiler bien des assassins. J’y ai rencontré Gamahut quelques jours avant le meurtre de Mme Ballerich, -  meurtre sur lequel il y a encore quelques renseignements à donner et que j’éclaircirai un jour. Ce jeune chourineur me fit assister à une séance d’exercices de force qu’il exécutait avec la tranquillité sereine d’une âme pure.
On pouvait y coudoyer, à la même époque, la femme de Midy, et Midy, dit l’Avocat, un des complices de Gamahut.
Lorsqu’on a vu de près le mondes des assassins, lorsqu’on voit de quelle ignorance est faite leur ambition, on éprouve une impression de révolte contre la société qui a inventé la prison et la guillotine pour sa sécurité, mais qui n’a jamais songé à secourir efficacement dans leur jeunesse les malheureux déshérités qui forment l’armée des déclassés avant de former l’armée du bagne."

439 Dernière modification par Roland de L. (18-06-2021 20:00:04)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Dans le journal La Presse, cette fois, un extrait où il est à nouveau question des caves-dortoirs du Château-Rouge qui m'avaient intrigué un peu plus haut...

1885, 8 avril : La Presse

" Elles n’ont pas toujours des ailes brillantes et soyeuses, des brillants au front, les heures parisiennes ; bien souvent aussi, elles se trainent claudicant, vêtues de ternes haillons, les ailes dévastées par la tempête, glacées et sans sourires.
De temps en temps, des chroniqueurs en veine de pittoresque lugubre, genre très à la mode en ce moment, promènent leurs lecteurs rue Galande, à la Guillotine ou chez le Père Lunette rue des Anglais, à trois pas de là.
II y a force exagération dans les récits faits sur la Guillotine (le Château-Rouge) par les épris d’horreur qui font école ; il est certain que cet établissement est rempli de  gens fort peu estimables, les caves surtout, où couchent des repris de justice, à côté des futailles et, dans des logettes en pierre, de plus sinistres hôtes, mais comme la police connaît par le menu le personnel du lieu et y a toujours quelques représentants, il s'y passe fort rarement des batailles sanglantes, ni même des  batailles ; c'est quelque chose comme le cercle des escarpes de la rive gauche où les dames sont admises, non pas en tenue de soirée, mais généralement en camisoles de nuances variées ; on n'y travaille guère.

440 Dernière modification par Roland de L. (18-06-2021 23:18:06)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans le journal La Presse, un article de plus sur la "tournée des grands-ducs", occasion pour l'auteur de quelques réflexions...

1891, 20 novembre : La Presse

" Une promenade originale

Les grands-ducs WIadimir et Alexis, accompagnés du duc de Morny, du comte de Turenne et un général russe et sous la conduite de l'inspecteur principal Rossignol ont visité le Père-Lunette, l'étroit boyau, peuplé de charivaresques peintures, où les porteurs aux Halles, avant de se diriger, vers une heure du matin, sur le "Ventre de Paris" hument le piot ou dégustent la cerise à l'eau-de-vie, et beuglent avec une conviction entrainante le refrain des chansons de Bruant.
Ils auraient manqué à tous leurs devoirs, s'ils n'étaient allés de là rue Galande, passer au Château-Rouge un quart d'heure. Le Château-Rouge est devenu, depuis cinq ans, pour les boulevardiers endurcis, un lieu de pèlerinage. On y va voir, sur la foi de traditions sans fondement, la vaste salle du premier où, jadis, assure-t-on, Gabrielle d'Estrée a couché, où elle serait morte, et où les ivrognes, aujourd'hui, cuvent leur vin, vautrés sur le parquet. On se fait un point d'honneur de vider, dans l'arrière-salle du bas, des saladiers de vin chaud à la table où, cinq minutes avant, trinquaient Charlot, dit le grand Belge, et le Mac de la Glacière. On fait, avant de partir, une station à  l'énorme comptoir où le patron, la patronne et deux filles de service se démènent servant le picolo, à pleins verres, à la sinistre cohue de leurs clients.
On est sûr de rencontrer là tous les soirs, la "grande Louise", une ignoble mégère, défigurée par une tache de vin sur la joue, et qui fut, en des temps meilleurs, la compagne du fameux Gamahut, l'assassin de là veuve Ballerich. Elle se targue, devant les visiteurs, de ce souvenir pour se faire offrir, suivant la saison, quelques petits. verres de "dure" ou quelques lampées de vin doux.
Mais voyez le malheur de nos temps.
Le Château-Rouge et le Père-Lunette sont célèbres à l'heure même où le vrai pittoresque en a fui. Depuis que les travaux de voirie, commencés il y a une dizaine d'années dans ce quartier, en ont éventré une partie, la clientèle a changé. Les vrais bandits ne viennent plus là : on y trouve tout au plus des escarpes ; mais les gens qui font profession de criminels, les "dégringoleurs de pantes", les "sonneurs", les chevaliers du surin se savent trop surveillés, trop entourés d'agents et d'indicateurs de la "rousse" dans le cabaret du Père-Lunette et dans le Château-Rouge pour y tenir ordinairement leurs assises.
La mère Lunette surtout, depuis qu’elle a reçu trois coups de couteau qui l’ont estropiée pour la vie, interdit l’accès de sa maison à tous les gars dont la tête lui déplait. Il faudrait, pour voir de l’horrible, pénétrer dans les bouges où, moyennant six sous, on passe la nuit dans les lits - et quels lits ! – alignés par rangées de douze ou de quinze dans les mêmes dortoirs, où les écoliers, au temps de la Renaissance, ont couché sur des bottes de paille.
Il se passe là, ainsi que dans une crèmerie voisine du Château-Rouge, des scènes de partage de butin et "d’amour" dont les huis clos des cours d’assises peuvent seuls donner une idée.
Mais on parle à mots couverts de ces scènes, on ne les écrit pas.
Cette expédition, terminée dans la nuit de lundi à mardi, a fort diverti les grands-ducs."

441 Dernière modification par Roland de L. (19-06-2021 10:17:34)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Tirée du journal Gil Blas, ma trouvaille la plus excitante depuis environ un an que je m'intéresse au Château-Rouge !

[Il vous faut savoir qu'il y a une dizaine d'années, je me suis passionné pour l'argot du XIXe siècle. Nombre de dictionnaires d'argot sont parus à cette époque, et c'est une preuve de plus de la fascination des "bourgeois" pour le monde des coquins. Depuis dix ans donc, j'explore ces dictionnaires. Mon attachement à ce fil est la suite logique de cette passion.]

1887, 15 mars : Gil Blas

" LE BANQUET DES ESCARPES

12 mars 1887.
Polyte à sa Dabe,

… Alors, comme le beau Blond commençait à montrer son pif, je m'éveille ; voilà que je veux donner un bécot à Phémie, elle ne veut pas ; je lui colle une giroflée à cinq feuilles ; là-dessus, elle chasse des reluits ; j'allais répliquer, mais on dandille à la lourde. "Bon, que je me dis, c'est Adophe." Nib d'Adophe, c'était la pipelette avec une babillarde, je reluque :
«Invitation au banquet des escarpes, au Château-Rouge, rue Galande, à une heure et demie avec votre dame
—Faut se niper, que je dis à Phémie, l’est sept plombes et vingt broquilles, t'as le temps ; on va déjeuner dans la haute.
—Comme ça se trouve, répond Phémie, je cane la pégrenne.
Je sors du pieu. Je pige mes frusques ; je me renfile dans ma limace ; un coup de brosse à mes grimpants ; j'astique mes croqueneaux ; je choisis un beau blavin, tout battant neuf levé hier dans une cambrouse à une ancienne, ma queue de morue -on sait les usages - et je sors pour tuer le ver.
Quand j'ai rappliqué, Phémie était prête ; ce qu'elle était chouette, c'est épatant ! L'autre sorgue, elle avait défloué la picouse ; aussi tu penses, ma vieille, ce qu'elle était frusquée, avec des gratouses au col, des rondaches aux abattis, sa belle sergolle rouge, ses douilles afignolées, et des mirettes qui luisaient comme des rayons : une Vénus, quoi !
Nous décanillons et nous voilà au Château-Rouge ; les camaros y étaient déjà : un tas d'escarpes, de grinches, de rabatteurs de sorgue, d'escargots, de chevaliers de la grippe, tous frangins ou aminches ; dans le fond, quelques pétrousquins, des invalos, et autres de la haute qui s'étaient nippés au décrochez-moi ça, pour faire le contraire de nous, avec des salopettes, des blouses, des viscopes, tandis que nous, les pègres, nous étions urfs avec nos queues de pie et nos bosselards.
Et les nymphes, ah ! ma vieille, si tu avais reluqué ça ! Toutes ronflantes !
J'allume d'abord aux sergots, comme tu penses en ta sorbonne, pas un, ni Bricule, ni frères de l'attrape ; rien que les orgues du high-life, comme ils jaspinent dans leur jars, et tous camouflés.
Parmi les pègres, j'ai connombré Léon Brésil dit Liche à Mort, Georges Blavet dit Boit sans Soif, Jules Ranson, le Peuplier des amours, Campana dit l'Ancien, Emile André dit le Petit Parisien, Dauzon dit Fil d'Oseille, Lard dit le Peintre, Dr Mesnet dit l'Apothicaire sans Sucre, G. Livet dit l'Andouille, Paul Fuschs dit Beau Bleu, Révierd dit du Champ, Sarcey dit Galantine, Zola dit le Rempart, Camille Doucet dit Sainte-Perpétue, etc., etc, etc. C'est le côté des orgues.
Côté des gonzesses : mince de chic ! Ellen André et Darty des Variétés ; Riva, Andrée des Fol'-Dram'; Alice Fischer, Jeanne Sandick du Gymnase ; Andhrée Norah de Cluny et des femmes du monde qui veulent garder l'incognito… Je te vàs nayer !
Voilà Phémie qui est déjà à balancer son chiffon rouge avec Georges dit Boit sans Soif :
—Du maigre ! que je lui fais, tu vas pas aller calandriner le sable avec cet aminche !
—Des picaillons, qui me répond le petit, j'en ai plus que toi ; et il sort des fafiots…
—Bon, que je dis à Phémie, alors je te laisse libre. Mais ça m'aguichait…
—Est-ce qu'on briffe ? que je demande, et puis je me fiche à gueuler que je cane la pégrenne.
Le petit Boit-sans-Soif, il se fâche, il m'appelle Pédesouille et que je fais trop de boucan dans la bibine. Enfin, après des mots, on s'est un peu cogné en guise de verte.
Puis l'officier a mis la nappe avec des papillons d'auberge en terre, comme chez nous à Poissy, et l'on a briffé.
J'aurais voulu que tu soies là, l'ancienne, pour piger la vignette : un rêve : du larton savonné, de la crie de première, des estaphles de chez le rôtisseur, et nous assis sur des belles chaises en cuir de brouette retapées par des édredons de trois pieds. Pas d'escabeaux. Ah ! on s'est rien caressé l'AngouIème !
D'abord on a asphyxié le pierrot ; après ça, du pivre des quatre couleurs, et enfin, du champ' de Révierd, que ça vous tombait dans la gargamelle comme un velours ; quelle noc !
À quatre plombes, on avait tous son jeune homme ; là-dessus, le garçon réclame à chacun son fade.
—Aboule ta crépine, que je dis à ma larque
—Nib de braise, elle me répond.
J'y détache un paing ; là-dessus on s’est encore un peu cogné, histoire de digérer. Enfin, elle n'avait pas le rond. Alors, je propose de maquiller la brème et je gagne deux tunes à Livet dit l'Andouille : bien nommé, va ! Je lui ai fait voir le verre en fleurs, il a coupé dans le pont comme un vrai pantre argoté.
Là-dessus, je casque d'une dernière tournée de noir au pétrole et nous nous tirons après avoir chanté chacun la nôtre. Phémie, elle, a poussé : À Batignolles ! et moi : À la Glacière ! Mince qu'on a rigolé !
Nous avons bien voulu serrer les pinces aux pègres de la haute qui avaient des blouses et qui nous allumaient avec des calots comme des lanternes.
La prochaine fois, ma vieille dabe, tu en seras : t'as qu'à demander une invit' à Boit sans soif. Mille bécots de ton fiston.
Pour Polyte qui ne sait pas écrire :
MIRLITON

P.-S. —Petit lexique pour expliquer ce qui précède aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes :
Allumer, regarder. —Se caréner l'Angoulême, boire et manger. —Larton savonné, pain blanc.
—Asphyxier le pierrot, boire du vin blanc.—Beau blond, le soleil. —Blair, nez. —Bricule, officier de paix. —Broquille, minute. —Calot, œil. —Cambrouse, chambre. —Caner la pégrenne, avoir faim. —Calandriner le sable, traîner la misère. —Camoufler, déguiser. —Champ', Champagne. —Chasser des reluits, pleurer. —Connambrer, reconnaître. —Crépine, bourse. —Crie, viande. —Dabe, mère. —Dandiller, sonner. —Dêflouer la picouse, voler du linge. —Du maigre !, silence ! —Edredon de trois pieds, paille. —Escargots, vagabonds. —Estaphles, poules. —Frères de l'attrape, agents de la Sûreté. —Fafiots, billets de banque. —Gratouse, dentelle. —Limace, chemise. —Lourde. porte.—Orgue, homme. —Pédesouille, paysan. —Pétrousquin, badaud. —Pivre, vin. —Plombe, heure. —Rabatteur de sorgue, voleur de nuit. —Rondaches, bagues. —Sorgue, nuit. —Trèfle, tabac, etc. etc.
M."

Mon propre P S
L'affaire m'a pris un peu de temps, et à des heures qui deviennent franchement indues. Mais ça valait la peine, et j'espère que ça fera plaisir au lecteur, que je remercie pour son attention.

442 Dernière modification par Roland de L. (19-06-2021 14:38:56)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Roland de L. a écrit:

Tirée du journal Gil Blas, ma trouvaille la plus excitante depuis environ un an que je m'intéresse au Château-Rouge !
(...)

1887, 15 mars : Gl Blas

LE BANQUET DES ESCARPES
(...)

P.-S. —Petit lexique pour expliquer ce qui précède aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes

On a vu que ce "petit lexique" est assez incomplet.
Si, et seulement si ça intéresse quelqu'un, j'ai trouvé la signification des mots ou expressions qui ne figurent pas dans ce lexique. Je ne demande qu'à partager mes trésors.
(En fait, j'adorerais que ça intéresse quelqu'un !!!)

Mais je ne trouve rien sur les mots ou expressions suivants (dans l'ordre de la lettre) :
- douilles afignolées (douilles = cheveux)
- arguicher (aguicher ?)
- papillons d'auberge en terre (papillon = blanchisseur)

Il est possible, comme j'ai une assez mauvaise vue, que j'aie mal lu les mots en question. Je vous donne donc la source :
Gil Blas, 15 mars 1887, page 1, 6ème colonne.

Merci d'avance !

443 Dernière modification par Roland de L. (20-06-2021 09:48:13)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Décidément, j'aime bien ce journal Gil Blas : il parle peu du Château-Rouge, mais pour la deuxième fois (ordre chronologique), il en parle en adoptant un angle qui le différencie de ses confrères...

1891, 28 décembre : Gil Blas

" TROIS FEMMES AU CHATEAU-ROUGE

Tous (sic) les fois qu'un grand-duc ou un prince héritier vient dire bonjour à Paris, après qu'il a visité le Chef de l'Etat, dîné chez son ambassadeur, fait le tour des grands et petits théâtres, il demande à la police de lui montrer un peu l'envers du décor, les fameux bas-fonds de Paris.
Comme il y aurait des inconvénients diplomatiques à exposer ces augustes personnages aux risques d'une attaque nocturne, on délaisse la butte Montmartre et le bord de l'eau. On leur fait voir quelque garni de la rue du Château-des-Rentiers, un bal-musette de la Montagne-Sainte-Geneviève, et pour finir, le Château-Rouge.
Il n'y a pas le choix.
La Fosse-aux-Lions est tombée sous la pioche des démolisseurs de la rue Sainte-Marguerite, le cabaret de la rue des Anglais est devenu, par l'éventrement du quartier Maubert, une succursale du Chat-Noir, encore que sa patronne, la pauvre mère Lunette, ait reçu, cette année même, trois ou quatre coups de couteau à son comptoir.
Le Château-Rouge est maintenant le dernier refuge des clients de la «maison de retirance», des vagabonds sans papiers qui n'osent se présenter dans les garnis. Vous rencontrerez des gens très sceptiques qui vous diront :
—C'est un guignol à mise en scène sinistre.
Croyez-moi, ils n'y ont jamais mis les pieds.
Je me souviens qu'un jour j'étais venu là, par hasard, avec le  brigadier Rossignol. Sa vue avait causé dans la maison une gêne singulière. Au moment où il entrait dans la «Chambre des morts», bien des figures qui s'étaient levées se cachèrent très vite entre les bras.
Il dit en riant :
—J'ai des clients par ici… mais que personne ne se dérange... Aujourd'hui, je ne viens pas pour travailler.
Il est sûr que chaque nuit la police pourrait harponner dans cette eau trouble ; si elle ne le fait point, c'est qu'elle a intérêt à laisser briller cette lanterne du Château-Rouge qui, de tous les coins de Paris, attire les oiseaux nocturnes.

J'ai eu l'occasion de conduire successivement au Château-Rouge trois femmes choisies dans des milieux différents. J’étais curieux de voir comment elles seraient accueillies, je veux dire avec quelles nuances d'égards ; car je n'avais, bien entendu, pas d'inquiétude sur l'issue de ces présentations.
C'est chez Bruant que l'on «engosille» les visiteurs.
Les gueux ne disent pas de gros mots.
Ils n'y prennent plus de plaisir.
Et ils ont jusqu’à la vanité exaspérée, le sentiment de la dignité.
Donc ma première expérience remonte déjà à sept ou huit ans. J'avais retrouvé, à une soirée, dans le quartier Saint-Germain, une dame de mes parentes, qui, vers minuit, m'avait prié de la remettre chez elle.
En passant devant la place Maubert je lui demandai :
—Voulez-vous que je vous montre ce que pas une mondaine n'a vu ?
Elle descendit de sa voiture, en petits souliers de satin, décolletée sous sa sortie de bal avec des brillants aux oreilles.
En entrant au Château-Rouge, elle eut si peur que je crus qu'elle allait s'évanouir.
Il fallut lui donner une chaise.
Cela nous fit une entrée.
Des hommes, des femmes s'empressèrent.
Une grande gueuse, terrible, tenait un verre dans lequel on avait versé quelque chose de chaud.
Elle disait :
—Votre camarade aura eu froid. Aussi c'est pas un costume pour se promener dans les rues, la nuit. Nous nous attiffons plus chaudement que ça pour taire le quart. Tenez, moi, j'ai un tricot de dessous.
Elle avait déboutonné son corsage. Elle me faisait tâter le gilet de laine.
Et cette commère était la fameuse Lie-de-Vin, la maîtresse de Gamahut qui mourut place de la Roquette.

J'avais raconté cette histoire, l'été dernier, au pauvre lord Lytton.
Nous dînions en trio avec une commune amie, une grande dame anglaise, Lady X.
—Pourquoi, me dit lord Lytton, ne ferions-nous point cette partie-là, un de ces soirs ?
Je lui dis que j'étais à sa disposition.
Nous prîmes jour.
La veille, j'allai au Château-Rouge prévenir les amis que j'ai là.
—Vous comprenez bien, n'est-ce pas ? On va vous amener l'ambassadeur d'Angleterre et une de ses amies. Je vous demande d'être très gracieux et de me faire honneur.
On m'assura que  je serais satisfait. Le malheur voulut que le soir dit, en se levant de table, lord Lytton se trouvât tout à fait souffrant. Sa santé et son visage se trouvaient profondément altérés. Nous le reconduisîmes chez lui, au Faubourg.
Lady X. était sur son départ, nous ne pouvions remettre notre visite aux gueux.
Nous poussâmes donc jusqu'au Château-Rouge.
On attendait Lord Lytton et nous fûmes accueillis avec une froideur un peu hostile, je compris tout de suite pourquoi.
Il y avait dans un coin trois ou quatre jolies filles, vraiment très jeunes et très fraîches. On les avait amenées pour la circonstance, évidemment dans l'espoir de «faire une affaire». Le peuple en France se forge une si étrange idée des «mylords» !
Lady X. sauva la situation avec un tact infini. Elle comprit tout de suite que l'embarras venait de la présence des femmes. Elle s'avança vers l'une d'elles qui tenait dans ses bras un joli chien de race évidemment volé et elle dit, très gracieusement :
—Oh ! la gentille bête ! Voulez-vous me permettre de la caresser ?
Ce fut comme un mot magique.
Aussitôt, les mauvaises humeurs se détendirent, on s'empressa. On fermait les fenêtres dans le dos de lady X., de peur qu'elle ne prît un «chaud et froid », deux messieurs lui dansèrent un cancan admirable. Deux autres chantèrent.
Ils chantèrent des romances de vin et d'amour.
Un d'eux, un grand gas à casquette et à blouse, avec une pomme d'Adam saillante comme un nœud de bûche, entonna même le Rappelle-toi, de Musset :
Rappelle-toi quand l'aurore craintive
Passe en rêvant dans son voile argenté.
Pas un mot grossier ne fut prononcé, pas un geste équivoque ne blessa ma compagne. Seulement elle m'a dit qu'elle n'oublierait jamais ces yeux d'hommes, ces yeux luisants, presque tendres, qu'elle a vu briller autour de soi, en cercle.
C'est que dame ! avec les gueux, nous sommes au pays des hidalgos ; le coupe-jarret estime qu'il a le droit d'étendre son manteau devant les pas de la Reine.

Il me restait, après ces deux tentatives, la curiosité de voir comment les compagnons du Château-Rouge accueilleraient une artiste. J'avais confié mon projet à Yvette Guilbert* et nous convînmes que, un soir, sans prévenir personne, nous irions après la Revue du Concert, dire bonjour aux gueux de la rue Galande.
C'est l'autre samedi que nous avons exécuté notre projet. La gelée, l'horrible nuit de gelée, avait fait la battue sous les ponts, la vieille demeure était si pleine qu'on ne pouvait se glisser entre deux tables sans frôler des haillons.
Tous ces gens-là, vont la mine si basse qu'ils ne regardent guère les affiches dans les rues. Et sûrement, dans son emmitouflement de voilettes et de fourrures, ils n'auraient pas reconnu ma compagne.
Mais il y a, au Château-Rouge, un garçon lettré, un Parisien qui, quelquefois, passe l'eau, et qui va flâner l'été du côté des concerts. Il me demanda dans l'oreille :
—Est-ce que c'est pas mam'zelle Yvette?
La nouvelle se répandit. Et d'abord les artistes—il y en a dans la maison —vinrent apporter leurs hommages.
—Ah! c'est vous ? Eh ben, on va vous en chanter, des chansons ! On n'est pas tout à fait manchot, par ici…
Après qu'ils eurent dit les «leurs», ils demandèrent si l'on ne chanterait pas pour eux.
Et la divette ne se fit pas prier :
—Seulement, nous dirons cela dans un petit coin, pour trois ou quatre, afin de ne pas réveiller les pauvres gens qui dorment…
On lui avait déclamé des chansons de couteau et de guillotine, elle leur dit, à mi-voix des paroles d'amour.
Autour de nous c'était la houle des allées et venues, l'étonnement stupide des alcooliques, le sommeil sans rêve des affaissés. Des têtes se soulevaient sur des tas de haillons, surprises, un peu hagardes. Et l'on demandait :
— Qui est-ce?
… Je ne pense pas que la chanteuse qui a été tant fêtée emporte un mauvais souvenir de son audition du Château-Rouge. Certes, les applaudissements de la foule et des salons gonflent le cœur d'une grosse joie… Mais que valent-ils au prix de ces larmes que nous avons vu briller dans des yeux qui ne pleurent plus ?

HUGUES LE ROUX
(Reproduction interdite**)"

*Yvette Guilbert a raconté, de fort belle manière, cette visite dans ses Mémoires : lire le message 186 de mercattore, en date du 12/01/2017 (page 4)
** Tant pis, je prends le risque !

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Quittons le journal Gil Blas, qui m'a livré ses deux trésors, et explorons le journal L'Univers Illustré, pour une description des plus classiques du cabaret qui nous intéresse...

1886, 27 mars : L'Univers Illustré

" La misère à Paris
(…)

Mais, arrivé à la hauteur des Thermes de Julien ou du Collège de France, engagez-vous dans une de ces petites ruelles qui conduisent du boulevard au quai, et au bout de quelques pas vous pourrez vous croire à-cent lieues de toute cette civilisation et de tout ce progrès apparent. Vous vous trouverez, en effet, au cœur de ce quartier où Eugène Sue avait placé autrefois quelques scènes des Mystères de Paris, dans un dédale de petites rues bordées de hautes maisons où la misère s'entasse, où le vice se réfugie. Le vice, qui malheureusement suit toujours de près la misère, y a ses rendez-vous de prédilection qui jouissent dans le monde interlope d'une certaine réputation. Ce sont, sans parler des maisons mal famées de la rue Maître-Albert (encore un souvenir du grand dominicain) et de la rue Zacharie, le Château-Rouge et le Père-Lunette. Le Château-Rouge, qu'il ne faut pas confondre avec le bruyant Château-Rouge de la chaussée de Clignancourt, est un vaste cabaret situé rue Galande, au fond d'une cour dont la muraille extérieure est peinte couleur sang de bœuf. A la porte stationnent toujours des hommes de mauvaise mine qui regardent d'un œil malveillant les intrus. Au dedans, une première salle à boire, garnie de tables et de bancs en bois, reçoit les buveurs toujours en grand nombre. Une seconde plus obscure sert souvent de dortoir à des femmes avinées qu'il ne fait pas bon troubler dans le sommeil de leur ivresse. Le cabaret du Père-Lunettes est, au contraire, une échoppe située dans une infecte ruelle, la rue des Anglais, et qui doit son nom trivial à une gigantesque paire de lunettes peinte sur l'enseigne. Un comptoir d'étain où l'on boit debout et devant lequel se pressent les buveurs, une petite arrière-salle réservée aux habitués, où il faut quelques précautions pour pénétrer, voilà tout l'établissement, et l'attrait que les endroits borgnes inspirent toujours à ceux dont la conscience n'est pas bien nette explique seul que la nuit il soit difficile de trouver un bout de banc pour s'asseoir."

445 Dernière modification par Roland de L. (21-06-2021 05:46:39)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Toujours dans l'hebdomadaire L'Univers illustré, le récit d'un fait divers qui prouve que même quand le Château-Rouge était "à la mode", il s'y passait de drôles de choses...

1890, 15 mars : L'Univers illustré

" Un brave teinturier de Lyon, M. Trinquet, était venu à Paris vers la fin de septembre pour visiter l'Exposition et la capitale. Le bonhomme était avide de tout voir, de connaître la grande ville dans ses coins et recoins. Il allait partout, visitait tout : il voulait pouvoir parler, à son retour, des endroits les plus "excentriques", et narrer à ses amis, ébahis, ce qu'il avait vu, de ses yeux vu !
C'est ainsi qu'il courait les quartiers les plus éloignés, se renseignant sur les cabarets borgnes, les repaires de mendiants et de voleurs. Un jour, il avait entendu raconter les choses les plus fantastiques sur le cabaret du "Château-Rouge", réputé pour être le lieu de rendez-vous des assassins, et il se promit bien d'y aller faire aussi son petit tour.
Un soir donc, après avoir bien dîné, notre teinturier, curieux, mais pas poltron, s'achemina vers la rue Galande, où cette estimable maison est située.
A peine installé au Château-Rouge, notre bonhomme fut accosté par une bande d'habitués de l'endroit qui, flairant un coup à faire, lui proposèrent avec amabilité de lui faire visiter tous les coins de l’établissement et de le présenter aux gros bonnets de la compagnie.
Enchanté, M. Trinquet accepte. On est charmant avec lui, il paye tout ce que ses compagnons lui demandent, et de consommations en consommations, le teinturier en arrive à n'avoir plus bien sa tête à lui.
Vers une heure du matin, il quitte cette demeure hospitalière et s'oriente dans l'étroite et sombre rue Galande. Tout à coup, il sent une corde s'enrouler autour de son cou ; il est tiré en arrière, renversé, piétiné ; il se débat, il essaye de crier, impossible : le malheureux homme sent qu'il est perdu.
Heureusement, des passants surviennent et mettent en déroute les assassins. Une dame Gay, marchande de pommes de terre frites, lui porte particulièrement secours. On parvient à arrêter deux des malfaiteurs, qui, naturellement, sont deux des guides complaisants qui ont si bien fait les honneurs du "Château-Rouge" au brave M. Trinquet.
Le pauvre teinturier fut relevé dans un piteux état, dépouillé de son portefeuille, de sa chaîne et de sa montre. Il va sans dire qu'il est à jamais guéri de sa rage de visiter les endroits  "excentriques" de la capitale.
L’un des malfaiteurs, nommé Ghassin, est mort pendant l'instruction de l'affaire. L'autre, Schadé, dit "le garçon du père Lunette", repris de justice des plus dangereux, a été condamné à huit ans de travaux forcés."

446 Dernière modification par Roland de L. (21-06-2021 05:39:45)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Oups ! Extrait déjà publié...

447 Dernière modification par Roland de L. (22-06-2021 19:56:57)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Dans le journal L'Univers (non illustré !), une rapide histoire de la rue et du Château-Rouge, qui présente l'intérêt de confirmer la date d'ouverture de ce cabaret, soit 1859...

1898, 14 décembre : L'Univers

" Rue qui s'en va.
La rue Galande va disparaître. Cette voie, perdue dans le quartier aujourd'hui misérable et infect qui s'étend entre la Seine et la Sorbonne, eut, comme tant d'autres, son heure de magnificence et de distinction.
D'abord ce n'était pas la rue Galande, mais la rue Garlande. Ce nom date de 1202, époque où la rue, nouvellement tracée à travers champs, emprunta le nom de Mahaut de Garlande, femme de Mathieu de Montmorency.
Le nouveau chemin se déroulait, en effet, à travers le clos de Garlande.
Au XIVe siècle, Claude de Reilhac, seigneur de Brigueil en Limousin, avocat du roi, y avait un hôtel à l'angle de la rue des Trois-Portes ; au XVIe, Gabrielle d'Estrées y habita le n° 57 ; au XVIIe , Durfort, maître des Comptes, occupa le n° 36. D'autres hôtels ont été occupés aussi par les familles de Châtillon, de Lamoignon.et de Lesseville.
L'ancienne demeure de Gabrielle d'Estrées est devenue le Château-Rouge, établissement interlope sur lequel plusieurs chercheurs, notamment M. Gustave Macé, ancien chef de la Sûreté, ont donné de curieux renseignements. Créé en 1859, ce cabaret avait une clientèle spéciale d'ouvriers, de déchargeurs, de crieurs de journaux, d'éplucheurs de légumes, de mendiants, de ramasseurs de cigares, et enfin de malfaiteurs. On y consommait surtout du vin dans une salle appelée "la Guillotine" à cause d'une peinture représentant l'horrible instrument dressé sur un monceau de cadavres et environné d'une volée de corbeaux. Les consommations se payaient d'avance. Au premier étage, une salle avait reçu le nom de "chambre des morts" ; on y couchait sur le plancher pour quinze centimes. Plusieurs criminels célèbres ont été arrêtés dans ce logis.
Grandeur et décadence."

448 Dernière modification par Roland de L. (23-06-2021 14:58:08)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

éponymie a écrit:

(message 264 du 22/02/2017)

Une autre nouvelle, La mendicité de Georges Berry ne date pas de 1897 mais de 1893, du 31 mars...

C'est important, parce que ce livre, déniché par Régina dès le message 39, est le premier à mentionner la fameuse fresque de la guillotine et on peut raisonnablement supposer que Berry l'a vue en 1892. Toute fraiche donc, si elle a bien été peinte en 1892, comme le 92 sur la palette peut le faire supposer...

Ma modeste trouvaille du matin : une brève concernant les visites sur la mendicité, auxquelles participait (à ses dépends !) Georges Berry...

1888, 17 décembre : La Justice

" On sait qu'une commission du conseil municipal - c'est la cinquième - est en train d'étudier sur place, en ce moment, la mendicité à Paris, et de chercher un remède - difficile à trouver -pour en empêcher le développement, sinon pour la détruire tout à fait.
Cette commission a fait dernièrement sa deuxième visite en pénétrant dans certains refuges célèbres où les mendiants associés se donnent rendez-vous. Elle a commencé par la Cave, rue Montorgueil, continué par le Père Lunette, rue des Anglais, et fini par Je Château-Rouge, rue Galande.
Dans ce dernier cabaret, un membre de la commission, M. Georges Berry, après avoir été tout particulièrement l'objet des attentions de ces dames, s'est trouvé, au cours de son inspection, soulagé de son porte-monnaie."

Georges Berry a-t-il vu la fresque de la guillotine en 1888 ?
Le rapport de ces visites n'en fait pas mention :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k … alande%22)

Mes recherches continuent...

449 Dernière modification par Roland de L. (23-06-2021 16:21:50)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Roland de L. a écrit:

(message 438 du 18 juin dernier)

Toujours dans le journal L'Intransigeant, un article qui tranche avec tout ce que j'ai lu (pour le moment), car l'auteur éprouve de la compassion pour les "escarpes"...

Dans le même esprit, et même en mieux, j'ai trouvé un article de 1891 du journal L'Autonomie.
On n'en attend pas moins d'un journal dont le sous-titre est : "journal républicain, socialiste et autonomiste"...

1891, 15 février : L'Autonomie

" CHOSES ET AUTRES

Comparez ! La population parisienne subit un hiver extraordinaire ; jamais la misère n'est aussi grande. Les journaux bourgeois sans distinction, depuis l'Egalité jusqu'à L’Univers et la République française, se réunissent, font un pressant appel à la générosité bourgeoise et ouvrent toutes leurs colonnes aux souscriptions.
Au bout de quinze jours, le Paris qui compte parmi ses habitants des Rothschild, des Hirsch, des Say et d'autres richards chiffrant leur fortune par dizaine et centaine de millions volés aux misérables qui meurent de faim, ce Paris là réunit péniblement lia somme d'un demi-million, et le syndicat de là presse entonne un chant d'honneur pour "ce Paris qui a donné une fois de plus un admirable exemple de solidarité" !
Quittons le monde des grands voleurs et transportons-nous avec le Figaro du 2 février dans les bouges hantés par les petits voleurs.
Entrons au Château-Rouge de la rue Galande où fut arrêté l'assassin Gamahut.
La salle voûtée est pleine de consommateurs en guenilles, rôdeurs, ramasseurs de bouts de cigares, mendiants, malfaiteurs de profession et larrons d'occasion. Il fait nuit dans la grande salle, meublée de tables et de bancs rangés comme ceux d'une école. Les arrivants vont s'asseoir sans bruit. En un quart d'heure, la taverne est bondée, et le vin chaud fume dans les saladiers. Je m'adresse à un grand garçon maigre, dégingandé, le pâle voyou parisien et qu'on ne trouve qu'à Paris :
— On va "bouffer", me dit-il. Ceux-là que vous voyez assis à cette table ont apporté la «besace ». Ils font la  "volisse".
Et comme j'interroge, un peu surpris :
— Comment! vous ne savez pas ce que c'est ? La "volisse", c'est le vol à l'étalage, à l'étal, quoi ! Les « aminches » qui ont fait une bonne journée reviennent le soir partager avec les camarades. Faut bien s'entraider, pas vrai? L'hiver a été dur. On a claqué des dents. Alors, vous comprenez, ceux qui ont doivent donner à ceux qui n'ont pas, c'est la loi, et la "maraude"  profite à tout le monde.
J'assiste à la distribution.
ll n'y a pas là que des voleurs, mais des ouvriers, de vrais ouvriers, entendez-vous, des cochers sans emploi, des garçons de café sans place, des professeurs chassés de l'Université et dont l'un, un grand garçon d'agréable figure, me montre avec une sorte d'orgueil son diplôme de bachelier. Sans les chevaliers de la "volisse", ils n'auraient rien à manger. On partage en frères. C'est la philanthropie organisée par les malfaiteurs au profit des sans-travail, le bon voleur venant au secours du brave homme.
Et cependant la pauvre pitance que ces petits voleurs partagent si généreusement avec leurs frères de misère, n'a pu être acquise qu'au péril de leur liberté, tandis que c'est en ronflant et en se baffrant que les Rothschild et Compagnie volent leurs honorables millions !"

450 Dernière modification par Roland de L. (23-06-2021 18:35:32)

Re : Cabaret «Au Château-Rouge», rue Galande, à Paris

Ayant commencé ma journée par un tout petit article, je me devais de la finir, (ainsi que la page 9 de ce fil) avec quelque chose de plus consistant.
Voici qui est fait (un hasard dans mes recherches), avec un très beau texte anonyme de 1897.

1897, juin : Lectures pour tous : La vie et la mort d'un pauvre

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k … 20Rouge%22

L'ensemble, illustré, est passionnant, et se termine par une photo (très mal reproduite) d'une des salles du Château-Rouge en page 94.
Pour les gens pressés cependant, j'indique qu'il est question de "notre" établissement en pages 91, 92 et 93.

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