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forum abclf » Réflexions linguistiques » Déclinaison

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Messages [ 23 ]

1 Dernière modification par Chover (21-02-2021 15:10:11)

Sujet : Déclinaison

DÉCLINAISON [...]
  ll Gramm. Ensemble des formes (V. Désinence) que prennent les noms, pronoms, et adjectifs des langues à flexion, suivant les nombres, les genres et les cas. Les cinq déclinaisons latines. Les noms de la de la seconde déclinaison.

«... Les Latins ayant placé les nuances de la déclinaison et de la conjugaison dans les finales des mots, nos ancêtres, qui avaient leurs articles, leurs pronoms et leurs verbes auxiliaires, tronquèrent ces finales qui leur étaient inutiles, et qui défiguraient le mot à leurs yeux. »             RIVAROL, Littér., Univers. lang. fse.

« Le français a perdu sa déclinaison... »           BRÉAL, Sémant. p. 53 (Cf. Ablatif)

C'est la définition du Grand Robert.
Je dis à ceux qui me questionnent à ce propos : la déclinaison est le fait que des mots subissent certaines modifications selon leur fonction grammaticale ou la fonction du groupe auquel ils appartiennent. Je constate avec étonnement que ni le Grand Robert ni le Larousse le plus récent ne citent les articles parmi ces mots. En allemand, c'est pourtant eux qui présentent les flexions les plus fortes au sein du groupe nominal non réduit (Das kleine Kind weint, Le petit enfant pleure, Ich gebe dem kleinen Kind ein Bonbon, Je donne un bonbon au petit enfant).
On sait qu'il n'est pas tout à fait exact d'affirmer que le français a perdu sa déclinaison. Ainsi, certains de nos pronoms ne peuvent remplir qu'une fonction : on ne trouve je, j', tu, il, ils, on que sujets. Mais l'affaire se complique dès que l'on évoque me, m', te, t', qu'on trouve comme C.O.D., C.O.S. et autres compléments. Et elle se corse avec moi, toi, lui, eux, qui, bien que ne remplissant généralement pas cette fonction, peuvent devenir sujets (d'insistance) ou reprendre un sujet (Lui ne m'a rien dit ; Ils sont restés, eux).

L'anglais n'est pas non plus tout à fait dépourvu de déclinaisons : les pronoms I, he, she, we... (je, il, elle, nous...) ne s'y trouvent-ils pas que comme sujets ? Et le génitif y est présent dans ce qu'on appelle le cas possessif (Johns' Book, le livre de John). Il me semble par ailleurs que l’on reprend aujourd’hui non plus par I? mais généralement par Me? le pronom sujet d'une question avec you dont on n’est pas sûr d’avoir saisi à qui elle s’adressait : « Are you ready ? – Me ? » (« Es-tu prêt ? – Moi ? »).
En allemand, en pareille occurrence, le pronom de reprise est celui du nominatif, le cas du sujet : « Bist du fertig ? – Ich ? ». Pourtant, certains observateurs d’outre-Rhin, comme Bastian SICK dans Der Dativ ist dem Genitiv sein Tod croient pouvoir relever un affaiblissement de la déclinaison dans leur langue, ce qui irait dans le sens de ce que j’ai parfois lu, la disparition, à moyen ou long terme, des déclinaisons dans les langues qui en comportent. Le titre Der Dativ ist dem Genitiv sein Tod, à peu près : Le datif est la mort au génitif, illustre à lui seul le thème de l’ouvrage.

Pour le français, « J’aime tu » au lieu de « Je t’aime » ? Je n’y crois ni pour l’immédiat ni pour les décennies à venir !

Que pensez-vous de l'hypothèse de la disparition à venir des déclinaisons ?

Re : Déclinaison

Si l'on constate un tel fait dans une langue, il faut l'apprécier dans le cadre plus général du système de cette langue, qu'il faut analyser : en grec moderne aussi, le génitif pluriel a quasiment disparu de l'oral et le singulier n'est guère vaillant. Par contre, en russe, aucun affaiblissement de la déclinaison à six cas ne peut être constaté ; même chose en finnois, où l'on voit bien que porter atteinte (mais qui le ferait ?) aux treize "cas" serait porter atteinte à tout le système parce les variations casuelles constituent son fondement même.
On ne peut donc pas présenter la disparition des flexions comme inéluctable à terme pour toutes les langues.
En français, je m'oppose à l'idée de déclinaison : on a simplement des formes résiduelles de la déclinaison latine, ce qui n'est pas la même chose.

(Je ne dis pas cela de manière polémique, chover, et cela n'infirme évidemment en rien ce que vous dites de l'allemand, bien au contraire)

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

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Re : Déclinaison

Vous m'instruisez : j'étais persuadé que la majorité des linguistes considéraient la disparition des déclinaisons comme inéluctable et j'ai utilisé le mot « hypothèse » dans ma question par une sorte de principe de précaution !
Je m'interroge tout de même encore : si, au sein des langues à déclinaisons, l'affaiblissement de ces dernières reste à prouver, les langues qui n'en comportent pas n'ont-elles pas davantage de chances de s'affirmer, dans le cadre de la compétition mondiale qui concerne aussi bien les unes que les autres ? Il ne me semble pas, mais je ne suis pas sûr de moi, que Claude HAGÈGE, dans Halte à la mort des langues, se pose cette question. Question de détail, il est vrai, eu égard à l'immensité du sujet du livre.

Re : Déclinaison

Si, vous avez raison, Clauge Hagège aime à évoquer les rapports entre les langues et les sociétés ; c'est un grand linguiste, mais dans ce livre (et dans d'autres), je trouve que sa pensée est trop empreinte d'idéologie, et cela gêne ma lecture.

Je voudrais justifier le fait qu'on ne puisse pas parler de "déclinaisons" à propos des pronoms en français.

Dans toute langue à déclinaison, la flexion est assurée par des morphèmes ajoutés au radical. Ils sont plus ou moins faciles à distinguer quand ils sont amalgamés, comme en latin, mais cela n'enlève rien au principe général de formation des paradigmes.
En russe, puisque vous connaissez un peu cette langue, on analyse très facilement les formes стол (nom. sg.), стол-а (gén. sg.), стол-ом (instr. sg), etc...
Essayez de faire la même chose avec il ou elle/le ou la/lui/leur/ ; qui/que/quoi/dont/où : vous pourrez faire une analyse phonologique : l/ɥ/i s'oppose à l/e, etc... mais pas morphologique : -ui n'est en rien un morphème, -eur non plus, du moins dans le pronom que l'on considère ici. Ces formes dérivent de mots latins effectivement fléchis (sauf dont et où), mais qui sont à considérer en français comme des formes inanalysables du simple fait qu'on ne peut transposer leur formation à aucun autre mot. C'est ce qu'on appelle des formes figées ou résiduelles.
Comparez avec мен-я, мн-е, мн-ой ; теб-я, теб-е, тоб-ой... (l'instabilité de la voyelle radicale est un phénomène purement slave ; ce qui compte ici, c'est le morphème flexionnel que l'on retrouve dans certaines catégories nominales).

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Re : Déclinaison

Merci.
En effet, « déclinaison » signifie que des affixes sont utilisés pour le passage d'un cas à un autre : rien de tel si l'on compare « je », qui ne peut remplir que la fonction de sujet, et « me » ou « moi », qui lui correspondent dans d'autres fonctions. Mais la grammaire n'a-t-elle alors aucun mot rendant compte de cela ?
Je m'avise à l'instant qu'il reste peut-être les pronoms de deuxième personne du singulier pour lesquels on pourrait voir une authentique déclinaison dans le passage du sujet, tu, au complément, te, si j'en juge par leur étymologie, c'est-à-dire si l'on considère que notre langue a repris tel quel cet élément de la déclinaison latine !

6 Dernière modification par Lévine (23-02-2021 18:08:48)

Re : Déclinaison

Pour le nominatif de la 1PS, on a un étymon différent dans presque toutes les langues indo-européennes ; le latin ego, le grec ἐγώ, le vx. slave азъ (russe moderne я) reposent en effet sur la racine indo-européenne *eg(H)-, absolument distincte de *mĕ-.

Quant à me et moi, ces deux formes ont la même origine, mais :
- mē atone  > me
- mē tonique > moi (cf. tēla > toile, etc...)

Les formes françaises sont en effet un héritage du latin mais, comme je l'ai dit, sous des formes figées, tout comme, dans le lexique cette fois, sire et seigneur, on et homme, sémantiquement diversifiés, et pour lesquels on ne parle plus que de vestiges des anciennes déclinaisons héritées du latin.

On peut dire très simplement que les pronoms ont une forme qui varie suivant la personne, le nombre et la fonction.

Rien ne vous empêche de parler de déclinaisons, si vous le voulez, bien que le mot ne soit pas repris par les grammairiens, mais pas dans un sens morphologique pour ce qui est du français moderne, dans un sens uniquement fonctionnel.

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Re : Déclinaison

Lévine a écrit:

Pour le nominatif de la 1PS, on a un étymon différent dans toutes les langues indo-européennes ; le latin ego, le grec ἐγώ, le vx. slave азъ (russe moderne я) reposent en effet sur la racine indo-européenne *eg(H)-, absolument distincte de *mĕ-.

On peut ajouter l'allemand ich, formé sur la même racine.
Néanmoins, breton et irlandais utilisent me [me].

Caesarem legato alacrem, ille portavit assumpti Brutus.

8 Dernière modification par Lévine (23-02-2021 15:29:02)

Re : Déclinaison

Et *eg(H) n'a donc rien donné dans les langues celtiques ? Peut-être une forme est-elle tombée en désuétude ? Il faut savoir que la laryngale a pu avoir des traitements très divers d'une langue à l'autre, et que le -g- a pu subir aussi des vicissitudes.

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Re : Déclinaison

Pas à ma connaissance. Après contrôle, le "moi" est déjà "mé" en vieil irlandais.

Caesarem legato alacrem, ille portavit assumpti Brutus.

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Re : Déclinaison

Alors je corrige.

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Re : Déclinaison

Lévine a écrit:

On peut dire très simplement que les pronoms ont une forme qui varie suivant la personne, le nombre et la fonction.
Rien ne vous empêche de parler de déclinaisons, si vous le voulez, bien que le mot ne soit pas repris par les grammairiens, mais pas dans un sens morphologique pour ce qui est du français moderne, dans un sens uniquement fonctionnel.

Rien ne m'en empêche, en effet ! Mais cela témoignerait d'une conception un peu particulière du dialogue ! Votre message 4 m'a rappelé efficacement que « la flexion est assurée par des morphèmes ajoutés au radical ».
Bonne journée à tous.

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Re : Déclinaison

J'ai appris quelque chose. Je voyais moi aussi les différentes formes des pronoms comme des déclinaisons. Merci à vous trois !

Avec nos pensées nous créons le monde. Bouddha

Re : Déclinaison

Sauf que si on regarde les déclinaisons en latin ou en allemand, pour les pronoms personnels, on trouve pourtant   des termes qui ne sont  pas des dérivés les uns les autres.

Bref, la déclinaison est l'adaptation d'un terme à son cas. Cela se fait généralement par dérivation morphologique, mais pas uniquement.

14 Dernière modification par Chover (27-02-2021 11:48:57)

Re : Déclinaison

La rigueur, Lévine m'en a convaincu, demande que l'on ne parle de déclinaison qu'à propos de mots dont un minimum du radical subsiste lorsqu'on les fait passer d'un cas à un autre. Curieusement, vous parlez d'ailleurs « d'adaptation d'un terme à son cas » après avoir évoqué « des termes qui ne sont pas des dérivés les uns des autres ».
Le Grand Robert, que j'ai cité en tête de ce fil pour le substantif, définit ainsi le verbe décliner dans son acception grammaticale : Faire passer un nom, un pronom, un adjectif par toutes ses désinences, suivant les nombres, les genres et les cas. Il omet là aussi les articles mais la question n'est pas là.

15 Dernière modification par florentissime (27-02-2021 12:38:37)

Re : Déclinaison

Ce n'est pas rigoureux, c'est rigoureusement faux.

Vous confondez 2 concepts :
La dérivation morphologique, qui consiste, par adjonction d'affixe ou insertion d'infixe, à produire un terme à partir d'un autre terme.

La déclinaison, qui consiste à donner toutes les désinences d'un terme selon ses fonctions grammaticales.

Si une désinence peut être produite via dérivation morphologique d'un radical particulier, comme c'est la plupart du temps le cas, parfois elle peut néanmoins se fonder sur un radical différent.

Il vous suffit de consulter la déclinaison du pronom personnel de la première personne en latin, ou en allemand, pour vous en rendre compte.

Ego, me, mei, mihi, me
Ich, mich, mir, meiner

"dérivation morphologique" et "déclinaison" ne sont pas synonymes. Le prendre ainsi serait faire un amalgame indu.

Il s'ensuit qu'on peut dire qu'en français il y a bien une déclinaison des pronoms personnels, puisqu'ils ont plusieurs désinences selon leur fonction dans la phrase.

16 Dernière modification par Chover (Hier 10:04:05)

Re : Déclinaison

florentissime a écrit:

La déclinaison, qui consiste à donner toutes les désinences d'un terme selon ses fonctions grammaticales.

Si une désinence peut être produite via dérivation morphologique d'un radical particulier, comme c'est la plupart du temps le cas, parfois elle peut néanmoins se fonder sur un radical différent.

Il vous suffit de consulter la déclinaison du pronom personnel de la première personne en latin, ou en allemand, pour vous en rendre compte.

Ego, me, mei, mihi, me
Ich, mich, mir, meiner

"dérivation morphologique" et "déclinaison" ne sont pas synonymes. Le prendre ainsi serait faire un amalgame indu.

Il s'ensuit qu'on peut dire qu'en français il y a bien une déclinaison des pronoms personnels, puisqu'ils ont plusieurs désinences selon leur fonction dans la phrase.

Le mot désinence a-t-il le même sens pour vous que pour moi ?
En toute rigueur (!), lorsque vous passez de ich à meiner (génitif du pronom personnel du singulier en allemand), vous ne « déclinez » pas ich, avec lequel meiner n'a rien à voir étymologiquement, vous ne faites pas passer ich par une autre désinence (Robert), vous nommez les deux pronoms de première personne du singulier au nominatif et au génitif.
Bien entendu, dans les manuels scolaires, un tableau où apparaissent ich, mich, mir, meiner sera intitulé, par commodité de langage, Déclinaison du pronom de première personne du singulier. Mais il me paraît acquis que « déclinaison » n'est pas... rigoureux en pareil cas.

Re : Déclinaison

C'est comme si tu refusais les conjugaisons des verbes être, aller,... etc au titre qu'elles ne seraient pas régulières.

Parmi les conjugaisons, il y a les conjugaisons régulières et irrégulières.

Parmi les déclinaisons, il y a les déclinaisons régulières et irrégulières

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Re : Déclinaison

Pas possible ?

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Re : Déclinaison

vh a écrit:

Pourquoi a-t-on perdu les déclinaisons dans les langues romanes ?
- A-t-on utilisé d'autres formes d'expression aussi concises?
- La concison est-elle devenue moins importante ?

Lévine a écrit:

Vous faites bien de parler des langues romanes et non du seul français ; hormis le roumain, aucune n’a conservé de déclinaison si ce n’est à l’état résiduel dans certaines catégories de mots que l’on a évoquées.

Il y a à cette disparition des facteurs internes, surtout d’ordre phonétique, mais surtout externes, d’ordre morphosyntaxiques qui nous obligent à remonter au latin vulgaire (à ne pas confondre avec le latin de basse époque).   

Le latin classique avait déjà réduit le nombre des cas hérités de l’indo-européen par un phénomène appelé syncrétisme ; par la suite, des unifications morphologiques de tous ordres ont encore jeté de la confusion dans le système des paradigmes.

A. Ernout, (Morphologie historique du latin, éd. Klincksieck, § 6, p. 9-10) résume bien la situation de certains cas : « Le génitif et l’accusatif n’ont pas de valeur définie et précise, et ont des emplois incohérents, parfois contradictoires. Aussi dans le cours de l’évolution du latin se manifeste de plus en plus nette la tendance à préciser la valeur des cas à l’aide de prépositions ; dès lors, les cas deviennent de moins en moins importants et nécessaires. »

V. Väänänen (Introduction au latin vulgaire, éd. Klincksieck, p. 118 sqq.) rappelle que l’usage des cas  se simplifie à l’extrême en latin vulgaire : l’accusatif tend à devenir le cas régime de verbes construits avec l’ablatif ou génitif dans la langue classique ; du fait que l’ablatif était susceptible d’exprimer des valeurs circonstancielles très diverses, les tournures prépositionnelles se multiplient pour des raisons de clarté, ruinant à terme l’usage de ce cas, car c'est l’accusatif qui devient le régime de la plupart des prépositions. Même sort pour le datif, remplacé par une tournure prépositionnelle derrière des verbes comme dire, ordonner (dicere ad aliquem au lieu de dicere alicui). Le génitif a mieux résisté (comme de nos jours en roumain), mais on trouve chez Salluste des tournures analytiques qui préfigurent les usages modernes : e nulla conscientia de culpa « sans aucune conscience de la faute » : une inscription impériale porte quant à elle venditio de villa, « vente d’une villa ». Seul le génitif de possession résiste encore.

Mais l’évolution phonétique de la plupart des langues romanes va aussi jouer un rôle important. Le –m de l’accusatif était déjà débile dès la haute époque, et en bas-latin, le –s final n’est guère vaillant ; dans une langue comme l’italien, qui ne conserve aucune consonne finale, la confusion entre porto < portum et uomo < de homo est inévitable ; quant aux finales vocaliques, elles subissent des modifications qui ruinent les oppositions qui pourraient subsister : ainsi, la confusion du u bref et du o long , celle du i bref et du e long rend semblables une bonne partie des terminaisons de la déclinaison du singulier de dominus ; c’en est également fini de l’opposition e(m)/i/e de la déclinaison consonantique. Cette décadence de la déclinaison, qui ne fait que s’accentuer avec le temps, bien qu’un peu moins à l’Est de la Romania, fait qu’au moment de la formation des langues romanes, l’accusatif s’achemine vers la fonction de cas régime universel. On sait que c’est de lui que dérivent la plupart des formes romanes modernes.

Le cas du français (langues d’oïl, mais aussi langues d’oc) est particulier : jusqu’au XIVème siècle environ, une déclinaison à deux cas a existé dans les textes que nous avons conservés. Le cas régime dérivait de l'accusatif, le cas sujet du nominatif, comme on peut le voir à la désinence –s au singulier pour les noms hérités de la seconde déclinaison en –us, et à sa forme spécifique quand il provenait de certains noms de la 3ème (sire/seigneur, etc…). Je n’insiste pas.

Pourquoi cette déclinaison n’a-t-elle pas subsisté ? Pour plusieurs raisons :

- Une chute menaçait le –s final introduit et maintenu sans doute de manière artificielle par les clercs (n’oublions pas que nous n’avons de témoignage que de la langue écrite, et qui plus est littéraire et versifiée au début) ; il est à signaler que le –s du pluriel ne se prononce plus depuis le XVème siècles hormis « liaisons »).

- Les féminins issus de la 1ère déclinaison (féminins en –a > -e) n’avaient pas de marques distinctes pour les deux cas au singulier, et le pluriel a été très tôt unifié.

- Il ne restait que les anciens imparisyllabiques, en plus petit nombre. Les autres noms ont un temps reçu un –s aberrant morphologiquement (li peres, alors que pater n’a jamais comporté de –s), mais qui ne s’est pas maintenu, ou avec une certaine "anarchie".

- La différence entre cas sujet et cas régime au pluriel jouait pour les noms et adjectifs issus des deux premières déclinaisons, mais pas pour ceux de la 3ème déclinaison dont les deux terminaisons étaient homophones en latin (li rois/les rois < reges).

On avait donc un système plus ou moins « bancal », maintenu inégalement suivant les aires (assez bien chez les Picards, mal chez les Anglo-Normands) ; comme pour le pluriel oral aujourd’hui, c’était finalement au déterminant qu’était dévolue la distinction des cas depuis le quasi-amuïssement du –s final. Ce rôle à persisté pour le nombre et le genre, mais s’est avéré non viable pour les cas.

Du point de vue de l’usage des cas, il faut remarquer l’extrême déséquilibre entre le cas sujet, utilisé pour les seules fonctions de sujet et d’attribut, et le cas régime, pour tout le reste, y compris l’apostrophe à partir du XIIème ; même pour exprimer le « sujet adjoint » (Il prit ses affaires, et son voisin (aussi)), on utilisait souvent le cas régime.

Enfin, si l’ordre des mots a pu subir un temps l’influence germanique (postpositions) ou a pu être rendu divers par les exigences de la métrique ou de l’expressivité, on note toutefois une tendance à privilégier l’ordre sujet-verbe complément dès les origines. A. Dauzat (Les étapes de la langue française, éd. PUF p. 65) évalue la proportion de ce type de phrase à deux tiers pour la CdR, à trois quarts chez Joinville.

Autant de raison qui peuvent expliquer la disparition du cas sujet, et avec elle celle de la déclinaison tout entière, hormis quelques exceptions.

On peut donc dire en gros que de l’indo-européen aux langues romanes modernes, on est passé d’un état synthétique (flexion à morphèmes désinentiels) à un état plus ou moins analytique (tendance isolante et usage de prépositions). Mais on ne saurait généraliser cette évolution à toutes les langues : les langues slaves, à l’exception notable du bulgare, disposent à la fois d’un système de déclinaisons à six ou sept cas vivants et productifs puisqu'il s'avère capable d’intégrer la plupart des mots nouveaux (même les acronymes), et d’un répertoire de prépositions aussi riche que ceux des langues romanes.

Il n'y a guère de règle générale en linguistique.

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Re : Déclinaison

Lévine a écrit:

Mais on ne saurait généraliser cette évolution à toutes les langues : les langues slaves, à l’exception notable du bulgare, disposent à la fois d’un système de déclinaisons à six ou sept vivants et productifs puisqu'il s'avère capable d’intégrer la plupart des mots nouveaux (même les acronymes), et d’un répertoire de prépositions aussi riche que ceux des langues romanes.

Il n'y a guère de règle générale en linguistique.

L'irlandais a encore deux cas, le nominatif et le génitif, le datif ne subsistant qu'à l'état de reliques, en particulier dans le mot qui désigne le pays. Le nominatif est Éire, le génitif est Éireann et le datif est Éirinn, bien connu dans l'expression poétique « la verte Érin ».
À propos des prépositions, les langues celtiques disposent d'un système de prépositions combinées avec le pronom personnel.

Caesarem legato alacrem, ille portavit assumpti Brutus.

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Re : Déclinaison

Et quid de l'équivalent de l'accusatif ?

Et les prépositions sont "combinées" avec le pronom sous quelle forme ?

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Re : Déclinaison

Dans la langue littéraire, jusqu'au dix-neuvième siècle, six cas étaient encore pratiqués, les mêmes qu'en latin.
L'accusatif ne différant pas du nominatif, on a cessé de le distinguer de ce dernier. Le datif et l'ablatif, qui comportaient une désinence particulière au pluriel, n'ont plus cours. Au singulier, la mutation consonantique initiale après la préposition suffit à les distinguer. Ne restent donc que le nominatif, le génitif et le vocatif.

Pour les prépositions, je donnerai quelques exemples parlants en irlandais et en breton (je n'ai aucune connaissance du gallois) :

L'ordre est bien sûr moi, toi, lui, elle, nous, vous, eux
irl. ar (sur) : orm, ort, air, uirthi, orainn, oraibhh, orthu.
irl. ag (à) : agam, agat, aige, aici, againn, agaibh, acu.
irl. le (avec) : liom, leat, leis, léi, linn, libh, leo.
irl. de (de) : díom, díot, de, di, dínn, díbh, díobh.

br. da (à) : din, dit, dezhañ, dezhi, deomp, deoc'h, dezho. Impersonnel : deor.
br. eus (de) : ac'hanon, ac'hanout, anezhañ, anezhi, ac'hanomp, ac'hanoc'h, anezho. Impersonnel : ac'hanor.
Etc.
Il me semble que c'est une spécificité des langues celtiques.

Caesarem legato alacrem, ille portavit assumpti Brutus.

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Re : Déclinaison

Merci beaucoup !

Apparemment, il n'y a pas là qu'un simple phénomène de proclise, mais plutôt une agglutination, non ?

Intéressant phonétiquement parlant en tout cas wink

Ce n'est pas un phénomène isolé ailleurs que dans les langues i.e.

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