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Le forum d'ABC de la langue française

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forum abclf » Histoire de la langue française » L'ABC de la phonétique historique française

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Messages [ 1 à 50 sur 65 ]

1 Dernière modification par Lévine (25-10-2022 08:38:01)

Sujet : L'ABC de la phonétique historique française

Ce sujet n'offre pas un cours, mais une simple initiation aux principales transformations phonétiques qui vont de l’étymon latin ou germanique à la forme moderne en passant par une ou deux étapes que la reconstruction des spécialistes a jugé significatives. Ces étapes seront accompagnées d’une datation établie pas les spécialistes.

Le processus des transformations n’est pas abordé afin de ne pas alourdir les articles.

Les exemples, en nombre limité, comportent une ou deux formes médiévales attestées si nécessaire. Ces dernières sont choisies de préférence dans les œuvres de la période qui va du XIème au XIIIème siècle, sans qu’il soit nécessaire de préciser le siècle à chaque fois. Il est bon de rappeler que la date d’attestation d’une forme est souvent largement postérieure à sa d’apparition dans la langue.

Aucun plan suivi n’est prévu, la progression « par sauts et par gambades » (Montaigne) m’ayant semblé préférable à une linéarité lassante. Il n’y aura qu’un objet par message et ceux-ci seront aussi succincts que possible.

Les formes phonétiques sont transcrites en API, plus familier aux lecteurs que les alphabets dits « des romanistes ». 

La voyelle accentuée de l’étymon latin est portée en gras, et la quantité des voyelles n’est précisée que si c’est nécessaire.

Les datations sont empruntées aux ouvrages suivants :
- Gaston Zink, Phonétique historique du français, éd. PUF (1986/2013/2016) ;
- Geneviève Joly, Précis de phonétique historique du français, éd. A. Colin (1995/1999/2003/2004). 

L’histoire de la langue, c’est bien sûr aussi celle de la morphologie et du lexique. Mais on ne peut tout traiter…
_________________________________________________________________________________

1° [k] suivi de [a]
a) à l’initiale de l’étymon,
b) derrière consonne :

[k] > [ʧ] (VIème-VIIème) > [ʃ] (début du XIIIème).

Ce traitement se rattache à un phénomène phonétique présent dans de nombreuses langues : la palatalisation.

Les dialectes d’oïl, à l’exception du picard et du haut normand, sont les seuls à présenter ce traitement.

Exemples :
a) carrum > char ; carum > cher ; caballum > cheval ; cantare > chanter ; capillos > cheveux…
b) collocare > coucher ; furca > fourche ; planca > planche ; musca > AF mosche > mouche…

Noter que la [a] ancien ne garde pas toujours son timbre originel (char, mais cher). Nous verrons ultérieurement pourquoi.

Notes :
1) Si, dans l’étymon,  [k] + [a] est précédé d’une voyelle, le traitement est différent.
2) Le [ʃ] français, de son côté, peut avoir d’autres origines.


Le [k] demeure intact :

a) dans les mots de formation savante (dont certains datent du Moyen Age) :
Ex : catastrophe, cataracte, castrer, carte… ;

b) dans les mots empruntés aux dialectes et aux langues qui ne connaissent pas ce traitement.
Ex : cage (lat.), caillou (normanno-picard) ; cabane, cadeau, cap (provençal), causse (languedocien)…
Ex : cascade, caresse, carrosse (italien) ; carapace, casque (espagnol) ; caribou (algonquin)… 

Attention :
On peut aussi avoir [ka] si le groupe provient du latin [kwa] : en ce cas, il s’écrit soit « qua », soit « ca ».
Ex : quat(t)uor > quatre ; quadratum > carré (anc. quarré).

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Voilà un fil prometteur. Merci.

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Mon objectif est que tout soit aisément accessible.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Excellent!

5

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Excellent.
Mais le commun des mortels comme moi doit se montrer attentif s'il veut suivre !

Lévine a écrit:

a) à l’initiale de l’étymon,
b) derrière consonne :

[k] > [ʧ] (VIème-VIIème) > [ʃ] (début du XIIIème).

Ce traitement se rattache à un phénomène phonétique présent dans de nombreuses langues : la palatalisation.

Les dialectes d’oïl, à l’exception du picard et du haut normand, sont les seuls à présenter ce traitement.

Exemples :
a) carrum > char ; carum > cher > caballum > cheval ; cantare > chanter ; capillos > cheveux…

Dans cette dernière ligne, immédiatement après « cher », vous avez sans doute utilisé par erreur le chevron pointant à droite.

Je voudrais m'assurer de ma bonne compréhension : sur une bonne partie du futur territoire de la France, il est probable que le latin classique carum se soit maintenu graphiquement au moins jusqu'au VIème siècle, tout en passant phonétiquement de ce qui devait ressembler à [kaʁum] (caroum) à quelque chose comme [ʧaʁum] (tcharoum) ?

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

6 Dernière modification par Lévine (25-10-2022 19:39:21)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Les modifications enregistrées dans la lingua romana rustica n'ont aucune influence sur l'orthographe du latin classique, même si ce dernier n'est plus celui de Cicéron.

Au VIème siècle d'autre part, carrum se prononce [ʧarro] (it. carro).
Dans la langue vulgaire :
- le [m] final disparaît dès l'époque de Plaute ;
- le ŭ se confond avec le ō pour prendre le timbre [o] (sauf en roumain, en sicilien et en sarde) dès le IIIème siècle ;
- le r géminé (et roulé) se fait entendre pour un bon bout de temps encore.

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7 Dernière modification par vh (25-10-2022 21:42:31)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Qu'est-ce qui a empêché le changement  [k] > [ʧ] > [ʃ] de se propager plus au nord (au delà de la ligne Joret) ?
Est-ce l'influence des parlers nordiques?

Re : L'ABC de la phonétique historique française

C'est ce qu'on dit traditionnellement. Fouché met en avant la colonisation franque  ou saxonne, plus dense dans cette aire qu'ailleurs. Mais il y a eu tout de même un début de palatalisation dans ces dialectes, arrêtée à [k'] (je ne peux tout dire dans les posts). A noter que le wallon palatalise : char se dit tchår (transcription dite du r'fondu wallon).

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9 Dernière modification par vh (25-10-2022 20:03:46)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Le [ʃ] normanno-picard de cerise est-il antérieur ? Aurait-il empêché l'apparition du  [ʃ] de cheval ?

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

En picard, [k]+[e] dégage une assibilation dès le IIIème, mais il faut attendre le VIIème pour voir se dégager l'affriquée [ʧ], qui passe à [ʃ] vers le XIIIème (Zink) ; le traitement est donc forcément postérieur au passage de [k]+[a] à [k'].

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Mais même en cas de concomitance, je ne vois pas de lien s'établir entre les deux phénomènes.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Il nous reste à examiner le cas où, dans les étymons latins, [k] est toujours suivi de [a], mais précédé cette fois d'une voyelle.

C'est vous qui allez formuler la nouvelle "loi" à partir des exemples suivants, accompagnés de leur étymon (sûr et attesté) et donnés sans classement préétabli.

Attention, c'est plus difficile que dans les cas précédents (étudiés en 1° a) et b)).

focacia > fouace ; amica > amie ; pacare > payer ; lactuca > laitue ; decanum > doyen ; jocare > jouer ; necare > noyer (le verbe) ; verruca > verrue.

1° c)...

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

J'essaie:

o + ca => ou
e + ca => oy
voyelle + ca en finale => voyelle + e

b) collocare > coucher

Mais en fait là aussi "ca" est précédé d'une voyelle, alors je ne sais pas... roll

Cela me fait penser à ces jeux de logique où il faut trouver l'élément manquant d'une série, où je trouve parfois une règle logique différente de celle attendue...

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Merci d'essayer.

Mais ici, il faut s'intéresser uniquement au sort du [k] ; le fait que le o passe à ou dans focacia > fouace est un autre sujet qu'il ne faut pas aborder ici.
Que remarque-t-on concernant le sort du premier [k] quand on passe de focacia à fouace ?

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Il disparaît.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Donc, à ce stade, on peut dire :

Le [k] suivi de [a] et précédé d'un [o] disparaît.

Il faut maintenant passer aux autres exemples, pour voir si la même conclusion s'impose ou s'il faut la compléter.

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17 Dernière modification par vh (27-10-2022 04:53:28)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Le [k] précédé d'une voyelle et suivi de [a] ou d'une consonne  disparaît.

Hypothèse :
Le /k/ ne disparaît pas, il se change en semi-consonne /j/ et cause une diphtongue, révélée par des digrammes de l'orthographe moderne (ay, ou, ie, oy, ai, ue).
/paca/ > /paj/   
/joca/ > /joj/   
/amica> /amij/   
/neca/ > nej/
/lac/ >/laj/   
/uca/ > /uj/

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Vous avez trouvé un élément important, mais vous généralisez trop. Qu'est-ce qui permettrait de poser **joj- par exemple ? 
Et attention, dans lactuca, c'est le second a qui importe ici, vu que le premier n'est pas suivi de -a.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Les mots donnés pouvaient être répartis en deux groupes suivant l’évolution du [k].

1. – Dans focacia > fouace, lactuca > laitue, jocare > jouer, verruca > verrue  [k] a disparu (cf. Nolwenn). 
2. – Dans pacare > payer, decanum > doyen, necare > noyer, amica > amie(1), [k] est devenu [j] (cf. vh).

Cette répartition n’est pas factice (et de toutes manières, c’est un fait) ; on a :
a) d’une part les voyelles [a], [E], [i ], [y](2), appelées "palatales" parce qu’elles sont articulées au niveau du centre ou de l’avant du palais, et derrière lesquelles [k] suivi de [a](3) a fini par se transformer en yod après sonorisation ;

b) d’autre part les voyelles [o], [u ], appelées "vélaires" parce qu’elles sont articulées au niveau du voile du palais, et derrière lesquelles le [k] suivi de [a] a purement et simplement disparu. La trop grande différence entre la zone vélaire et le point d'articulation du yod, situé très en avant du palais, n'a pas permis le maintien de ce dernier.

(1) Dans amica > amie, il y a très anciennement eu un yod, mais il s’est confondu avec le i antécédent, ce qui donne à présent l’impression qu’il a disparu. En bonne logique, vous deviez donc le ranger dans la première catégorie. Quant à l'évolution propre de la voyelle antécédente et les problèmes posés par l'orthographe du groupe [i ] (ancien second élément de diphtongue) + [y], nous ne les aborderons pas évidemment pas ici.

(2) Le cas du [y] ne se présente pas ici ; on pourrait objecter verrue < verruca et laitue < lactuca, mais à l’époque de la transformation du [k], le [u ] long latin n’était pas encore passé à [y] : il ne le sera qu’au VIIIème siècle.
Il est à signaler que c’est la confrontation de tels phénomènes qui permet d’établir une chronologie relative des transformations phonétiques. En ce sens, j’aimerais que mes messages soient aussi l’occasion d’une découverte des méthodes de la grammaire historique.

(3) Ne pas oublier que nous ne traitons que ce cas là dans le message 1.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Continuez, c'est  passionnant.

21 Dernière modification par vh (29-10-2022 14:01:30)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

baca > baie (cf. pacare)
mica > mie (cf. amica)
pica > pie (cf. amica)
La transformation est-elle semblable avec /ta/ ?
vita > vie

22 Dernière modification par Lévine (29-10-2022 14:05:23)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Merci !
Je vais mettre le 1° c au clair, mais je me rends compte que ce dernier cas risque de paraître bien ardu. D'une façon générale, il faut que je m'en tienne aux cas les plus simples, et que je simplifie sans pour autant fausser : c'est cela qui est difficile ! Ce qui est bien, c'est d'enrichir les sujets peu à peu par le biais des discussions. C'est pourquoi je remercie d'avance tous ceux qui voudront bien y participer.
Il faut aussi que je pense à des faits classiques dans la langue moderne et dans son enseignement. Par exemple, ici, c'est le moment de dire un mot des verbes en -ayer.

Oui, pour vita, c'est le même principe (affaiblissement des intervocaliques), mais le cheminement est différent (t > d > δ > amuissement), quoique beaucoup plus tardif (mudede < mutata) dans l'Alexis (vers 1040), dont la graphie est conservatrice, mais tout de même !

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

amica > amie
formica > fourmi ( Pas de "e" ?)

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Ok pour baca, mica, pica.

Pour fourmi, presque toujours masculin en AF-MF (cf. Godefroy), il semblerait que l'étymon soit devenu *formicum (2ème décl.) ou *formicem (3ème) ; dans l'un et l'autre cas, le u et le e finals sont caducs et le yod ne se maintient pas car il n'est pas appuyé (au contraire du yod moderne de houille ou de bataille, par exemple, qui a une tout autre origine comme vous vous en doutez. Mais mon dico me signale formie, de genre féminin, dans un glossaire du XIIIème.

Là encore, le français se distingue, les autres langues romanes continuant toutes le latin classique formica, même le roumain (furnică) !

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25 Dernière modification par Lévine (01-11-2022 11:30:06)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

1° [k] suivi de [a]
c) derrière une voyelle.

A - Si cette voyelle est [a], [e] ou [i ] (c'est-à-dire palatale) :

[k] > [g] > [γ] (IVème) > [j] (Vème).

Exemples : baca > baie ; pacare > payer ; necare > AF neier > noyer ; amica > *amiye > amie…

- Dans baie < baca, (il/elle) paie < pacat, etc., le yod s’est combiné avec la voyelle [a] qui le précédait pour former la diphtongue [ai̯]. Une fois cette dernière résolue en [ɛ], il n’est plus resté de trace du yod, trop faible pour se maintenir en fin de mot, même derrière [ə]. Seul le  i graphique en garde en quelque sorte la trace.

- Dans payer < pacare, payons < pacamus, le yod a aussi formé le second élément de la diphtongue [ai̯], mais il s’est maintenu par la nécessité d’assurer l’articulation avec la dernière syllabe. Une fois la diphtongue résolue, on l'a transcrit au moyen de la lettre y à l'époque moderne. La forme *paiyons eût semblé logique, mais on ne la trouve jamais.

On sait que pour les verbes en -ayer, les formes je paye, tu payes, ils/elles payent, obtenues par alignement paradigmatique, sont possibles.

En AF, on n’utilisait pas le y pour noter le yod ; on écrivait donc paions, paier.

- Dans il/elle prie < precat, le yod s’est aussi combiné avec le [e] pour donner la diphtongue [ei̯] qui s’est résolue en [i ]. Dans prions <  precamus, le yod reparaît comme dans le cas précédent, mais on n’a jamais pour autant écrit *priyons. Il faut donc voir dans «  iy » une incompatibilité graphique, à la différence du « yi » de l’imparfait de payer, qui marque il est vrai un yod appuyé.

- Les autres verbes en -eyer sont pour la plupart des formations françaises et ont reçu une conjugaison normalisée.

B - Si cette voyelle est [o] ou [u ] (c'est-à-dire vélaire) :

[k] > [g] > [γ] (IVème) > [w] > ø (Vème).

Exemples : focacia > foace > fouace ; locare > AF loer > louer ; verruca > *verruwe > verrue.

- Dans les verbes nettoyer, appuyer, essuyer, dont la plupart sont des formations françaises, le yod est soit analogique, soit antihiatistique. En AF, on trouve essuer < exsucare.

- Dans le mot voyelle, le yod s’explique par l’analogie de « voix ». En MF, on a déjà voieul.   

- Quant au yod de loyer < locarium il appartient au suffixe, non au radical. En AF, on trouve loement ou loage, sans yod par conséquent.

Le [k] persiste évidemment dans les emprunts et les formations savantes :
Exemples : acajou (tupi, par le portugais), location (sav.), focal (sav.), vocal(sav.), etc.

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26 Dernière modification par Lévine (04-11-2022 10:15:45)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

2° [g] suivi de [a]
a) à l’initiale de l’étymon,
b) derrière consonne :

[g] > [ʤ] (VIème-VIIème) > [ʒ] (début du XIIIème).

Les dialectes d’oïl, à l’exception du picard et du haut normand, sont les seuls à présenter ce traitement.

Exemples :
a) gamba > jambe ; gaudere > jouir ; galbinum > jaune ; ga(l)lina > géline.
b) purgare > purger ; larga > large(1) ; *fanga (germ.) > fange ; virga > verge.

(1) le masculin moderne, non phonétique, a pris la forme du féminin (cf. AF larc).

En AF, le [ʒ] suivi de [a] est graphié le plus souvent « i » (ialne/iaune), quelquefois [g] (gaune). On n’écrira « jaune » qu’à la Renaissance.

Notes :

1) Si, dans l’étymon,  [g] + [a] est précédé d’une voyelle, le traitement est différent.
2) Le plus souvent, le [ʒ] français a d’autres origines.

Le [g] demeure intact :
a) dans les mots de formation savante (dont certains datent du Moyen Âge) :
Ex : gallinacé ; galène ; galaxie ; gamète ; organe... ; 

b) dans les mots empruntés aux dialectes et aux langues qui ne connaissent pas ce traitement.
Ex : gabarit (prov.) ; gaver (de gave, issu du picard) ; vergue (normand ; doublet de verge)

Ex : gabelle (it.) ; gala (esp.) ;  galère (catalan) ; gang (ang.)... ;

c) dans les étymons germaniques comportant un [w] initial. Nous ne donnons ici que des exemples ou [w] est suivi de [a] ; ce sont essentiellement des verbes.

Ex :  gâcher < *waskon ; gagner < *waidanjan ; gant < *want ; garnir < *warnjan ; guetter < *wasthon ; garder < *wardon.

Ces étymons ne sont pas attestés, mais leur reconstitution, fondée sur la comparaison des langues germaniques anciennes et modernes, sont sûres dans nos exemples.

- Le mot gué représente un cas particulier : il provient du francique *wad qui a évincé son cousin latin vadum qui ne survit que dans le toponyme Les Veys (Manche).

- Même situation pour le verbe gâter < AF gaster, dont l’étymon germanique est *wostjan qui a comme cognat la latin vastare.

Pourquoi ce g ? Tout simplement parce qu’au moment de l’introduction des mots germaniques (Vème - VIème siècle), le [w] latin était passé à [v] et qu’on ne savait plus prononcer le [w]. Les locuteurs ont donc « dédoublé » ce [w] en [gw] (je ne parlerai pas du processus), comme l’atteste l’italien guardare, guadagnare… Ce n’est qu’au XIIème siècle que le [w] disparaîtra en français.

Ce [g] n'est pas passé à [ʒ] suivant un grand principe de phonétique historique : après l’heure, ce n’est plus l’heure ! Il n’y a pas non plus de rétroactivité sauf alignement morphologique.

Le normanno-picard et le wallon ont conservé le w germanique (warder (= garder), want (= gant), waaigner (= gagner) en ancien picard…). Ainsi, c’est le mot normand warderobe (coffre à vêtements) qui a donné l’anglais wardrobe.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Passionnant. Merci.
Cette phrase m'échappe :

1) Si, dans l’étymon,  [k] + [a] est précédé d’une voyelle, le traitement est différent.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

28 Dernière modification par Lévine (04-11-2022 10:19:30)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

C'est évidemment [g] qu'il fallait lire. Je corrige.
Merci !

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29 Dernière modification par Lévine (16-11-2022 19:26:33)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

2° [g] suivi de [a]
c) derrière une voyelle.

A - Si cette voyelle est palatale ([a], [e] ou [i ]) :

[g] > [γ] (IVème) > [j] (Vème) > traitements divers à l’époque moderne.

Exemples : paganu(m) > païen ; plaga > plaie ; regale(m) > royal ; castigare > chastier > châtier.

- Dans plaie < plaga, comme dans le cas du [k], le yod s’est combiné avec la voyelle [a] qui le précédait pour former la diphtongue [ai̯]. Une fois cette dernière résolue en [ɛ] (au XIIème siècle), il n’est plus resté de trace du yod, trop faible pour se maintenir en fin de mot, même derrière [ə]. Seul le i graphique en garde la trace. Il est à noter qu’on trouve aussi la graphie playe en AF et en MF ; du fait de l’existence du verbe plaier (ou pleier), il se peut qu’on soit ici dans le même cas que la forme (je) paye. 

- En ancien français, on écrit couramment paien(s) comme ancien, bien que le yod du premier soit appuyé, c'est pourquoi on trouve aussi les graphies paiien et Payen (cette dernière en onomastique) ; quant au tréma, il est évidemment moderne. Le g de pagiens, que l’on trouve dans la Séquence de Sainte Eulalie, semble une graphie savante.

B - Si cette voyelle est vélaire ([o] ou [u ]) :

[g] > [γ] (IVème) > [w] > ø (Vème).

Exemples (très peu nombreux pour l’époque moderne) : doga > AF doue (FM douve) ; ruga > rue (la plante) ; sanguisuga > sangsue.

Le [g] persiste évidemment dans les emprunts et les formations savantes, bien plus nombreux que les formations populaires :

Ex : frugal (sav.), agaric (sav.), interrogation (sav.), régate (vénit.), cigare (esp.) , figue (prov.) 


On remarquera le parfait parallélisme entre le traitement de [k]+[a] et celui de [g]+[a] :

- à l'initiale ou derrière une consonne (1° a-b et 2° a-b), on a affaire à une corrélation dite de sonorité ; ce type de corrélation est courant avec les occlusives ;

- derrière une voyelle (1° c et 2° c), le traitement est exactement le même, l'évolution du [k] ayant rejoint celle de [g] presque dès l'origine.


D'une manière générale, on notera la précocité des changements phonétiques. Dès le VIIème siècle, comme on le verra à plusieurs reprises, les langues d’oïl sont bien individualisées. Les clercs ont-il alors considéré la lingua romana rustica comme une langue à distinguer du latin ? Ont-ils dans ce cas commencé à la noter ? Mystère...

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Merci.

Lévine a écrit:

Exemples (très peu nombreux pour l’époque moderne) : doga > AF doue (FM douve) ; ruga > rue (la plante) ; sanguisuga > sangsue.

On sait que des graphies anciennes ne distinguaient pas l'u du v. L'ancien français doue fut sans doute noté dove : que sait-on sur la manière dont ce mot était prononcé ? Sa graphie aurait-elle, très exceptionnellement, joué un rôle dans l'apparition du phonème [v] au cours de l'évolution vers le français moderne douve ? Ou bien, au contraire et peut-être plus vraisemblablement, la graphie avec v rendait-elle déjà compte de cette évolution ? Ou du début de cette évolution, avec, peut-être, un phonème plus ou moins solide, provisoire, [w] ?

Bon dimanche à tous.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Ce que je sais, c'est que le mot doue est encore utilisé en Αnjou pour désigner une mare, un abreuvoir naturel.

Caesarem legato alacrem, ille portavit assumpti Brutus.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Merci beaucoup de votre remarque.

L'évolution phonétique conduit le o long tonique de doga à [u ], variante positionnelle de [ø] (florem > fleur), et "ou" est bien la graphie de [u ] dans doue. Le [v] antihiatistique a sans doute été introduit sur le modèle de louve, couve, trouve... (ce qui montre entre parenthèses que ce n'est pas le sens qui prime dans les analogies, mais l'habitude des combinaisons de sons). Il est à noter que ce [v] disparaît dans le dérivé douelle.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Lévine a écrit:

Il est à noter que ce [v] disparaît dans le dérivé douelle.

… qui contient [w] !

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

34 Dernière modification par Lévine (14-11-2022 10:38:05)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Non, on ne prononce pas [dwɛlə], mais [duɛlə]. N'oublions pas que le son [w] a disparu juste avant les invasions germaniques pour ne reparaître qu'à la fin du XIIème, dans [wɛ] (oi). L'hiatus, gênant justement à cause du [w] transitoire qui peut être généré par le [u ] devant voyelle, et qu'on articulerait difficilement, est résolu soit par un v, comme dans do(u)ve (on trouve aussi dovelle = [duvɛl], soit, dans certains dialectes, par la fermeture du [ɛ] en yod (doile) [doy].
Même phénomène dans rogare > AF *rouer > ro(u)ver [ruve].

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35 Dernière modification par Chover (14-11-2022 12:53:25)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Merci pour ces précisions très intéressantes, qui demandent toutefois une certaine attention du lecteur.

Lévine a écrit:

Non, on ne prononce pas [dwɛlə], mais [duɛlə]. N'oublions pas que le son [w] a disparu juste avant les invasions germaniques pour ne reparaître qu'à la fin du XIIème, dans [wɛ] (oi).

Encore eût-il fallu, pour que je l'oubliasse, que je le susse !

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

36 Dernière modification par Lévine (14-11-2022 15:22:36)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Mais c'est bien de creuser un peu par le biais des échanges.
__________________

La logique voudrait que je continue avec [k]+[E], [k] + [i ], etc... mais cela nous ferait retomber dans les inconvénients que je signalais en introduction. Aussi va-t-on traiter tout autre chose, quitte à revenir plus tard au traitement du [k].

Mais d'abord, un petit problème à résoudre pour ceux que cela intéresse. Il concerne le traitement du a tonique latin ([a] ou [ɑ], la différence n'étant pas pertinente à l'origine du français).

Voici une série de mots latin (à l'accusatif) et ce qu'ils ont donné en français :

mare > mer
arborem > arbre
carrum > char
carum > cher
patrem > père
pratum > pré
sapa > sève
quartum > quart
vacca > vache

Pouvez-vous dégager une "règle" qui permette de savoir :
- quand le a latin reste intact en français;
- quand il devient [E] (la différence entre [e] et [ɛ] n'entre pas en compte à ce stade. On verra tout cela par la suite).

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Si le a est accentué, il reste intact ?

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

En latin, tous les a des étymons sont accentués ; j'ai oublié de mettre en gras celui de mare, je rétablis.
En français, le [a] et le [E] portent aussi l'accent.

Merci de votre participation.

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Indice : il faut regarder ce qu'il y a derrière le [a]...

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Lévine a écrit:

Indice : il faut regarder ce qu'il y a derrière le [a]...

Qu'entendez-vous par "derrière" ?

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Bonjour.

"derrière et "devant" sont couramment utilisés en phonétique ; "derrière" = "ce qui suit".

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Ceci peut suffire à cerner le problème :

carrum > char
carum > cher

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43 Dernière modification par vh (15-11-2022 16:26:43)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Le a suivi de 2 consonnes reste intact.
Oui, mais cela ne marche pas pour patrem

44 Dernière modification par Nolwenn (15-11-2022 16:51:04)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

(Histoire de participer...) Je pensais à la syllabe ouverte vs fermée, mais ça ne marche pas non plus...

Ah! en fait si, la division se fait en pa/trem... roll

Donc on aurait "e" dans une syllabe ouverte, et "a" dans une syllabe fermée.

ma/re > mer
ar/borem > arbre
car/rum > char
ca/rum > cher
pa/trem > père
pra/tum > pré
sa/pa > sève
quar/tum > quart
vac/ca > vache

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Bravo ! Vous vous y connaissez déjà un peu ?

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

M'y connaître, même un peu? Oh non... J'avais des cours de grammaire historique, il y a bien longtemps, je ne peux pas dire que je me souvienne de quoi que ce soit. Ici, je le prends comme un jeu. smile

Merci pour ce fil intéressant.

Je me suis souvent demandée comment on fait pour déduire les prononciations anciennes?

47 Dernière modification par Lévine (16-11-2022 12:25:46)

Re : L'ABC de la phonétique historique française

Si vous avez fait de la "philologie romane", comme on dit, vous vous y connaissez.

Oui, ce devrait être un jeu. Je le prends comme ça en tout cas (à cause de cela je passais pour un étrange désaxé quand j'étais en fac...) lol

Pour la prononciation, on a la chance que presque toutes les œuvres médiévales, avant les grands romans en prose du XIIIème, soient écrites en vers. Or les assonances nous renseignent assez exactement sur la prononciation des voyelles, surtout que certaines laisses des chansons de geste comportent jusqu'à une soixantaine de vers. Les rimes nous renseignent aussi, mais beaucoup moins car d'une part les occurrences sont évidemment moins nombreuses, et d'autre part, les auteurs font souvent rimer des mots de formation semblable, ce qui ne nous avance guère...
Pour les consonnes, c'est évidemment plus difficile. Dans l'ensemble, c'est de la reconstitution. Le but n'est d'ailleurs pas d'essayer de restituer une prononciation effective, qui de toute façon variait d'une aire géographique, voire d'un milieu à l'autre, mais de se faire une idée de la réalisation "standard" des phonèmes afin de jalonner l'évolution des formes. Quand on a au moins un intermédiaire fiable entre le l'étymon et nous, c'est énorme car toutes les langues n'ont pas cette chance.
Personnellement, j'aime aussi lire Chrétien de Troyes à voix haute en me disant que je ne suis pas trop loin de la prononciation de l'époque, au moins chez les clercs. J'insiste beaucoup là-dessus avec les étudiants.

Je posterai le nouveau topo sur la diphtongaison du a demain.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Passionnant. L'amateur intéressé par l'histoire des mots se pose facilement la question de la prononciation ancienne, pour laquelle je n'avais pas pensé à l'aide que représentent les assonances. Et je redécouvre la laisse comme suite de vers médiévale.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Un exemple pris dans le début de la laisse 176 de la CdR :

Li quens Rollant se jut desuz un pin,
Envers Espaigne en ad turnet sun vis
De plusurs choses a remembrer li prist

[...]

Étant donné que pin assone avec vis et prist, on est sûr que la nasalisation du [i ] ne s'était pas encore effectuée au début du XIIème siècle.

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Re : L'ABC de la phonétique historique française

Très clair.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement… (Nicolas BOILEAU). Si possible !

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