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Citation n°121610

Cette vie de bohème, telle que l'a faite la société moderne ; cette misère qui se heurte à chaque pas aux jouissances du luxe ; ces obscures privations qui voient luire autour d'elles les splendeurs de la richesse ; cette boue du vagabondage où l'on patauge, dans le froid et la faim, éclaboussé par les équipages insolents du bonheur ; ce pèlerinage douloureux vers un but qui recule sans cesse ; tout cela est à peine connu. Murger a peint la bohème d'un pinceau fantaisiste, trop gaie et trop attrayante. Il l'a idéalisée. On sent qu'il en est sorti heureusement, et le plaisir de l'homme arrivé lui fait oublier les souffrances de l'homme qui marche. Il se repose dans ces souvenirs et, à travers le voile charmant dont il les couvre, la réalité affreuse n'apparaît pas assez. Le tableau vrai, navrant, cruel, de cette existence misérable, il faut le chercher dans Vallès. À côté des Scènes de la vie de Bohème, comme conclusion à une telle lecture, il faut lire les Réfractaires. Il n'y a plus ici la gaieté mais l'ironie ; il n'y a pas le rire des satisfaits : c'est la grimace des damnés. Une éloquence âpre, mordante, poignante, vous serre le coeur. Les calembours de Schaunard et les chansons de Musette sonneraient faux dans cet adagio lugubre, où pleure la misère, où grince l'orgueil, où siffle le sarcasme.

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