Sujet : Ariettes oubliées

J'ai des difficultés à comprendre le poème suivant de Paul Verlaine, et je me permets de faire appel à votre talent et à votre gentillesse.

Voici mes quelques questions :
1. Quel est le sens exact de amour pâle (amour fané, faible, superficiel...) ?
2. Quel est le sens exact de œil double ?
3. Qu'entendez-vous par ariette de toutes lyres ?
4. Qu'entendez-vous par jeunes et vieilles heures ?
5. Quel est le fil logique liant aurore future à mort seulette ?

Merci de tout cœur !

« Je devine, à travers un murmure,
Le contour subtil des voix anciennes
Et dans les lueurs musiciennes,
Amour pâle, une aurore future !

Et mon âme et mon coeur en délires
Ne sont plus qu’une espèce d’oeil double
Où tremblote à travers un jour trouble
L’ariette, hélas! de toutes lyres!

O mourir de cette mort seulette
Que s’en vont, cher amour qui t’épeures
Balançant jeunes et vieilles heures !
O mourir de cette escarpolette ! »

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Re : Ariettes oubliées

Bonjour Orientale,
Bien sûr, il est difficile de donner le sens littéral d'une poésie, si tant est qu'il existe. Encore plus peut-être quand on sort le texte de son ensemble (le recueil) et de son contexte (Mathilde ?).
Mais voici une première approximation, sans doute grossière et fautive.
1-Mille possibilités. Ce pourrait être «malade, moribond, mourant»  (thématique de la mort présente ailleurs) ; ou la qualification d'un amour, ténu, fantômatique, compatible avec l'imprécision générale (deviner, murmure, contour, lueur, pâle). «L'aurore future» pourrait exprimer sa renaissance.
2-ce qui fait la paire, c'est l'âme et le cœur. L'œil fait peut-être référence à la source de la perception ; il peut être pris métaphoriquement comme le lieu unique des émotions du coeur et l'âme, leur collecteur.
3-difficile à dire. «Hélas» ne facilite pas l'interprétation. Ariette et lyre sont des termes musicaux, à relier au 3e vers. Sur la page citée plus bas, vous trouverez une interprétation compliquée. Peut-être penser à «ariette» comme à quelque chose de moins vivant que la «lyre», donc à un déclin, à la fin de qqchose (mais ne répétez pas que c'est moi qui le dis...) ?
4-«jeunes et vieilles heures» ferait référence au temps qui passe, et qui ne revient pas. J'interprèterais bien l'escarpolette comme le balancier d'une horloge.
5-Je ne vois pas ; mais pourquoi y aurait-il un lien logique ? Et je ne comprends pas «mort seulette» : quelqu'un, une femme, doit-elle mourir seule ?
Une édition rapportant le travail sur le manuscrit aussi serait peut-être une aide. Peut-être que quelqu'un possède une édition enrichie de notes ?

Une analyse de ce texte : http://pagesperso-orange.fr/romances-sa … iette2.htm

Re : Ariettes oubliées

Bonjour Gb, et merci pour cette première approximation qui me donne de quoi réfléchir.

Vous parlez des contextes, j'ai lu que le recueil - Romances sans paroles - avait été publié en 1874 mais composé pour une grande partie pendant le voyage du poète avec Rimbaud en Belgique et en Angleterre.
1. Se pourrait-il que cet amour pâle fasse allusion à son divorce avec Mathilde, et aurore future à sa relation homosexuelle avec Rimbaud ? roll
2. Merci, j'ai compris smile
3. Je n'arrive pas à ouvrir le lien, y aurait-il une âme charitable pour me faire un copier-coller sur ABC ?
4. Idem 2
5. Je ne vous comprends pas, pourquoi parlez-vous d'une femme ?

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Re : Ariettes oubliées

Bonsoir, Orientale et gb aussi que tout le monde!
Permettez-moi de prendre part à votre échange d'avis. Personnellement, je ne risque pas d'éprouver les fonds des pensées du poète, en ayant peur de m'y perdre.
Ce que je voudrais comprendre, c'est plutôt la grammaire.
D'où la question que voici:  où est le sujet du verbe "s'en vont"? Je suis au courant que "s'en aller" peut signifier "partir" aussi bien que "mourir". Mais, qui est-ce qui le fait?
Merci d'avance!

P.S. Voilà une autre version de la ponctuation de la dernier quatrain , que j'ai copié ici :http://poesie.webnet.fr/poemes/France/verlaine/60.html. À mon avis cela fait différer le sens, quoiqu'il ne réponde pas à ma question.

Dernière modification par ESN (23-05-2008 21:16:58)

Доброе слово паче мягкого пирога.

Re : Ariettes oubliées

O mourir de cette mort seulette
Que s’en vont, cher amour qui t’épeures
Balançant jeunes et vieilles heures !
O mourir de cette escarpolette ! »

Mettons cela dans l'ordre de la prose :

O mourir de cette mort seulette
Que jeunes et vieilles heures  s’en vont Balançant

O mourir de cette escarpolette ! »

Verlaine semble apprécier la formule s'en aller + forme en -ant, qui avait déjà fait l'objet d'une question.
Les heures s'en vont balançant la mort signifie les heures balancent la mort.
C'est l'image du balancier de la pendule, que Jacques Brel reprendra dans les Vieux :

... Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non, qui leur dit je t'attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non, et puis qui nous attend.

Dernier mot : à mes yeux, l'adjectif seulette qualifie la mort.

... ne supra crepidam  sutor iudicaret. Pline l'Ancien

Re : Ariettes oubliées

P'tit prof a écrit:

Dernier mot : à mes yeux, l'adjectif seulette qualifie la mort.

Cela veut dire qu'il pourrait être autrement ?

A propos, je suis parvenue à me faire une version vietnamienne du poème...

Re : Ariettes oubliées

Orientale a écrit:

Cela veut dire qu'il pourrait être autrement ?

En effet, si on suit les indications fournies dans le lien signalé par gb, cette seulette serait une hypallage, soit qu'il s'agisse d'un personnage féminin (peu probable), soit que l'accord ait été fait après attribution de cette hypallage à un personnage masculin.

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Re : Ariettes oubliées

Merci beaucoup, P'tit Prof!
Cela veut-il dire que la ponctuation suivante:

O mourir de cette mort seulette
Que s'en vont, cher amour qui t'épeures, -

Balançant jeunes et vieilles heures !
O mourir de cette escarpolette !

est plus convenable?

Dernière modification par ESN (25-05-2008 14:47:16)

Доброе слово паче мягкого пирога.