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Postes d'académiciens à pourvoir, ne pas téléphoner | 2008-02-08

Profil idéal : cultivé, bien élevé, avoir fait des études littéraires et avoir fréquenté les cercles du pouvoir. Être bon connaisseur des œuvres érotiques de Giscard d'Estaing. Réelle capacité à résister à l'ennui. Savoir le rami. Uniforme non fourni. Avantages en nature : une place de parking dans Paris centre et l'immortalité. (#AF )

Les interrogations de l'Académie française

La double élection de jeudi 7 février à l'Académie française s'est soldée par deux résultats sans vainqueur, aggravée par l'expression de bulletins blancs marqués d'une croix, signifiant le refus catégorique de tous les candidats en lice. Cet épisode pourrait bien marquer un tournant au sein de la vénérable institution créée en 1635 par le cardinal de Richelieu. Car il intervient au sein d'une assemblée décimée six académiciens décédés sont à remplacer. Ce vide n'a pas empêché les présents de refuser les sept candidats qui se présentaient. Les immortels ont ainsi voulu montrer leur esprit d'indépendance et signifier qu'ils n'entendaient pas agir sous la pression des événements et des médias. Mais leur «belle intransigeance» n'est pas sans poser des problèmes.

C'est que l'Académie française se trouve probablement à un tournant de son histoire. Elle est tenue de réfléchir à sa vocation dans la société contemporaine. Deux questions se posent à elle. Doit-elle devenir le conservatoire de personnalités incontestables ? Et comment peut-elle rester fidèle à sa mission originelle, qui consiste à veiller sur la langue française ?

Les scrutins de ces dernières années fournissent quelques précieuses indications. Certes l'Académie a pu donner le sentiment de ne «recruter» que des grandes figures de la République : l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing en 2003, après les anciens premiers ministres Michel Debré ou Pierre Messmer ; elle a aussi pu laisser penser qu'elle était sensible aux symboles, avec les réceptions d'un Franco-Chinois, François Cheng, ou de l'écrivain d'origine algérienne Assia Djebar (en 2005). Ces élections ont donné des idées à d'autres candidatures refusées des Libanais Salah Stétié et Amin Maalouf. Actuellement, on évoque beaucoup les appétits académiques d'un Édouard Balladur ou d'une Simone Veil. Certains vont jusqu'à chuchoter que celle-ci n'aurait plus qu'à choisir son fauteuil. Les opposants à cette dérive «institutionnelle» rétorquent qu'il existe des organismes taillés pour ce profil de candidats : l'Académie des sciences morales et politiques. «L'Académie française n'est pas le Conseil économique et social», confient-ils. Car est-ce l'intérêt de l'Académie française d'accumuler à l'excès les anciennes gloires politiques fussent-elles prestigieuses ? Le Quai de Conti aime qu'au cursus politique s'ajoute une incontestable dimension philosophique et littéraire celle d'un Alain Peyrefitte ou d'un Edgar Faure (docteur en droit romain).

D'autant que ces grandes personnalités, souvent très sollicitées de par le monde, qui en colloque, qui en conférence, ne sont pas les plus assidues, le jeudi matin, à la séance du dictionnaire. Déjà Marguerite Yourcenar, première femme élue sous la Coupole, brillait par son absence, et Assia Djebar, qui vit et travaille aux États-Unis, n'assure pas une présence suffisante aux yeux de ses confrères. Les symboles n'ont de sens que s'ils contribuent vraiment à enrichir le travail de l'Académie. Celui-ci n'est pas insignifiant : «La première mission qui lui a été conférée dès l'origine par ses statuts, est-il souligné, est de veiller sur la langue française.» Le règlement stipule : «Pour s'en acquitter, l'Académie doit travailler à fixer la langue, pour en faire un patrimoine commun à tous les Français et à tous ceux qui (la) pratiquent.» Les membres agissent «pour en maintenir les qualités et en suivre les évolutions nécessaires» et «élaborent un dictionnaire».

Or, celui-ci doit-il être l'œuvre de spécialistes, mondialement reconnus, ou bien celui d'hommes et de femmes de lettres de talent, au savoir polyvalent ? Ceux qu'au XIXe siècle, on dénommait les humanistes.

Thiers, Guizot et à plus forte raison Chateaubriand pouvaient bien être hommes politiques, ils n'en étaient pas moins d'éminents lettrés, historiens ou romanciers. Jean Delay ou Jean Bernard (et aujourd'hui Yves Pouliquen) ont montré que, pour être hommes de science, ils étaient aussi des «honnêtes hommes», au sens classique du mot.

Aujourd'hui, c'est ce profil plus «littéraire» que «politique» ou «spécialisé» qui est en discussion à l'Académie française. Il inquiète «le clan des écrivains» formé par les Jean d'Ormesson et autres Michel Déon ou Frédéric Vitoux. Les évictions récentes d'une Danièle Sallenave, d'une Dominique Bona, d'un Michel Schneider signifient le scepticisme ou l'indécision des immortels devant ces candidatures issues du monde des lettres, pourtant à même de travailler au chantier du dictionnaire.

Les Académiciens ont deux mois pour réfléchir à ces sujets. Le 10 avril, ils se réuniront pour élire le successeur au fauteuil de Pierre Moinot (on parle de la candidature de Jean-Loup Dabadie), et le 17 avril, pour savoir qui prendra la place de René Rémond. Reste à fixer les jours où l'on votera pour pourvoir les fauteuils de Jean-Marie Lustiger et celui de Pierre Messmer.

Analyse de Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro Littéraire (09/02/2008).


Académie cherche candidats (jeunes)

A-t-il perçu le subterfuge, Nicolas Sarkozy ? Ils n'étaient que seize face à lui, ce jeudi 31 janvier, pour accueillir sous la coupole du palais de l'Institut, au bord de la Seine, le romancier historien Max Gallo. Seize sur les quarante Immortels que compte normalement l'Académie française. Pour tenter de cacher la misère, madame "le" secrétaire perpétuel, Hélène Carrère-d'Encausse, avait battu le rappel auprès des secrétaires des autres académies - belles lettres, sciences morales et politiques... Les seize silhouettes chenues des "Académiciens français", qui portent tous le même habit brodé, sont noyées au milieu des autres palmes. Même pour la venue du président de la République, leur protecteur en titre, les absents étaient plus nombreux que les présents.

Pour tenter de rattraper le temps, "le" secrétaire perpétuel a décidé d'organiser, jeudi 7 février, une double élection. Au fauteuil du romancier Henri Troyat, on compte trois candidats : l'ancien gaulliste et défenseur de la langue française Philippe de Saint-Robert, le généalogiste Gilles Henry, et la biographe et romancière Dominique Bona, favorite de cette élection. Pour celui de Bertrand Poirot-Delpech, qui a connu une "blanche" - un scrutin sans élu, en octobre 2007 -, on compte pas moins de quatre candidats. "Un vol de canaris sur la même mangeoire", s'amuse Angelo Rinaldi. Entre Michael Edwards, professeur au Collège de France, le psychanalyste et romancier Michel Schneider, le linguiste Alain Bentolila et l'écrivain à frasques Gonzague Saint-Bris, bien malin celui qui se risque, aujourd'hui, à désigner l'élu - s'il y en a un. Car si les bulletins marqués d'une croix sont majoritaires, il faudra à nouveau tout remettre sur le métier.

L'Académie française a déjà connu de vraies saignées - en 1945, notamment. Son calvaire, aujourd'hui, est qu'elle se repeuple moins vite qu'elle ne se dégarnit. A sa création, en 1635, il n'y avait que deux sexagénaires, et la quasi-totalité de la petite assemblée avait moins de 50 ans. Aujourd'hui, le benjamin de l'assemblée, le romancier Erik Orsenna, a dépassé 60 ans. On choisit des académiciens de plus en plus vieux : 78 ans pour Dominique Fernandez, 75 ans pour Max Gallo et 77 pour le musicologue Philippe Beaussant, qui sera bientôt reçu sous la Coupole. "Nous élisons des gens de notre âge, c'est ça qui est dramatique", reconnaît l'historien Alain Decaux, 82 ans. "Nous ne nous fixons pas de limite d'âge, parce que nous ne voulons pas nous priver d'un homme exceptionnel", explique Hélène Carrère-d'Encausse.

Neuf académiciens sont morts en dix-huit mois : le professeur Jean Bernard, Jean-François Revel, Bertrand Poirot-Delpech, Jean-François Deniau, Henri Troyat, Pierre Moinot, René Rémond, le cardinal Lustiger et Pierre Messmer. "L'année 2007 a été particulièrement douloureuse, convient Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut. Le deuil académique est aussi vif que le deuil familial." L'assemblée, qui reste très catholique, se retrouve aux enterrements. "Là où je serai, je m'occuperai de vous", avait confié Jean-Marie Lustiger à ses pairs, sous le portrait d'un autre cardinal, Richelieu, trois mois avant de disparaître. Depuis, la petite assemblée ne compte plus d'homme d'Eglise. "Le Révérend Père Carré nous enterrait magnifiquement. Avec lui, on était sûr de gagner un petit coin de paradis", soupire Michel Déon. En attendant, on se rassure avec le Prix Nobel François Jacob ou l'ophtalmologiste Yves Pouliquen. "Demandez-vous pourquoi nous aimons tant les médecins...", plaisante souvent Jean d'Ormesson.

La droite libérale reste majoritaire à l'Académie. Lentement, elle tente de lisser son image réactionnaire. "Le XXe siècle européen est celui de la Shoah", a osé Max Gallo, dans son discours de réception. "N'oublions pas que, longtemps, il n'y a pas eu de juifs sous la Coupole", rappelle l'historien Pierre Nora, qui a justement gravé sur son épée d'académicien une étoile de David. En 1980, quand Marguerite Yourcenar fait son entrée à l'Académie, Claude Lévi-Strauss (l'actuel doyen, centenaire dans quelques mois) râle et bougonne. "Cela venait troubler cette petite communauté masculine qu'il observait en anthropologue", sourit Hélène Carrère-d'Encausse. Aujourd'hui, elles sont quatre femmes, en attendant Dominique Bona, et sans doute bientôt Simone Veil, dont la candidature est acquise, mais qui a l'embarras du fauteuil.

Et quel émoi lorsque, le 16 décembre 2007, Dominique Fernandez a loué l'homosexualité ! "L'engagement devrait rester une priorité pour les écrivains (...). Le meilleur Gide est celui qui a pris la défense de l'homosexualité." Jusqu'à présent, on ignorait poliment le sujet. Déjà, quelques semaines plus tôt, lors d'une des séances du dictionnaire, l'écrivain Angelo Rinaldi avait proposé une nouvelle acception du mot "relaps" - qui se dit usuellement d'un chrétien retombé dans l'hérésie. "On utilise aussi ce terme pour certaines catégories de personnes qui refusent de se protéger...", lance l'auteur des Roses de Pline. "Mon cher confrère, dans quel grand texte de la littérature avez-vous rencontré ce sens ?", l'interroge l'historien Marc Fumaroli. "Dans des revues, mon cher confrère, que vous ne lisez pas", a répondu Rinaldi

"L'Académie française épouse son temps, mais avec cinquante ans de retard", résume Jean-Marie Rouart. Elle a refusé Balzac : "Le roman a été le grand genre du XIXe, et l'Académie l'a raté, résume Pierre Nora. Zola allait se représenter pour la dix-neuvième fois quand il a choisi de défendre Dreyfus : entre deux immortalités, il a choisi la bonne."

Aujourd'hui, en revanche, les candidats manquent. Après Philippe Sollers, Patrick Modiano, J.M.G. Le Clézio, qui font la sourde oreille, l'Académie ne cesse d'enregistrer de nouveaux refus. Récemment relancées, les historiennes Elisabeth Badinter et Mona Ozouf ont décliné.

Pas grave, disent certains, qui chérissent les CV plus universitaires, comme celui, irréprochable, de Michael Edwards, défendu par l'helléniste Jacqueline de Romilly. "C'est ainsi : la crise de l'Académie française reflète celle des élites. En France, on manque de talents", soupire Pierre Nora. La bataille, du coup, oppose "l'école de la littérature" à celle de "l'honorabilité". La première se remet difficilement de l'échec, en octobre, de la romancière Danielle Sallenave. "Un complot", avait lancé alors, sous le coup de l'émotion, la romancière Florence Delay.

Le 7 février, les amis des romanciers batailleront à nouveau. "Je défends les petits écrivains, les moyens, les très grands : j'ai toujours peur de rater Baudelaire", affirme encore Jean-Marie Rouart. "L'Académie ne doit pas devenir une annexe du Collège de France", ajoute l'avocat Jean-Denis Bredin. Des jeunes romanciers - quinquagénaires -, souvent issus du Figaro littéraire, sont sur les rangs : Didier van Cauwelaert, Eric Neuhoff, François Sureau, voire Marc Lambron... Pour rajeunir son institution, Hélène Carrère-d'Encausse n'exclut rien ni personne : "Nous avons donné le grand prix de l'Académie française à Amélie Nothomb. C'est un petit signal amical qu'elle a très bien compris."

Alain Beuve-Méry et Ariane Chemin (Le Monde, 06/02/2008)

    Source : http://www.lefigaro.fr/ & http://www.lemonde.fr/
    Posté par gb