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Mais à quoi sert la francophonie ? | 2004-11-22

« Quant à la situation de la langue française dans le monde, elle ne sera pas examinée en tant que telle. Ce qui ne surprendra que les profanes » (#Francophonie )

Mais à quoi sert la francophonie?

La francophonie, dont le 10e Sommet se tient cette semaine, s'affirme de plus en plus comme force politique. Reste qu'elle manque cruellement d'un grand projet qui susciterait l'adhésion populaire.

Dans les réunions de famille, mieux vaut éviter les propos qui fâchent. Voici donc ce que personne ne dira ouvertement cette semaine à Ouagadougou (Burkina Faso), où se retrouvent, les 26 et 27 novembre, les 56 Etats et gouvernements de la famille francophone qui, selon la formule consacrée, possèdent «la langue en partage»: «La francophonie recule en Afrique parce que la France n'a pas de politique d'immigration digne de ce nom.» Ainsi s'exprimait, en mai dernier, à Barcelone, lors d'un forum consacré à l'audiovisuel et à la diversité culturelle, Moussa Keita, président du Conseil supérieur de la communication du Mali.

«L'OIF exprime un point de vue alternatif dans un monde de plus en plus uniformisé»

Personnalité respectée pour sa hauteur de vue, il précisait:

«Découragés par des procédures d'immigration qui ne distinguent pas les intellectuels des réfugiés économiques, 80% de nos jeunes diplômés se tournent vers l'Amérique, car ils savent que là-bas, aux Etats-Unis et au Canada, leurs chances de réussite sont incomparablement plus élevées.» Et de conclure: «Ce n'est pas un hasard si des gens comme Cheick Modibo Diarra, le Malien de la Nasa, dont le génie a été reconnu outre-Atlantique après avoir été négligé dans l'Hexagone, se retrouvent à piloter des sondes américaines sur Mars plutôt qu'aux commandes de programmes spatiaux européens!»

De fait, sur le continent noir, entre anglophonie et francophonie, certains ont déjà choisi leur camp. La conséquence d'une telle fuite des cerveaux n'est évidemment pas anodine: la France se coupe progressivement d'une partie des dirigeants africains de demain, de plus en plus tournés vers le monde anglophone. «L'attractivité de l'Amérique du Nord est liée à des aides et à des formes d'accueil très généreuses, confie à L'Express Xavier Darcos, ministre français de la Coopération, du Développement et de la Francophonie. En ce domaine, c'est vrai, la France semble à la traîne. Une révision drastique de notre politique est sans doute nécessaire.»

Quoique cruciale, la question de l'intégration économique des élites africaines n'est pas inscrite à l'ordre du jour du 10e Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), où de - trop? - nombreux thèmes seront abordés. En revanche, on y parlera de développement durable, d'éducation, de nouvelles technologies de l'information, de paix, d'environnement, d'enracinement du droit et de démocratie. Sans oublier la pauvreté, le microcrédit et le fameux Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad) - dont les premiers résultats tangibles se font attendre. Quant à la situation de la langue française dans le monde, elle ne sera pas examinée en tant que telle. Ce qui ne surprendra que les profanes, dans la mesure où, comme le rappelle une responsable de l'organisation francophone,

«l'OIF n'est pas l'Académie française et n'a pas pour mission principale de défendre la langue de Molière».

Mais, alors, à quoi sert donc la francophonie? Lancée dans la foulée de la décolonisation par un quatuor de «pères fondateurs» - le Cambodgien Norodom Sihanouk, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Tunisien Habib Bourguiba et le Nigérien Hamani Diori - elle s'est fixé pour objectif, selon sa charte, d' «aider à l'instauration de la démocratie, [de] favoriser la paix, [de] soutenir les droits de l'homme, [d']œuvrer au dialogue des cultures, [de] renforcer la coopération en vue de favoriser l'essor économique».

«La francophonie, c'est bien davantage que la langue française, souligne Marie-Christine Saragosse, directrice générale de TV 5. Forum hétéroclite et profondément original, c'est une sorte de mouvement des non-alignés à la mode francophone. Sa vocation est avant tout d'exprimer un point de vue alternatif dans un monde de plus en plus uniformisé.»

En bonne logique, la diversité culturelle constitue donc son principal cheval de bataille. L'année prochaine, à l'Unesco, les pays francophones voteront d'ailleurs à l'unanimité une convention sur la diversité culturelle. Objectif: tenter de barrer la route à la vision strictement libérale des échanges internationaux prônée par les Etats-Unis, en excluant, grâce à ladite convention, les biens culturels des négociations en cours à l'OMC. «L'enjeu est de taille, souligne Maurice Ulrich, représentant personnel de Jacques Chirac pour la francophonie. Il s'agit que la création artistique ne soit pas régie par les mêmes règles du commerce que les casseroles. Et de permettre, par exemple, à la France, au Québec ou au Burkina Faso de continuer à subventionner leur cinéma.»

Depuis l'avènement, voilà deux ans, de l'ex-président sénégalais Abdou Diouf au secrétariat général de l'OIF, la francophonie a changé. Son statut d'ancien chef d'Etat, ses réseaux, son influence en Afrique et son inclination personnelle poussent naturellement Abdou Diouf à transformer l'OIF en appareil politique. «Comme son prédécesseur Boutros Boutros-Ghali, il a mis sa stature morale et sa notoriété au service de l'institution. Et démontré que l'OIF était un interlocuteur politique valable», estime Pierre-André Wiltzer, ancien ministre de la Coopération et de la Francophonie. C'est certain: le nouveau secrétaire général ambitionne de faire de l'OIF un instrument de médiation et d'apaisement dans les conflits existants ou potentiels. L'année dernière, il est parvenu, avec le Sud-Africain Thabo Mbeki et le Français Wiltzer, à dénouer une crise institutionnelle aux Comores qui menaçait de dégénérer de façon violente. En Côte d'Ivoire, où elle fait partie du comité de suivi des accords de Marcoussis, ou en Haïti, l'OIF tente, dans la mesure du possible, de calmer les esprits. Le mois dernier, c'est entre le Burkina Faso, accusé d'avoir fomenté une tentative de coup d'Etat à Nouakchott, et la Mauritanie que Diouf a joué le «M. Bons Offices».

Mais toutes les actions politiques de l'OIF ne suscitent pas le même respect. A l'intérieur même de l'administration, la mission d'observation électorale organisée pendant une semaine au Cameroun, le mois dernier, pour un montant approximatif de 110 000 euros (soit 72 millions de francs CFA), dont 30 000 en location de voitures (20 millions de francs CFA), a provoqué quelques grincements de dents. Après une semaine sur place, la quinzaine de délégués censés «œuvrer à l'instauration de la démocratie» - ce que stipule le mandat de l'OIF - ont conclu à «la bonne organisation et au bon déroulement du scrutin», ont «salué la participation des femmes» et «se sont félicités de la confiance accordée par les autorités locales aux observateurs»...

Ceci explique sans doute cela: l'année dernière, une mission du même type envoyée au Togo avait, elle, pris la liberté de critiquer ouvertement le déroulement des élections. Curieusement, ses conclusions ne furent jamais publiées... Sous couvert d'anonymat, un haut responsable de l'OIF ironise: «Evidemment, il est plus facile de critiquer l'action des Etats-Unis en Irak que de gronder un convive assis à votre table. Bien que l'OIF possède dix ans d'expérience en matière d'observation électorale, le temps où elle exclura l'un de ses membres, comme le Commonwealth l'a fait avec le Zimbabwe en 2002, est loin d'être venu...»

Quoi qu'il en soit, sur le terrain, la francophonie peut se prévaloir de quelques réussites comme celle de TV 5, dont le budget s'élève à 86 millions d'euros et qui fête son 20e anniversaire (lire p. 28). Dotée d'un budget de 50 millions d'euros, l'Agence universitaire de la francophonie (AUF) fédère pour sa part 526 établissements supérieurs ou de recherche, partiellement ou entièrement francophones, dans 60 pays. Elle met également en relation enseignants et étudiants et délivre 2 000 bourses chaque année. Quant à l'Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF, 80 millions d'euros de budget), elle mène des actions multiformes, qui vont de la défense du français dans les institutions européennes jusqu'à l'édition de livres scolaires dans plusieurs pays subsahariens, en passant par le soutien au cinéma africain ou encore l'aide à la presse dans les pays pauvres.

Mais si l'OIF fonctionne plutôt efficacement (75% du budget est consacré aux actions de terrain et 25% à la machine administrative, soit une proportion inverse à celle, par exemple, de l'Unesco), il se dégage tout de même une tenace impression de saupoudrage, accentuée par la complexité d'un organigramme tentaculaire aux innombrables sous-directions. «Même vu de l'intérieur, on a souvent du mal à identifier clairement les objectifs et à mesurer concrètement les résultats obtenus», reconnaît un conseiller technique du ministère des Affaires étrangères, familiarisé depuis peu avec la galaxie francophone.

Un haut responsable québécois l'admet également: «La francophonie accomplit de belles choses, mais il lui manque un souffle. Il faudrait un grand projet qui suscite l'adhésion populaire, un peu comme lorsque, dans les années 1960, l'Unesco s'était lancée dans le sauvetage des temples égyptiens d'Abou-Simbel.» L'initiative en faveur des microcrédits, présentée par la France lors du sommet, pourrait être ce grand projet. A condition, bien sûr, qu'elle possède une envergure suffisante. «Hélas, la réalité est que nos moyens sont insuffisants pour donner une réelle impulsion au développement. Face à l'énormité des besoins, notre action ne représente qu'une goutte d'eau», déplore un cadre de l'AIF. «Pour vraiment influer sur le cours des choses, il faudrait, par exemple, mettre le paquet sur l'éducation et y consacrer 100% de notre budget pendant cinq ans.»

Reste la question de la langue: comment se porte le français dans le monde? Selon les estimations officielles, on dénombre aujourd'hui 110 millions de francophones réels et 65 millions de francophones occasionnels. «Globalement, la pratique du français est stable et ne décroît pas», note Alexandre Wolff, membre du Haut Conseil de la francophonie (HCF). Autre source de réconfort: le français demeure la seule langue, avec l'anglais, enseignée partout sur la planète. Cependant, son dynamisme varie d'une région à l'autre. Dans le monde arabe, le français a de nouveau la cote, notamment grâce à l'Algérie, où il est devenu cette année obligatoire à partir de la deuxième année d'école primaire. Mais, en Afrique, on observe une dégradation qualitative de sa pratique, en raison de la décomposition des systèmes scolaires. Dans les anciennes colonies françaises, seulement 15% à 20% de la population maîtrise effectivement cette langue. Pour sa part, l'Europe centrale se situe à un tournant: après des années de recul au profit de l'anglais et de l'allemand, un certain rééquilibrage pourrait, selon les spécialistes, se produire. Tout dépendra de la capacité du français à exister comme langue de travail dans les institutions européennes, a contrario du sort qu'il subit de fait aux Nations unies, où le recul se poursuit, à l'écrit comme à l'oral, au profit de cette sorte d'anglais global appelé le globish.

Bien entendu, la part de marché du français dépend aussi de la vigilance des Français eux-mêmes. Or, comme le déplore un responsable tunisien, «les Français sont connus pour être les moins conscients des menaces qui pèsent sur leur langue». Le 21 septembre dernier, à Paris, lors d'une conférence organisée par le Medef sur le thème «Un meilleur climat d'investissement pour tous», l'intégralité des débats s'est déroulée en anglais. A la tribune comme dans la salle, les francophones étaient pourtant majoritaires. Autre exemple: feignant d'ignorer que le français est la langue officielle de l'olympisme, le directeur général du comité de candidature de la ville de Paris aux Jeux olympiques d'été de 2012, Philippe Baudillon, a, lui, tenu une conférence de presse en anglais lors des JO d'Athènes, cet été. De la même façon, certains personnels d'ambassade, notamment en Europe centrale, n'hésitent pas à employer la langue de Shakespeare lorsqu'ils prennent la parole en public, bien que des directives gouvernementales le leur interdisent.

Pour espérer remporter la bataille de la francophonie, peut-être faudrait-il s'appuyer un peu plus sur les 700 000 professeurs de français de toutes nationalités qui enseignent cet idiome à travers le monde. Présents au sein des systèmes scolaires de leurs pays respectifs, ces Boliviens, Polonais ou Indonésiens sont en première ligne pour veiller aux intérêts du français. Dans certaines régions du monde, leur activisme désintéressé a permis de maintenir ou de rétablir des cours de langue que leur gouvernement envisageait de supprimer des cursus scolaires. A Paris, la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), qui regroupe les principales associations d'enseignants et représente 70 000 de ces professeurs, fait encore figure de parent pauvre de la francophonie, à en juger par son modeste budget. «Les pays francophones devraient davantage faire confiance aux mouvements associatifs d'enseignants, suggère Martine Defontaine, secrétaire générale de la FIPF. Car il n'y a pas de meilleur avocat de la francophonie que les professeurs amoureux de la langue française, présents sur le terrain, au fin fond de la Sibérie ou sur l'Altiplano bolivien...»

Axel Gyldèn (L'Express)

    Source : http://www.lexpress.fr/
    Posté par gb