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Des mythes pour défendre le français | 2004-04-07

Rhétorique humide de la défense de la langue française : aujourd'hui, « Le souvenir émouvant de ce détenu du goulag qui avait appris le français dans un dictionnaire trouvé au camp. Mais le dictionnaire était en deux tomes, il n'avait eu que le premier et parlait un français admirable en n'utilisant que des mots commençant par A à L » (#DLF )

Face à un anglais dégradé érigé en idiome universel, le français doit tenir bon dans le monde.

Un bon auteur anglais a dit : « Ce qu'on ne peut vraiment pas pardonner aux Français, c'est qu'il y a parfois parmi eux des gens très bien. » Oserai-je répondre : ce qu'il est difficile de pardonner aux Anglais, c'est que par les facilités de leur langue et le poids de superpuissance mondiale des Etats-Unis, l'anglais est devenu idiome universel, reléguant le français loin derrière. Diffusion entraîne, sans doute, dégradation. Plutôt que l'anglais, on pourrait dire l'angloricain. Je préfère encore que chacun parle sa langue. Shakespeare est un auteur universel parce qu'il est un grand Anglais. Goethe, parce qu'il est un grand Allemand, Cervantes, parce qu'il est un grand Espagnol. Pas de traduction simultanée, s'il vous plaît, le moins de sabir possible.

Le bichlamar (ou bêche de mer, ou pidgin english) a ses vertus de communication dans les archipels du Pacifique occidental. Soit. Quand je naviguais dans ces eaux, j'ai utilisé le bichlamar. J'en ai même publié un petit lexique. Pour dire soutien-gorge, on dit Basket Blon Titi, panier à seins. Blon est la contraction de to belong et remplace toutes les prépositions, et titi veut dire seins en polynésien. Pas de déclinaisons, de conjugaisons, de singulier et pluriel, c'est un langage d'une grande invention, charmant et commode. Faut-il adopter le bichlamar pour tous ?

D'autres peuples aiment leur race, leur histoire, leur culture. Les Français aiment leur langue, et rien d'autre. Lors de l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'Europe, j'avais la responsabilité des négociations au nom de la Commission et des Etats membres. Le président de la République française, Georges Pompidou, hésitait. Je lui avais remis une note ultrasecrète : avantages et inconvénients de l'entrée de la Grande-Bretagne. En deux colonnes... Le président Pompidou, dans l'entretien qu'il aura avec le Premier ministre britannique Edward Heath, et qui servira de fil conducteur à toute la négociation, va lui demander de s'engager personnellement sur le montant de la contribution britannique au budget de l'Europe ? Sur la coopération en matière nucléaire ? Sur l'avenir des institutions européennes ? Non. Sur le rôle de la langue française à Bruxelles, sur l'envoi de fonctionnaires anglais francophones, sur le respect des deux langues comme langue de travail. Edward Heath, trop Européen, a été écarté de la vie politique active à Londres. Par commodité à Bruxelles, la langue de travail est l'anglais, l'anglais seul. Imaginez un moment que dans une réunion du Commonwealth, un pays membre s'exprime en swahéli. C'est à peu près l'effet que nous donne aujourd'hui une réunion européenne. Gardons notre sang-froid.

Nous participons à des organisations d'usage et de défense du français. Le sommet des chefs d'Etat francophones réunit cinquante délégations. Nous essayons de tenir bon aux Nations unies et aux jeux Olympiques. L'Académie française multiplie les appels au secours. Des Alliances françaises s'ouvrent au loin, en Russie, et plus loin encore, parce qu'il y a un réel besoin de français. Quelque chose de différent de la mondialisation de base, qui est aussi sentimental que politique, aussi culturel qu'utilitaire, aussi universel que propre à chaque individu. Incompréhensible pour un anglophone ? Comme on dit en anglais (en français dans le texte) : « Vive la différence ».

Nos amis du monde entier nous disent : tenez bon. Qu'avons-nous comme armes face à l'angloricain sûr de lui et triomphateur ? Le souvenir émouvant de ce détenu du goulag qui avait appris le français dans un dictionnaire trouvé au camp. Mais le dictionnaire était en deux tomes, il n'avait eu que le premier et parlait un français admirable en n'utilisant que des mots commençant par A à L. La Fédération mondiale d'escrime qui donne toujours le signal du combat en disant « allez ». Le guide Michelin des grands restaurants (la cantine du Congrès des Etats-Unis, qui boycotte le français, est difficile à classer dans les trois étoiles). La Vie en rose chantée par Edith Piaf. La dictée de Bernard Pivot, suivie par de millions de Français comme on écoute la grand-messe. Contre nous, le pire : la dégradation du français lui-même. Mal enseigné par l'Education nationale qui n'y voit sans doute que passéisme réactionnaire. Devoir typique : « Mettez une pièce de Racine en français actuel. » Comment dit-on Racine en chébran ? Massacré par les médias. Le problème est aussi chez nous.

Les tribus gauloises n'ont jamais cessé de s'entre-tuer. Notre vieux fond celte fait de nous l'un des peuples les plus irrationnels de cette planète (et Descartes ? Ne pas oublier qu'il était militaire dans les troupes du duc de Bavière avant d'émigrer dans un poêle hollandais et de mourir de froid en Suède). Seule la langue française nous donne de rares moments de bonheur partagé et d'union sacrée.

Vive le français libre !

Jean-François Deniau (liberation.fr)

    Source : http://www.liberation.fr/
    Posté par gb