Préliminaires

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Deux idées reçues

Quand on entend parler du changement du langage, ou quand on en lit dans la presse, le ton pris est souvent celui d'une déploration du "déclin de la langue française" (Le Monde, 30 novembre 2008) et on en blâme la jeunesse et le parler populaire. Ainsi on lit que :

Les jeunes n'utilisent plus le verbe. (Cyberpresse.ca, 26 février 2011)
Sans doute le français que l’on entend dans les rues et sur les ondes, que l’on découvre dans maints écrits est-il déplorable et appauvri. (Le Figaro, 30 novembre 2006)
Les jeunes bousculent la langue française : Mots mutilés, écriture phonétique, vocabulaire appauvri... Le "français" des adolescents inquiète les adultes (La Croix, 16 novembre 2005)

La complainte sur une dégéneration ou sur un déclin du français n'est pas un phénomène récent. Déjà Rabelais (Pantagruel, VI) se moquait du langage des écoliers, et Pierre Boiste, dans son Dictionnaire universel de la langue française, tonnait au début du XIXe siècle contre les "livres nouveaux, hérissés de termes impropres, de locutions barbares qui, depuis quinze ou vingt années, infectent notre langue."

Cette attitude puriste que nous rencontrons dans toutes les langues européennes et pratiquement à toutes les époques voit le changement d’une langue comme une dégénération. Comme le décrit Jean Aitchison :

Les puristes font comme s’il y avait eu une grande année où la langue avait atteint un état d’excellence que nous tous devrions tenter de maintenir. En fait, une telle année n’a jamais existé. (Aitchison 2001: 13, traduction)

Si beaucoup de gens ont du mal à accepter des innovations, des mots ou des tournures nouveaux – souvent, en effet, importés par le langage des jeunes et par les médias – c’est que nous sommes très attachés à l’autorité des normes fixes du français écrit qui nous a été enseigné par les professeurs et par les grammaires (cf. Walter 1988: 19sqq.). Chaque innovation potentielle peut alors être perçue comme une violation des règles, comme une faute, d’où l’impression que la langue est en "déclin".

Pour la défense de la linguistique historique, il faut ajouter que le changement de chaque langue est un phénomène naturel et même inévitable : chaque langue naturelle est en changement à tout instant. Seulement la vitesse du changement peut être différente. Le contact avec d’autres langues, ou la scission d’une communauté, des migrations d’un peuple ou d’autres facteurs de mobilité, peuvent entraîner des changements considéraux en un espace relativement court.

Une deuxième idée reçue du changement de la langue est celle d'une simplification constante. On constate que le latin avait six cas, l’ancien français en avait deux et aujourd’hui, nous n’en avons plus aucun (sauf pour les pronoms personnels). D’où la conclusion que le français se simplifie de plus en plus. On peut y répondre que si une langue perd de la complexité dans un endroit, en général, elle gagne en complexité dans un autre endroit du système. Dans l’exemple des cas latins, on assiste en effet à une réduction des cas du latin à l’ancien français puis au français moderne. En revanche, on constate un emploi plus étendu des prépositions et un ordre des mots qui devient de plus en plus rigide.

Nommons encore un deuxième exemple : dans le français, il n’y a plus de trace du futur latin qui se construisait avec un b (laudabit, monebit etc.) ou un e long (leget, audiet). Déjà en latin tardif, la construction a été remplacée par un futur composé de deux formes, avec l’infinitif + le verbe habere ("avoir"). Ce qui s’exprime par leget ("il va lire, il lira") en latin classique se disait donc legere habet en latin vulgaire. Plus tard, les formes se sont amalgamées à nouveau pour donner une forme synthétique : lir-a. Ce processus de grammaticalisation est fréquent et, comme on le voit ici, peut être circulaire.

Lire la suite : Pourquoi et comment les langues changent...

Bibliographie

AITCHISON, Jean (2001), Language change. Progress or Decay?, Cambridge: Cambridge Univ. Press.
CAMPBELL, Lyle (2004), Historical linguistics, Second edition, Edinburgh: Edinburgh Univ. Press.
HOCK, Hans Henrich (1991), Principles of historical linguistics, Second edition, Berlin et New York: de Gruyter.
SOUTET, Olivier (2005), Linguistique, Paris: PUF.
WALTER, Henriette (1988), Le français dans tous les sens, Paris: Robert Laffont.