De l'indo-européen au latin

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Périodisation


Tentative de périodisation de l'histoire de la langue latine. D'autres tentatives se trouvent chez Weiss 2009: 23 et Meiser 2006: 2.

Phonologie

Ici et dans les prochains sous-chapitres, nous suivons les représentations données par Fortson IV 2010, Weiss 2009, Meier-Brügger 2006 et Clackson & Horrocks 2007. L’inventaire opulent d’occlusives est réduit considérablement en latin : on passe de quinze occlusives à sept. En outre, les consonnes syllabiques disparaissent et toutes les diphtongues deviennent des voyelles longues.

Voyelles

En général, les voyelles courtes (*a *e *i *o *u) et longues (*ā *ē *ī *ō *ū) indo-europénnes sont conservées en latin. Nous n'allons pas traiter la multitude de changements marginaux qui ont lieu en latin archaïque. Il existe néanmoins un processus important, qui a lieu entre 500 et 300 av. J.-C.: la fermeture (aussi appelée affaiblissement ou apophonie) de voyelles courtes en syllabe non-initiale. Dans ce processus, les voyelles courtes en syllabe ouverte convergent d’abord en schwa (ə) avant de devenir i. Cela est particulièrement visible dans les dérivés : cf. faciō ("je fais") mais re-ficiō ("je refais") < *re-fakiō. En syllabe fermée, a et e convergent dans e tandis que o et u convergent dans u : servos ("esclave") > servus ; arma ("armes") mais le composé in-ermis ("sans armes").

Les six diphtongues indo-europénnes sont réduites avant le latin classique :
*eu converge avec *ou déjà en italique commun avant que les deux se monophtonguent en ū vers 200 av. J.-C. : par ex. *louko- ("clairière") > lucus
*ei devient ē au IIIe siècle av. J-C. et se ferme plus tard en ī : par ex. *deiwos ("divin") > dīvus
Au IIe siècle, *oi devient ū : par ex. lat. arch. oino[s] ("un") > ūnus
*ai et *au semblent êtres les dernières à se monophtonguer en latin populaire au Ier siècle av. J.-C. : *ai > e ouvert, *au > ō : par ex. *kaikos ("aveugle") > caecus /kε:kus/.
À noter que le latin soutenu semble conserver ces deux diphtongues encore pendant un certain temps, à en croire l’orthographe. Le changement de *au > ō ne semble pas avoir atteint les extremités de la Romania : cf. le mot latin aurum qui est devenu or en français et oro en esp. mais our en portugais et aur en roumain (Meiser 2006 : 62).

Résumé des changements de voyelles :

Consonnes

Les occlusives :
Les occlusives sourdes *p,* t, *k, les occlusives sonores *b, *d, *g et la labiovélaire *kw restent inchangées en latin. La labiovélaire *gw devient une semi-voyelle (w). Les palatales *ḱ, *ǵ et h convergent avec les vélaires en k, g et h : par ex. *ḱṃtom ("cent") > centum /k-/ ; helh3os > holus ("légumes").
Les aspirées *bh, *dh et *gwh subissent des modifications différentes selon la position dans le mot. Au début d’un mot, elles deviennent f- : par ex. *bhrāter ("frère") > frāter. À l’intérieur d’un mot, *bh et *dh perdent leur aspiration et deviennent b et d, tandis que *gwh devient w : par ex. *médhjos ("au milieu, central") > medius ; *snigwh ("neige", acc.) > nivem.

Résumé des changements d'occlusives :

Nasales, liquides et semi-voyelles :
Déjà en italique commun, les nasales et liquides syllabiques *ṇ *ṃ *ṛ *ḷ se développent en une série de voyelle + nasale/liquide : *ṇ > en, *ṃ > em, *ṛ > or et *ḷ > ol : par ex. *déḱṃ ("dix") > decem. Leurs versions consonantiques *n *m *r *l et les semi-voyelles *j et *w restent inchangées. -m final est faiblement articulé déjà à l'époque du latin archaïque et disparaît totalement dans les langues romanes.

Fricative s et laryngales :
Comme –m final, -s final s’articulait plus faiblement à partir du IIIe/IIe siècle. Entre deux voyelles, *s se sonorisait en z au stade italique et devenait r au cours du Ve ou IVe siècle : par ex. flōs ("fleur", au nominatif) mais le génitif flōris < *flōsis. Ce phénomène est appelé rhotacisme.
Dans les autres positions, *s restait inchangé.
Les laryngales *h1 *h2 et *h3 disparaissent en latin dans la plupart des cas sans laisser de trace. Seulement quand elles sont syllabiques, c-à-d. entre des consonnes ou à la fin du mot après une consonne, elles deviennent la voyelle a : par ex. *dh3to- ("donné") > datus.

Résumé des changements des autres consonnes :

Accent

La branche italique n’a pas gardé le système d’accentuation de l’indo-européen commun. L’accent mélodique était remplacé par un accent d’intensité et de durée. L’affaiblissement de voyelles en syllabes médiane et finale (voir ci-dessus) suggère que l’accent était placé sur la première syllabe en latin archaïque. Le latin archaïque partage ce fait avec l’étrusque et les langues sabelliques. Plus tard – sans doute à partir du IVe siècle av. J.-C. (Meiser 2006: 53) – un nouveau système d’accentuation s’est mis en place : l’accent était sur l’avant-dernière syllabe (pénultième) si cette syllabe était longue, sinon il était sur la syllabe précedente (l’antépénultième).

Morphologie

Le nom

L’indo-européen commun disposait d’une multitude de catégories morphologiques. Le latin conserve cet héritage en partie mais le réduit aussi légèrement. Les trois genres (masculin, féminin, neutre) sont conservés mais le duel disparaît, il ne restent donc que singulier et pluriel. Les huit cas indo-européens (nominatif, vocatif, accusatif, datif, génitif, instrumental, locatif et ablatif) sont réduit à six : en italique commun, l’instrumental et l’ablatif convergent, puis le locatif disparaît au dépens de l’ablatif. Ce nouvel ablatif, qui exprime donc les fonctions de trois cas antérieurs, reçoit de nouvelles terminaisons. Le locatif ne se conserve que dans quelques désignations de lieux (par ex. dom-ī "à la maison").

Les déclinaisons thématiques sont conservées : les noms féminins à suffixe *-ā- deviennent la première déclinaison en latin (du type rosa, gén. -ae), les noms masculins et neutres à suffixe *-o- deviennent la deuxième déclinaison (dominus, -ī). Les formations athématiques sont aussi conservées mais sont reparties différemment : les anciennes formations consonantiques et en *-i- se mélangent par changements phonétiques et analogie et forment ensemble la troisième déclinaison (type mors, mortis). La formation athématique en *-u- devient seule la quatrième déclinaison (currus, -ūs). La cinquième déclinaison (rēs, reī) inclut un nombre restreint de noms dont la racine se termine en -ē- et constitue une innovation des langues italiques.

Voici les paradigmes de pater ("père"), qui est passé dans la troisième déclinaison en latin (avec le paradigme en indo-européen) et de lupus ("loup", deuxième déclinaison) :

paterindo-européenlatin
nom.*ph2tē´rpater
voc.*pǝ2´terpater
acc.*ph2tē´r-ṃpatr-em
gén.*ph2tr-éspatr-is
dat.*ph2tr-éipatr-i
abl.*ph2tr-éspatr-e
instr.*ph2tr-éh1>abl.
loc.*ph2tér-i>abl.
lupussing.pluriel
nom.lup-uslup-ī
voc.lup-elup-ī
acc.lup-umlup-ōs
gén.lup-īlup-ōrum
dat.lup-ōlup-īs
abl.lup-ōlup-īs

Le verbe

Comme dans le système nominal, le duel disparaît également dans le système verbal. Il reste les six possibilités de conjugaison (3 personnes x 2 nombres = 6 combinaisons) que le français connaît jusqu’aujourd’hui. Le système de mode et temps était réorganisé entièrement dans les langues italiques. L’aoriste et le parfait indo-européens ont convergé dans un seul temps, le parfait. Ce parfait se forme alors différemment selon les verbes : par une réduplication de la racine, par un suffixe -v-, par allongement de la voyelle etc. En outre, un plus-que-parfait est créé. L’imparfait disparaît et est remplacé par un nouvel imparfait qui se forme avec un suffixe -b-. Le même suffixe servira, ensemble avec d’autres suffixes, à marquer un nouveau futur. Ce futur latin est issu du subjonctif indo-européen. Le latin disposait en outre d’un infinitif (qui manquait en indo-européen), qui se terminait en –se > devenu plus tard –re par rhotacisme (voir phonologie, ci-dessus).

Quant aux autres modes, il faut noter que l’indicatif et l’impératif restent sans changements majeurs. L’optatif indo-européen devient le nouveau subjonctif latin (l’ancien subjonctif étant devenu le futur). L’injonctif, finalement, disparaît sans suite. L’opposition indo-européen entre actif et moyen devient une opposition actif – passif ; le passif est la suite formelle du moyen indo-européen et se forme avec la désinence –r.
La répartition des verbes dans les conjugaisons est aussi réorganisé dans la branche italique. L’indo-européen était organisé sur le système d’alternances vocaliques, l’ablaut (voir la page sur l’indo-européen) et sur l’opposition thématique-athématique. En latin, une vingtaine de formations de présent sont réparties et classées dans quatre conjugaisons, qui se caractérisent et se reconnaissent par leurs suffixes en -ā-, -ē-, -e-/-i- ou -ī- (par ex. les verbes amāre, monēre, agere, audīre).

Voici deux exemples, le paradigme de esse ("être") à l’indicatif du présent, avec les formes indo-européennes (Meiser 2006: 221), suivi d'un extrait du paradigme de amāre ("aimer") à l’indicatif (Cart et al. 1955: 54), de la première conjugaison :

  indo-eur.latin
sg.1e*h1és-misum
 2e*h1és-ies
 3e*h1és-tiest
pl.1e*h1s-móssumus
 2e*h1s-tésestis
 3e*h1s-éntisunt
  présentimparfaitfuturparfaitplus-que-p.
sg.1eamoamābamamāboamāvīamāveram
 2eamāsamabāsamabisamavistīamaverās
 3eamatamabatamabitamavitamaverat
pl.1eamāmusamabāmusamabimusamavimusamaverāmus
 2eamātisamabātisamabitisamavistisamaverātis
 3eamantamabantamabuntamaveruntamaverant

infinitif : amāre ; participe présent : amans, amantis ; passif : amor, amāris, amatur... ; participe passé au passif : amātus, -a, -um.

Syntaxe

L’ordre syntaxique de base du latin était – comme en indo-européen – sujet-objet-verbe (SOV) : Rex mare vidit = "Le roi voit la mer". En dehors de cela, l’ordre des mots pouvait varier beaucoup selon le désir d’expression / d’accentuation du locuteur. Parmi les nouveaux usages dans la syntaxe, on compte l’utilisation fréquente de prépositions, ainsi que l’AcI (accusativus cum infinitivo), qui est le complément d’un verbe de discours, par ex. dico te nihil facere = "je dis + te (acc.) + rien +faire (inf.)" = "je dis que tu ne fais rien". L’origine de cette construction n’est pas totalement claire mais il semble qu’elle s’utilisait d’abord avec des verbes de souhaits (cf. l’anglais I want you to see...) avant d’élargir son domaine (Weiss 2009: 456).
Parmi les innovations latines, on note également une fréquence accrue de constructions absolues avec participe et l’utilisation du gerondif, une construction en -nd- qui exprimait une nécessité.

Exemples

Quelques exemples du latin parlé et écrit, archaïque, classique et moderne, se trouvent sur cette page.

Bibliographie

CART, Adrien et al. (1955), Grammaire latine, Paris: Nathan.
CLACKSON, James et HORROCKS, Geoffrey (2007), The Blackwell History of the Latin Language, Malden: Blackwell.
FORTSON IV, Benjamin W. (2010), Indo-European Language and Culture. An Introduction, 2nd edition, Chichester: Wiley-Blackwell.
MEISER, Gerhard (2006), Historische Laut- und Formenlehre der lateinischen Sprache, 2. Auflage, Darmstadt: WBG.
WEISS, Michael (2009), Outline of the Historical and Comparative Grammar of Latin, Ann Arbor: Beech Stave Press.