1855. Un nouvel argot. Le javanais

Au même instant M. F..., artiste du Vaudeville, vint se placer près de moi. Je lui fis remarquer les deux rieuses. –Je les connais, me dit-il. –De quel pays sont-elles ? –Elles n'ont jamais quitté Paris. –Mais elles parlent une langue étrangère ! –C'est le javanais, sans doute. Et il les aborda, me laissant dans une singulière perplexité, car il se mit à leur parler dans la même langue. Comment diable l'acteur F... sait-il le javanais ? une langue de l'archipel indien !… –Vous êtes bien préoccupé, mon cher ! me dit M. Duf.. en me frappant sur l'épaule ; à quoi pensez-vous donc ? –À l'acteur F.. qui s'entretient avec ces ces deux dames dans une langue des plus bizarres. –Ah !… c'est probablement le javanais ! Savez-vous le javanais ? –Eh ! non, mauvais plaisant ! –Alors vous êtes un peu arriéré, mon ami : le javanais est cultivé dans la plupart de nos théâtres. Et M. Duf..., qui a des accointances avec les coulisses, et les ceintures dorées, et toute la bohème parisienne, me donna le mot de l'énigme et la clef du javanais. […]n'allez pas croire qu'il faille de grands frais d'imgination pour être initié à cette franc-maçonnerie ; le mystère est des plus transparents : placer la syllave av devant chaque voyelle, voilà tout le mécanisme. Mais l'admirable perfection avec laquelle cet idiome, cet argot est déjà pratiqué, déroute les plus habiles. Ainsi pour dire : « Donnez-nous du vin, » vous vous exprimez tout simplement de la manière suivante : « Davonnavez navous davu vavin. » « Bonjour, mon ami : Bavonjavour, mavon avamavi. » « Comment vous portez-vous ? Cavommavent vavous pavortavez-vavous ? » N'est-ce pas une ravissante langue que le javanais ? Et voilà comme, en ce beau pays de France, on se forme l'esprit et le coeur !

bob:9683 source:4063