« Enckell : « Le baron argotier », 1999 | DocumentsArgotiques | Vieux Camaro 1852 »
Source utilisée pour le texte : Sers (Paul). Intérieur des bagnes, éd. 1845
| Voici une lettre écrite dans le patois des bagnes ; on l’a trouvée en décousant la doublure d’une veste qui appartenait à un condamné mort dernièrement à l’hôpital. Pour la plus grande intelligence du lecteur, nous placerons la traduction française en regard des termes de l’argot : | |
| DE LA TRAVERSE DE LONTOU. | DU BAGNE DE TOULON. |
| Mon chouette camerluche, me voilà enfin décarré du sein de ce maudit ponton d’amarrage, par la grâce du mèke ou du barbet, et sans être aquigé, qui nous a trimballé igo après nous avoir secoué pendant quinze reluis au milieu des prés salés. Tu m’as bonni avant de décarrer que je te raccorde par une lazague du truc dont les artoupans de cette traverse nous ont pesignés. Je bonnirai qu’ils nous ont embroqués d’une chasse moustique, attendu que le quart-d’oeil de Rochefort nous a rafilé la manquesse auprès de son camerluche de cette traverse. Les gaffiers sont plus mouchiques que lago ; il faut igo avoir le loubion en poigne pour leur jacter, ou ils vous bousculent en véritables artoupans. La cavale est plus difficile que lago ; cependant les messiers de cambrouse n’ont pas la même chaleur à pessigner les fagots en compe. La tortillade est la même pour la quantité, mais le pivoi est plus chenu, le larton un peu plus savonné que lago et la batouse à limasse plus chenue aussi. La sotonnade roule à balouf. Le toc est un bridon de gaye qui a une poigne esquintante. Rien de plus à te bonnir, sinon que La Fouine, Classique, Escarpe et Crève-Coeur te refilent leurs becots de chouettes ; et pour mon arga je crois que je serai jusqu’au moment de canner, ton dévoué, LA HYÈNE. | Mon bon camarade, me voilà enfin sorti sain et sauf de ce bâtiment mauvais marcheur, par la grâce de Dieu ou du diable, qui nous a transporté ici après nous avoir secoué pendant quinze jours au milieu des mers. Tu m’as dit avant de partir que je t’instruise par une lettre de la manière dont les préposés aux chiourmes de ce bagne nous recevraient. Je te dirai qu’ils nous ont regardé d’un mauvais oeil, attendu que le commissaire de Rochefort nous a donné la mauvaise note auprès de son collègue de ce bagne. Les gardes-chiourmes sont plus sévères que là-bas ; il faut avoir le bonnet en main pour leur parler, ou ils vous mènent en véritables préposés des chiourmes. L’évasion est plus difficile que là-bas ; cependant les habitants de la campagne n’ont pas le même empressement à pourchasser les forçats en état d’évasion. La nourriture est la même pour la quantité, mais le vin est meilleur, le pain un peu plus blanc que là-bas, et la toile à chemise meilleure aussi. La bastonade s’inflige très fort. Le bourreau du bagne est un scélérat de cheval qui a une poigne assommante. Rien de plus à te dire, sinon que La Fouine, Classique, Escarpe et Crève-Coeur t’envoient leurs baisers d’amitié ; et pour ma part, je crois que je serai jusqu’à la mort, ton dévoué, LA HYÈNE. |
Images de Barrere1887, Larchey1880, Stockholm1845, Sainéan1912, Sers1845 et Sers1842
Citer cette page → « anonyme. De la traverse de Lontou », ABC de la langue française, < http://www.languefrancaise.net/Argot/TraverseDeLontou > (contributeur(s) : gb ; version n°11 du 2011–11–14 ; consultée le 2013–06–06)
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