Poilulogue. Une France inconnue (texte en ligne)

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Titre : Une France inconnue
Auteur : Poilulogue
Date : 1915-08
NbEditions : 2
EnLigne : 1915 (Archive) ; 1915<-1973 (Gall.)
NbMots :
Mots clés : militaire
Type :
Contributeurs : gb
Discussion

Poilulogue : Une France inconnue

Texte

Une France inconnue

Quelques jours chez les sauvages

SENSATIONNELLE DECOUVERTE D'UN SAVANT. – (Nous donnons in-extenso ce rapport à l'Académie suivi d'un petit lexique illustré.)
J'allais herborisant à travers bois, lorsque je fus assailli par les Sauvages. J'appellerai leur race la race grise, à cause du ton uniformément terreux de toute la population. M'ayant pris pour un de leurs dieux qu'ils nomment Civlô, ils se livrèrent devant moi à une danse sacrée.

LE VILLAGE. - Les Sauvages qui se donnent le titre de Poilus, quel que soit le développement de leur système pileux, en sont arrivés au degré de civilisation des lacustres, et l'existence d'une population si arriérée, à quelques kilomètres des civilisés, sera toujours pour moi un insoluble problème. Ils habitent des tanières creusées dans le sol et recouvertes de troncs d'arbres et de branchages. Pour accéder à ces huttes qu'ils nomment guitounes, ils ont construit des chemins de bois à cause de la nature marécageuse du terrain où ils se complaisent.

LES MŒURS. - Leur religion est zoomorphiste. Ils adorent un grand oiseau qu'ils appellent Tôb. Le chef du clan a seul le droit de le regarder en face. Lorsqu'il plane au-dessus du village, un instrument de musique primitif salue sa venue et les Sauvages se précipitent dans leurs tanières en manifestant les signes de la plus évidente terreur religieuse, tandis que le chef sort en gesticulant et poussant de grands cris.
Chose étrange ! la femme est inconnue des Sauvages. Aussi les Poilus ne se reproduisant pas, leur race est-elle vouée à une rapide extinction. Ils s'en consolent en prononçant ces mystérieuses paroles : « Alors nous serons Civlôs », ce qui prouve qu'ils croient à une nouvelle existence dans un autre monde, après celle-ci.
Certains traits d'altruisme m'ont frappé. Sans arrêt les indigènes travaillent, bêchent, piochent, taillent et scient, et aussitôt qu'ils ont réussi à s'assurer un demi-confort, ils se rassemblent et quittent le village où d'autres individus viennent se donner beaucoup de mal à transformer ce qu'ont fait leurs prédécesseurs.
Grands chasseurs, les Poilus se servent principalement de lance-pierre pour tuer les moineaux en forêt ; puis, périodiquement, armés de boites de conserve qu'ils nomment crapouillots et de queues qu'ils coupent aux rats (à quoi cela peut-il bien leur servir ?), ils partent chasser un animal nommé Boche, sans raison alimentaire, puisqu'ils n'en mangent jamais, tant la viande, m'ont-ils avoué, est mauvaise.
Malgré leur attirail guerrier, les Poilus sont doux et paisibles. Primitivement ils furent anthropophages, mais le progrès ayant amené un adoucissement des mœurs, ils se contentent maintenant de manger du singe.
Au point de vue social les Poilus sont collectivistes. Le trafic commercial se fait surtout par échange, et l'industrie principale est la fabrication grossière de bagues en aluminium, métal qu'ils croient naïvement le plus précieux.

LE VÊTEMENT. - Le vêtement s'appelle uniforme, et il est curieux de remarquer que ce mot a fini par prendre dans la langue poilue la signification inverse de celle qu'il avait précédemment. En effet, un Poilu n'a pas le droit de s'habiller comme son voisin, et j'en vis en violet, bleu, vert, kaki, blanc, rouge, gris, noir ; vêtus de tous les tissus et de toutes les fourrures de longueurs les plus inégales ; coiffés de tous les couvre-chefs: calotte d'acier, bonnet, passe-montagne, casquette, képi. Je passe les cravates et les chaussures. Supputant aussitôt les chiffres possibles, je calculai que pour le vêtement de ce peuple on arrivait à 4.253.491 combinaisons, chose impossible aux civils qui ne peuvent se permettre ces facéties qu'un jour de mi-carême.

LA LANGUE. - Je terminerai mon rapport en vous parlant de la langue poilue. Elle eut les mêmes origines que nos langues latines, ce qui me permit, au bout de quelques jours, d'arriver à la comprendre partiellement. Quelques étymologies vous éclaireront à ce sujet:
Râb, qui signifie merveille, dérivant directement de l'égyptien , le soleil en plein midi, père des dieux de l'Égypte, émerveillement journalier de ce peuple. Les Sauvages vivant dans le Nord, enrichirent fatalement la langue en consonnes et ajoutèrent un b additionnel. XXX (Théos), dieu, donna Tô, puis Tôb (Dieu des Poilus), toujours par l'addition de la consonne b.

CONCLUSION. - Telles sont les notes hâtives que j'ai pu collationner au cours de ces quelques journées. Le petit lexique ci-joint vous permettra au surplus de contrôler sur place l'étrange découverte que le hasard m'a permis de faire.

Lexique Poilu-Français1
Le sauvage. Ses coutumes2

Poilu. Sauvage de mœurs paisibles dont l'existence se passe à chasser le Boche.
Lattes. Voir ribouis.
Toubib. Magicien, gardien d'une armoire vénérée qui, chaque matin, au même groupe d'indigènes appelés pâles, distribue un remède universel sous la forme d'une petite pilule.
Pâle signifie malade. Le Poilu pâle, chaque matin, jette avec dégoût la pilule que le Magicien lui donne, au moment précis où ce dernier prononce la formule magique C. M.3, et guérit instantanément.
Pompes. Voir grolles.
Croquenots. Voir tartines.
Clique. Raffût de la Saint-Polycarpe.
Perco. Tuyau qui sert à faire chauffer le jus et à donner les nouvelles des cuistots.
Godasses. Voir lattes.
En écraser. Coutume du Sauvage qui consiste à s'étendre et à essayer de pousser des rugissements rhytmiques plus fort que son voisin.
Pajot. Lieu de délices où l'indigène en écrase.
Grolles. Voir godasses.
Guitoune ou cagnia. Habitation orientée à la façon des cathédrales, de forme toujours imprévue, froide l'hiver, chaude l'été.
Ribouis. Voir croquenots.
Encaldosser4.
Babillardes. Seules relations entre le Sauvage et le monde civilisé.
Godillots. Voir pompes.

La faune

Fritz. Animal sauvage vivant sur terre en société et impossible à apprivoiser (synonyme Boche).
Boche. Animal malfaisant et destructeur que les indigènes chassent en bande.
Singe (latin Simius). Animal quadrumane se rapprochant beaucoup de l'homme, par sa conformation générale et son organisation interne5.
Totos (latin Pediculi vestimenti). Animaux microscopiques dont chaque indigène entretient soigneusement sur lui quelques échantillons en guise d'amulettes sacrées.

Pour la gorge

Flotte. Boisson commune des Poilus, formant la base du pinard.
Jus. Boisson trouble et froide, légèrement aromatisée sur lequel les indigènes se jettent en criant : Au rab !
Rab. Synonyme de « merveille inconnue ». Superlatif : Rab de rab.
Pinard. Liquide sacré qui offre la double particularité de s'évaporer rapidement et de se transmuer en eau.
Gnôle. Autre liquide sacré que le grand-prêtre ou Kabô fait le simulacre de partager aux indigènes qui s'agitent autour de lui.

Pour la lampe

Paxon. Mot formant le fond de l'alimentation des Poilus. Pour faire un bon paxon, vous prenez de l'huile, du vinaigre, du chocolat, une demi-boîte de homard et une paire de chaussettes tricotées. Faire cuire à feu doux et servir très chaud.
Becquetance. Brouet dont la composition varie par l'alternance de ces deux éléments : Ex., le matin, riz et singe ; le soir, singe et riz.
Distribe. Grand mystère nocturne auquel ne sont admis que quelques privilégiés qui en reviennent au petit jour dans un grand état d'excitation.
Tartines. Voir godillots.
Flingue. Instrument de cuisine servant à préparer et servir les pruneaux.
Cuistots. Personnages mystérieux qui se groupent dans des contrées lointaines et qu'on invoque aux heures des repas.

Pour gazer

Perlô. Troncs d'arbre que le gouvernement des Poilus, dans sa sollicitude ignifuge par crainte d'incendie, distribue aux Sauvages qui passent naïvement des heures à essayer de les faire entrer dans de minuscules fourneaux de pipe.
Sibiche. Aimée et caressée du Poilu, dont elle est la compagne, elle est particulièrement vénérée lorsqu'elle se pare d'une bague d'or. J'hésite encore à croire que ces Sauvages la grillent dans un accès de passion, car leurs mœurs m'ont paru douces.

Partie grammaticale

Mézigue. Pronom personnel irrégulier exclusivement masculin : 1re personne, mézigue ; 2e, tongnasse ; 3e, sézigue (pâteux). Pluriel : leurs pommes.
Nib. Négation. Ex. : nib de rab.
Maous. Adjectif admiratif généralement suivi de pépère, soi-soi ou poi-poil.

Fin du rapport à l'Académie
du savant professeur d'Ethnologie, M. Poilulogue .

 

1 Dans la langue Poilue le genre féminin est évacué.

2 Chaque article de ce lexique est suivi, dans le Rigolboche, d'une image correspondante (dessinée par Poitevin). Note de l'éditeur.

3 Consultation motivée.

4 «Terme dont la signification nous est absolument inconnue.»

5 Ce mot est illustré de plusieurs boites de conserve (Note de l'éditeur).

Source

  • D'après l'édition donnée par Sainéan 1915 : voir sa notice à la page Poilulogue1915.


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