Notes sur le suffixe argotique -mare

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Cat: liste ; préfixe

Au début du XIXe, comme un seul homme, différents auteurs affirment, dans des termes parfois proches, qu'en cas d'absence d'un mot dans le répertoire argotique, il suffit d'ajouter le suffixe -mare au mot conventionnel pour créer le mot argotique manquant.
Essai de listage... (compléments et enrichissement bienvenus sur cette page ou sur le forum)

Recherche de documentation : je recherche l'article de la Chronique médicale, probablement vol. 23-24, 1916, p.30 où doit se trouver un texte sur l'usage ludique du suffixe -mar (cf. Google livres) ; si un visiteur veut le partager, je le posterai sur cette page. (gb)

La découverte du suffixe -mare

  • 1833 (Moreau-Christophe, Argot, dans Dictionnaire de la conversation, 1833, t.3, p. 60) [1]
    • « La langue argotique n'est pas tellement riche qu'elle puisse traduire chaque mot de la langue française par un mot correspondant, mais quand on veut exprimer un mot en argot, et qu'on ne lui connaît pas de signification propre, on le syncope avec la terminaison mare ; par là il s'argotise et devient inintelligible, surtout lorsqu'il est noyé au milieu d'autres mots plus inintelligibles encore. Ainsi, j'ignore le nom d'un perruquier, c'est-à-dire comment on appelle cette profession en argot, je dirai : perruquemare, etc. »
  • 1834 (Félix Pyat, « Les artistes », dans Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle, 1834 (référence à scène 1833), t.4, p. 9) [2][3]
    • Le propos concerne les artistes : « Ainsi, ils ont une langue à eux, un argot d'atelier, inintelligible pour le reste des humains. Cet argot consiste le plus souvent à remplacer la dernière syllabe de chaque mot par une terminaison qui devient commune à tous. Par exemple, au lieu d'épicier, ils diront : épice-mar ; un artiste, un artis-mar. Ainsi des autres. »
  • 1838 (anon., Argot, dans Encyclopédie du XIXe siècle, 1838, t.3, p. 511) [4]
    • « Comme la langue argotique n'est pas assez abondamment pourvue de mots pour traduire chaque mot français par un mot qui lui corresponde, les argotiers syncopent les expressions françaises qui manquent dans leur idiome en leur ajoutant la terminaison mare. Ils diront, par exemple, en parlant d'un bottier, botte-mare. »
  • 1838-1847 (Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847) [5]
    • « –Que veux-tu ? Que dois-je faire ? dit madame de San-Esteban dans l'argot convenu entre la tante et le neveu.
      Cet argot consistait à donner des terminaisons en ar ou en or, en al ou en i, de façon à défigurer les mots, soit français soit d'argot, en les agrandissant. C'était le chiffre dplomatique appliqué au langage. »
  • 1853 (Moreau-Christophe, Argot, dans Dictionnaire de la conversation, 1853, t.1, p. 795) [6]
    • Paragraphe identique, mot pour mot, à l'édition de 1832.
  • 1854 (Privat d'Anglemont, Paris Anecdote, 1854, p. 190)
    • « Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière consonnance, pour y substituer la syllabe mar. On disait épicemar pour épicier, boulangemar pour boulanger, cafemar pour café. Ainsi de suite. C'était de l'esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot turlurette à la fin de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes long-temps amusés de ce refrain si connu La rifla, fla, fla, etc. Que signifiait MAR ? Que voulait dire turlurette ? Absolument la même chose que la rifla, fla, fla. Personne n'a jamais pu le savoir. »
  • 1856 (Journal des Goncourt, 22/09/1856)
    • « Berthe, grande fille de 5 pieds 2 pouces, grasse et rouge. La pléthore de la santé. Laide et vilainement laide ; dix-huit ans auxquels on en donnerait vingt-cinq ! Gardant les enfantillages de l'enfance et ses sautillages, sautant sur les meubles, s'asseyant sur le tapis pour jouer avec des chiens, dans une maison où elle est présentée pour la première fois, appelant la fille de sa cousine Petite poison et changeant la fin des noms en mar. »
    • Suit une note de Robert Ricatte (éd. Bouquins) : « Le passage de Chérie (p.169) [1884] qui s'inspire de ce trait, attribué à une amie de Chérie, Germaine Dangirard, est plus explicite : “Elle dénaturait tous les mots de son vocabulaire affectionné par l'adjonction de la terminaison en – mar : chicmar, chouettemar.” »
  • 1862 (Hugo, Les Misérables, 1862)
    • « Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en uche. Ainsi : Vouziergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche ? Trouvez-vous ce gigot bon ? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait. La terminaison en mar a été ajoutée assez récemment. »
  • 1863 (Moreau-Christophe, Le monde des coquins, 1863, pp. 259-260) [7]
    • Reprend, sans presque rien y changer ce qu'il écrivait en 1832 : « Quelque riche que soit la langue argotique, elle ne l'est cependant pas assez pour pouvoir traduire chaque mot de la langue française par un mot correspondant. Donc, quand on veut exprimer un mot en argot, et qu'on ne lui connaît pas de signification propre, on le syncope, par exemple, avec la terminaison mare ; par là, il s'argotise et devient inintelligible, surtout lorsqu'il est noyé au milieu d'autres mots plus inintelligibles encore. Ainsi, j'ignore comment on appelle un perruquier en argot, je dirai : perruquemare, etc. »
    • Rq : Après ce paragraphe, Moreau-Christophe cite le texte de Hugo (reproduit au-dessus, cf. 1862) mais avec une modification : « Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue, une sorte de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue en iergue ou en uche. Exemple : Vouziergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche ? Trouvez-vous bon ce gigot? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait. La terminaison en mare est aujourd'hui fort usitée. »
  • 1866 (Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1866) [8]
    • « Mar. Désinence fort à la mode vers 1830, – comme les Osages. On retranchait la dernière syllabe des mots et on y substituait ces trois lettres qui donnaient un « cachet » au langage des gens d'esprit de ce temps-là. On disait Boulangemar pour Boulanger, Épicemar pour Épicier, etc. C'était une sorte de javanais mis à la portée de tout le monde. Il en est resté malheureusement quelques éclaboussures sur notre langue. »
  • 1878 (Rigaud, Dictionnaire du jargon parisien, 1878) [9]
    • « La plupart des mots de la langue régulière qui n'ont pas d'équivalent en argot, se forment au moyen de la désinence mar, les autres au moyen des désinences much ou mince. »
  • sd [1835-1840?] (Manuscrit n°677 de la bibliothèque de Marcel Schwob - Termes d'argot. Extraits des Mémoires de Vidocq) [10]
    • La notice ne l'indique pas clairement, mais elle laisse entendre qu'on doit trouver dans ce manuscrit l'affirmation que : « Pour les mots qui ne sont point traduits en argot on ajoute à la fin la terminaison mare. Ainsi un livre – livre mare ; une plume – plume mare ; une table – table mare, etc. »

Liste de mots argotiques construits avec le suffixe -(e)mar(e)

Pour corriger ou enrichir : éditez la page.

Mots en -mar

aminchemaraminche, ami1878 (Rig) 
artist'marartiste1833 (Esn)quelle est la source de Esn ? Un romantique/artiste?
boch'marboche (Allemand)1916 (Esn)1 
bossmarbossu ; chameau1836 (V) 
botte-marebottier1838 (Encycl. du XIXe) 
boulangemarboulanger1854 (Privat) 
boutiquemarboutiquier1878 (Rig) 
cachemarcachot1878 (Rig) 
cafemarcafé1830v (Esn) 
chapmarchapeau1916? (gb) 
chasse-marchasseur d'Afrique1895 (Esn) 
chiquemar, chicmarchic1838-1847 (Balzac) 
chouetmar, chouettemarchouette1839 (Huart : Enckell, DDL19) 
cochemarcocher1836 (V) 
copmarcopain1916? (gb) 
déguismardéguisement1878 (Rig) 
épicemarépicier1833 (rapins : Esn)probablement la même source que artis'mar
gaimar, y aller gaimargai, gaiement1872 (Larch)non substantif
gossemar, gossemardgosse (ou gospin, goussepin?)1866 faubouriens (Delv)Delv ajoute : on dit aussi goussemard
guichemar, guichemardguichetier, geôlier1799 (Org)1er ex. du suff. -mar sur apocope (Esn)
livre marelivre1835-1840? 
officemarofficier1894 (Pouget : Rézeau, DDL44) 
patissemarpâtissier1942 (Esn)quelle source ?
perruquemarperruquier, coiffeur1833 (Moreau-Chr.) 
plume mareplume1835-1840? 
policemarpolicier1878 (Rig) 
raccourc'marraccourci1935 (sport : Esn)quelle source ?
table maretable1835-1840? 
taquemardtaxi1965 (Giraud) 
tranchemartranchée1918 (Déchelette) 
usurmardusurier1857 (Furpille) 

Ignorés de la liste principale

académardacadémicien1916probablement suffixe -ard
flicmargendarme maritime (attesté), simple policier (?)????quelle est la valeur de -mar : mar(itime) ou suffixe arg. ?2
zigomarindividu, sabre de cavalerie1917suffixe -mar incertain
 

1 Esn1919, Le poilu... indique que le mot est suffixé, dans l'attestation 1916 (titre de roman), « d'après Zigomar ». Hors ce nom propre, attestations avérées en 1917

2 -mar dans flicmar n'est pas un suffixe ! Jugez-en : dans le monde maritime, il existe une ethnie spéciale – pas toujours appréciée – les "gendarmes maritimes" ; or que sont les "gendarmes" si ce n'est des flics ? Dès lors la formation : flicmar < flic "gendarme" +mar(itime) [apocope]. (JM)


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