Revue de presse de ''Lexik des cités''

Notice du livre : Lexik des cités

Revue de presse

Le Monde

Petit lexique du “parler caillera”

LE MONDE | 28.09.07 | 14h36 • Mis à jour le 28.09.07 | 15h10

Savoir parler “cash” comme Fadela Amara, la secrétaire d’Etat à la ville. Ne pas être déstabilisé par un “portenawaque”, résister à un gentil “coup de pression”, ne pas pleurer parce qu’on vous traite de “bouffon”. Dix jeunes d’un quartier d’Evry, soutenus par l’association Permis de vivre la ville, ont rédigé un Lexik des cités (Fleuve Noir, 19,90 euros, 365 p., disponible le 4 octobre) qui décortique les tripatouillages de la langue dans les cités populaires.

Du verlan “classique” (meuf, keuf, etc.) aux emprunts au vieil argot français, à l’arabe ou au tzigane, ils ont recensé et analysé, pendant trois ans, les expressions du “parler caillera (racaille)”. Leur travail rejoint celui commencé dès 2000 par Abdelkarim Tengour, un informaticien de 39 ans, passionné par l’écriture, qui a constitué, sur Internet (dictionnairedelazone.fr), une base de données gratuite, de plus de 1 500 mots.

De ces recherches parallèles, il ressort un lexique passionnant. Et utile tant la langue des cités déborde les halls d’immeuble des zones dites “sensibles” et irrigue les cours de récréation, les blogs et les radios de jeunes. Voici, en une vingtaine de termes enrichis par des exemples, l’essentiel du vocabulaire pour ne pas passer pour un “cave” (vieil argot français repris dans les cités pour désigner une personne dupe).

Alcatraz. En référence à la prison, “être Alcatraz” signifie être privé de sortie par ses parents.

Bédave. Fumer un joint.

Bicrave. Vendre, dealer. Le rappeur Booba reprend ces deux termes : “Nique nique sa mère/J’suis au quartier bah ouais rien à faire gros/Ça bicrave, ça bédave, ça galère” (Autopsie vol. 2). La plupart des mots avec une terminaison en “-ave” sont d’origine tzigane. Comme marave (se battre) ou chourave (voler), par exemple. “Je me suis fait griller en flag pendant que je chouravais des carcasses à Rungis”, glisse un des héros de Chiens de la casse, le roman de Mouss Benia (Hachette Littératures).

Boîte de six. Désigne un fourgon policier avec six hommes à bord. Dans certains cas, on parle de “nuggets” pour désigner des “poulets rangés en boîte”. Le vocabulaire pour les policiers est parmi les plus riches, dont le plus connu est “keufs” : “Il s’est fait pécho par les keufs et est parti en GAV (garde à vue).”

Bolos. Un terme relativement récent pour désigner une victime (proche de “bouffon”). “Au moment où on a choisi les mots, bolos n’était pas encore apparu. Mais on l’a vu se développer très rapidement”, explique Cédric Nagau, un des auteurs du Lexik. Les termes peuvent ainsi émerger dans un quartier, passer du 9–3 au 9–1 puis disparaître subitement. “C’est le téléphone arabe - puis sénégalais, marocain, français…”, rigole Cédric Nagau.

Bouillave. Faire l’amour.

Carotte. De “carotter” quelque chose, signifie se faire arnaquer. Mais le verbe n’est pas conjugué (sauf à être ridicule) : “Il s’est fait carotte son sac.”

Cash. Directement, franchement

Coup de pression. “Mettre un CP” signifie intimider quelqu’un.

Crevard. Désigne une personne toujours en train de réclamer quelque chose.

Daron, daronne. Devenus des classiques pour désigner le père et la mère. Ce terme correspond à du vieil argot français désignant les maîtres.

Hagra. Repris de l’arabe, signifie faire des misères. “Quand tu commence a t’en sortir y’a tjrs les rageux (jaloux) qui vienne te faire la hagra”, s’indigne ainsi Zenen sur le site lehiphop.com. Se prononce en aspirant le “h” et en roulant le “r”.

Keuss. Verlan de sac. Représentait à l’origine 1 000 anciens francs avant que l’euro ne bouscule les conversions. Par extension, une cité comme les “3 000″ à Aulnay-sous-Bois se présente comme les “3-keuss”.

Meskine. Désigne un pauvre type. Ce terme, très courant, est d’origine arabe.

Mytho. Un menteur ou un mensonge. “Kader il a clamsé pour quoi ? Juste parce qu’un keum (mec) qui se prenait pour l’inspecteur Harry l’a fumé sans le faire exprès. C’est ce qu’ils ont dit les mecs de la BAC. Et puis ils ont aussi parlé d’un “incident regrettable”. Ça éponge pas les larmes de la mère ces mitos-là”, assène le héros de Cités à comparaître, le roman de Karim Amellal (Stock).

Poucave. Une balance, un informateur. “Alors t’as chaud, c’est cramé/Tout le monde sait que t’as balancé/T’oses même plus te balader dans le quartier, t’es grillé, fiché, poucave”, chante Mafia K1fry (La Cerise sur le ghetto).

Rebeu, Renoi, Babtou. Verlan pour arabe, noir, blanc (toubab). Les couleurs de la peau ne constituent pas des tabous dans les quartiers où les “personnes issues de l’immigration”, comme disent les sociologues prudents, sont nombreuses. “Il n’y a pas de politiquement correct comme dans le reste de la société”, souligne Marcela Pérez, à l’origine du Lexik.

Se taper des barres. Rigoler.

Vénere. Verlan d’énerver. Un classique construit comme des dizaines d’autres (“meuf” pour femme, “portenawaque” pour n’importe quoi, etc.). L’invention du verlan s’effectue par inversion des syllabes (métathèse syllabique, en langage châtié) puis en cherchant une sonorité agréable. “On essaye de prendre les mots à l’envers. Mais si la sonorité ne passe pas bien, on la modifie”, détaille Alhassane Sarré, un des auteurs du Lexik.

Luc Bronner

AFP (sur 20Minutes)

Des jeunes d’Evry publient un “Lexik des cités”

Dix jeunes du quartier du Bois-Sauvage à Evry, des garçons et des filles âgés de 18 à 25 ans, expliquent dans le “Lexik des cités” leurs mots, ceux utilisés par les jeunes dans les banlieues, pour éviter les “quiproquos” entre jeunes et adultes.

Présenté samedi à la fête de l’Essonne à Chamarande, ce livre, qui sortira le 4 octobre, décortique avec beaucoup d’humour 241 mots des cités.

Réalisé avec l’aide de l’association Permis de vivre la ville, l’ouvrage est “l’aboutissement d’un travail de trois ans”, raconte Cédric Nagau, 25 ans, pour éviter “les incompréhensions, les quiproquos entre les jeunes et les adultes”.

Au départ, ces garçons et ces filles, graffeurs, rappeuses et auteurs d’un petit journal dans le quartier, se regroupent autour d’un projet un peu informel. “Je faisais du rap et je voulais que ma mère me comprenne”, se souvient Dalla Touré, 22 ans. Dans le petit journal de quartier, un petit lexique est publié. L’idée est née.

Commence alors une longue recherche, notamment avec “Le Petit Robert”, pour retrouver l’étymologie des mots. Des recoupements sont effectués dans de nombreux quartiers d’Ile-de-France et d’ailleurs pour voir si un mot peut avoir plusieurs significations.

“On s’est rendu compte que nous n’avions rien inventé de nouveau en termes de langue”, explique Cindy Azor, étudiante en BTS de 19 ans. “Par exemple +daron et daronne+, mots qu’on utilise pour désigner le père et la mère, existaient déjà. Ils viennent de dam, qui voulait dire seigneur, et de baron et auraient désigné ensuite le roi et la reine”. Or les parents “règnent”.

Ce langage imagé reflète les origines diverses des habitants de ces quartiers avec des emprunts au portugais, à l’arabe ou aux langues africaines, mais aussi la culture de la “génération fast food”, commente Cédric Nagau. Ainsi, le fourgon de police n’est plus appelé “panier à salade” mais “boîte de six”, en allusion à la boîte de beignets de poulet d’une enseigne de restauration rapide.

“C’est une langue parlée, pas écrite ou alors comme tag avec un certain esthétisme. Il nous a fallu la traduire”, explique Franck Longepied, 25 ans, tagueur devenu graphiste dans l’industrie.

Ce lexique, magnifiquement illustré par des graffs ou des petites saynètes expliquant les mots, permet de comprendre qu’un “bail” n’a rien à voir avec un contrat entre deux parties, mais qu’il s’agit d’un plan amoureux, qu’un “Boug” est un mec, que “ma came” n’est pas une quelconque substance illicite qu’on fume ou sniffe mais sert à désigner un pote, aussi nommé “gros”…

“Cet ouvrage est la preuve que des jeunes peuvent travailler sur le long terme”, souligne Marcela Perez, de l’association Permis de vivre.

Contactés à mi-parcours par divers éditeurs, les jeunes ont rencontré un avocat spécialisé dans les droits d’auteur avant de finalement signer un contrat avec les éditions Fleuve Noir.

La préface de l’ouvrage, tiré à 20.000 exemplaires, fait dialoguer Alain Rey, linguiste, collaborateur notamment pour le Robert, et le rappeur Disiz la Peste, qui a grandi à Evry, sur l’évolution du langage.

(“Lexik des cités”, éditions Fleuve Noir, 366 pages, 19,90 euros, le 4 octobre en librairie)

© 2007 AFP

Journal du Dimanche

Le linguiste et les frolos1

Par Adeline FLEURY

“Quelle galère de faire un dictionnaire !” La formule claque comme dans un morceau de rap au milieu d’un terrain vague délimité par des murs aux tags baveux. Au coeur d’une cité du 14e arrondissement de Paris, ils se font face, comme dans une “battle”, ces concours de danse hip-hop organisés dans les halls d’immeubles ou les hangars désaffectés. D’un côté, Alain Rey, linguiste et philosophe de la langue française, au regard cerclé de grosses lunettes noires, qui distille exemples et nuances sémantiques, manie et remanie définitions, locutions et expressions dans le Petit Robert depuis 1967. De l’autre, Cédric, Marie et Franck, trois jeunes dits de banlieue, qui ont grandi dans le quartier populaire du Bois Sauvage, à Evry (Essonne).

Trois contre un, le combat de la tchatche semble perdu d’avance pour Rey. Et que peuvent bien avoir à se dire un lexicologue de 79 ans et trois gamins au look capuche-baskets ? Cela peut surprendre, mais ils ont en commun l’amour des mots. Et, pour les jeunes, “Alain Rey, c’est maximum respect”, puisqu’il a oeuvré pour que les “ripoux”, “keum”, “keuf” ou encore “meuf” aient droit de cité dans les pages du Robert.

Dans l’édition 2008 du vénérable dictionnaire, Alain Rey ose même accoler au mot “rebeu” (beur en verlan) une phrase extraite d’un polar du Marseillais Jean-Claude Izzo: “T’es un pauvre petit rebeu qu’un connard de flic fait chier.” Il n’en fallait pas plus pour susciter la colère des syndicats de policiers et pour que la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, exprime sa désapprobation… Lorsqu’il raconte l’anecdote à ses interlocuteurs, Rey fait son petit effet. “Non, c’est pas possible !”, s’exclame Cédric, 25 ans. “Mais si, mais si, je vous l’ai dit, c’est la galère de faire un dictionnaire…” “On vous croit m’sieur, on sait ce que c’est nous aussi!”, répond le jeune Antillais.

Une tchatche nourrie de mots d’ailleurs

Avec une petite dizaine de coauteurs, au sein de l’association “Permis de vivre la ville”, Cédric, Marie et Franck viennent de concocter leur Lexik des cités2. Face au linguiste de renom, ils racontent avec enthousiasme la genèse de leur dictionnaire très spécial. Trois ans à faire des allers-retours entre le français courant et le langage de la banlieue, ce vocabulaire des sous-ensembles né dans les cages d’escalier et les cours d’écoles classées ZEP, afin de compiler et expliquer 241 expressions qui chantent leur quotidien à eux.

Le linguiste et professeur à la Sorbonne, Jean-Pierre Goudaillier, avait déjà signé un dictionnaire du français contemporain des cités (Comment tu tchatches ! Maisonneuve et Larose), mais le lexique de la bande d’Evry est une expérience au goût authentique. Pour la première fois, ce sont des jeunes des cités qui ont pris du recul par rapport à leur propre vocabulaire. Et se sont découvert un engouement pour l’écriture, les jeux de mots et l’histoire des langues.

Car ces graffeurs, rappeurs et auteurs d’un petit journal de quartier ont non seulement fait le tour des banlieues parisiennes, carnet à spirale et stylo en main, pour recueillir un maximum de nuances du parler du bitume; ils se sont également plongés dans les dictionnaires, parfois de vieux français, et les ouvrages de linguistique, pour essayer de comprendre les origines de leurs expressions. Le Lexik des cités, c’est une tchatche nourrie de mots d’ailleurs, d’Afrique noire, du Maghreb, du Portugal, des Etats-Unis, mais aussi venus du passé. Et cela plaît à Alain Rey, qui use d’un néologisme pour synthétiser ces emprunts: “La grande métisserie”. “Il n’y a pas de frontières pour les mots. La langue est à tout le monde. Pour elle, il n’y a pas de ministère de l’Immigration !”, clame-t-il.

Rey: “Ils sortent de la fonction cryptique de leur vocabulaire”

Séduit par le projet - il y voit “un témoignage à la fois social, esthétique et culturel” -, Alain Rey en cosigne la préface avec le rappeur Disiz la Peste. Il s’en explique ainsi: “J’ai toujours été sensible aux éléments qui sont en mouvement dans le français. Mais la grammaire, la façon de fabriquer les phrases, ça bouge lentement. On n’y est pas sensible. La seule sensibilité au mouvement, c’est la sensibilité à la faute. Si on n’accepte pas la possibilité de la faute, on fige la langue. Et si on fixe une langue, elle devient une langue morte. Moi, je trouve que la nouveauté vient de partout. Le langage des cités est une chance évidente pour le français.”

Dans le Lexik, l’accro aux occurrences a repéré des mots, certains figurant dans le dictionnaire, dont il ne soupçonnait pas l’usage. “Votre façon d’employer ‘moelleux’, par exemple, apporte une nouvelle valeur sémantique à cet adjectif”, fait-il remarquer aux auteurs. Et Franck d’expliquer qu’”être moelleux”, c’est avoir la flemme. “Pas par fainéantise, mais plus par aise. On se sent tellement bien dans un fauteuil que l’on est trop moelleux pour en sortir.” “J’aime bien, conclut Alain Rey. Je suis sûr que si j’envoyais cette définition aux académiciens, ils ne seraient pas critiques.”

Marie, Cédric et Franck expliquent leur motivation par le ras-le-bol d’être stigmatisés par le langage. “On se rendait compte que l’on n’était pas compris par les autres milieux sociaux. C’est pour éviter les quiproquos que l’on a réalisé ce dico.” Car la tchatche des cités fait peur à qui ne la pratique pas. Parler fort, user de la vanne à tout-va, c’est une façon de poser des barrières. “Avec ce lexique, analyse Alain Rey, les jeunes franchissent une étape, ils sortent de la fonction cryptique de leur vocabulaire qui consiste à cacher les choses, communiquer entre soi sans être compris du monde extérieur.” “Oui, à la base c’est un moyen de ne pas nous faire comprendre des parents, mais là on veut justement sortir de cela”, renchérit Marie, 22 ans.

Le patron du Robert, qui a toujours eu une tendresse pour les argots, en rappelle une constante: “C’est un milieu social spécifique qui se fabrique un langage. Quand on parlait d’argot en 1900, c’était celui issu des milieux délinquants, des casseurs, des prostituées.” C’est ce qu’il nomme “la fonction identitaire” du vocabulaire. Du contexte social découlent les usages d’une langue. En clair, s’il n’y avait pas de chômage dans les cités, il n’y aurait pas de lexique non plus: “Les groupes ne dureraient pas plus longtemps que l’adolescence.”

Le SMS, héritier du rébus ?

La galère source de verve ? Pas si sûr. Certains linguistes voient dans le langage des cités un appauvrissement de la langue française. C’est le cas d’Alain Bentolila, qui va jusqu’à dénoncer “une pauvreté absolue”. Ce qui fait bondir monsieur Petit Robert. “Les détracteurs du langage des cités ne voient que la fréquence à laquelle les jeunes utilisent les mêmes mots. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en connaissent pas d’autres.” “Faut pas croire, nous n’avons pas que 400 mots de vocabulaire”, s’agace Franck. Idem pour les SMS. “Ce n’est pas du tout une langue, mais un jeu codé basé sur la phonétique comme l’était le rébus au XVIe siècle, souligne Alain Rey. Le rébus a eu un succès fou pendant près de deux siècles, il n’a pas pour autant abîmé la langue française. Bien sûr que les SMS peuvent être catastrophiques pour les mômes qui n’ont pas bien appris à écrire, parce que cela les embrouille. Pour les autres, c’est seulement un jeu.”

La stigmatisation orthographique irrite le boulimique des lettres. “Si vous voyiez la variété des orthographes chez les premiers imprimeurs français! Certains textes sont en écriture phonétique sans qu’on n’y ait rien trouvé à redire. Et les poètes du XVIe prenaient d’énormes libertés par rapport à la grammaire et l’orthographe. Alors, laissons à la culture hip-hop ses licences poétiques.” Pour le linguiste, une conclusion s’impose: “Il est urgent de faire la réforme de l’orthographe, sinon on va aboutir à deux langues, le français écrit et le français parlé. Et les fossés se creuseront encore plus.” En tout cas, entre le vieil homme et les jeunes, le fossé générationnel est vite oublié. Alain Rey s’amuse à reproduire le “tchip” des cités, cette aspiration proche du sifflement accompagnée d’un regard d’agacement en coin. Cédric n’en est pas revenu: “On a même fait tchiper Alain Rey, t’as vu !”

L’Humanité

Un « lexic » qui déchire

Lexic des cités, Équipe Permis de vivre la ville. Dessins de Cédric Nagau, tags de Franck Longepied. Éditions Fleuve noir, 366 pages, 19,90 euros.

D’« affiche », honte, à « zonz », prison, c’est tout un univers que nous livre ce « lexic » pas ordinaire. On y trouvera l’origine ou le mode de formation de bien des vocables qui sont depuis longtemps passés dans l’espace public, et on en découvrira bien d’autres, conscients d’ailleurs que demain, aujourd’hui peut-être, il sera aussi désuet qu’un dictionnaire de l’argot apache de 1900. En attendant, que rien ne vous empêche de prendre plaisir à cette plongée dans une langue à l’état naissant. Et même, puisque le mot est dans les dictionnaires, de le kiffer.

Au-delà du pittoresque, il faut lire cet ouvrage autrement que pour le plaisir de s’encanailler un peu au contact du parler « 6-T ». Ce livre procède d’une aventure, celle d’Alhassan, Alhousseynou, Boudia, Cédric, Cindy, Dalla, Franck, Imane, Kandé Marcela et Marie. Avec l’association Permis de vivre la ville, d’Évry, ils ont fait un travail qui a dépassé largement la simple liste de mots collectés. Comme dans tout exercice de ce genre, la question des frontières, de la définition du domaine apparaît dée. Ce mot est-il spécifique des cités ou appartient-il au parler populaire courant ? Comment est-il employé ? Est-ce une insulte ou une moquerie complice ? Puis vient celle des origines (anglais, arabe, gitan, voire alsacien), de l’ancienneté dans le vocabulaire. Ainsi « daron », « coco » ou « blaze » viennent tout droit de l’univers des marlous de l’entre-deux-guerres, et « ambiancer » a une longue carrière chez les élégants d’origine africaine (pardon, les « kainfs ») en particuliers les Zaïrois (les « Z »). Enfin, la formation du mot est donnée en détail, avec des verlans de verlans abrégés qui donnent le vertige. On l’aura compris, les raisons ne manquent pas pour s’offrir ce futur « usuel » dans votre bibliothèque. Et s’il fallait en fournir une, l’entretien entre Alain Rey et le rappeur Dissiz la Peste vaut le détour.

A. N. - 25 Octobre 2007 (source : http://www.humanite.fr/)

Metro France

Mots des cités : une sacrée mêlée

Des jeunes d’Evry publient un « Lexik des cités ». Un bouillon décapant pour le français.

Des darons chelous qui se font carotte leur graillance, un frolo qui bave à son boug que sa copine le dribble, un sauce qui tourne ouf… C’est quoi ce daawa ! On nage en plein délire ! Et puis d’où vient ce « Lexik des cités » ? Avec un k, en plus ! Pauvre langue de Molière, un vent toxique s’abat sur ton corps frêle. Du calme ! Loin de faire main basse sur le français académique, les 241 termes de ce dictionnaire déroutant, réalisé par des jeunes de banlieue et publié aujourd’hui, révèlent plutôt une autre manière de jongler avec les mots.

Fruit d’un travail de trois ans soutenu par l’association Permis de vivre la ville, ce Lexik était au départ une réponse à un appel à projets lancé par la préfecture et le conseil général de l’Essonne pour lutter contre les violences dans les cités : « On voulait juste écrire un petit lexique pour notre quartier, Bois-Sauvage, à Evry, afin d’éviter les quiproquos entre jeunes et adultes, sources de tensions, donc de violences, explique l’un des dix auteurs, Franck, tagueur devenu graphiste. Très vite, on s’est rendu compte que ça pouvait aussi dissiper certains malentendus entre banlieusards et citadins. »

Des mots « cash », pas forcément agressifs ou orduriers… « Quand Franck m’appelle négro, des gens nous jettent des regards en coin, choqués, parce que je suis noir, raconte Cédric, qui s’est notamment occupé de la partie dessinée du Lexik. Mais ce n’est pas du racisme, on côtoie tant de cultures différentes ! En fait, entre nous, négro, ça veut dire pote. Je peux lui retourner le compliment, même s’il est blanc. » De même, si « piquer » vous fait tressauter, dites-vous qu’il peut signifier « dormir » ou « partir », et non « voler ». Quant au terme « gros », il ne se moque pas obligatoirement de la corpulence de la personne interpellée, mais signifie « mec » avec une connotation affectueuse finalement plus proche de ce que « gros » signifiait au XVIIIe siècle au sens figuré (« personne riche, puissante »).

Laboratoire de curieux mélanges

En ébullition permanente, le langage fleuri des banlieues se révèle un incroyable laboratoire où de curieux mélanges s’opèrent. Où le vieil argot, le verlan en fin de règne et l’ancien français s’emmêlent, où les emprunts au rap américain, au tzigane et au portugais se toisent, où les expressions arabes, les mots antillais et les dialectes africains commercent. Et ainsi évolue le français, affirment le linguiste Alain Rey (lire notre interview) et le rappeur Disiz la Peste dans un dialogue faisant office de préface à ce ludique ouvrage.

« Etymofolies » (jeux de mots courts et percutants), illustrations humoristiques, tags et grafs s’enchaînent, ponctués d’explications sur les sens multiples et l’origine des mots. « Sur cette dernière partie, nous avons fait beaucoup de recherches, explique Marie, étudiante en anglais, autre participante au projet. On a fouiné sur Internet, dévoré des dicos à la BNF et à Beaubourg, rencontré des linguistes, des professeurs d’arabe, mené des enquêtes de proximité dans le quartier. Alors qu’on n’avait aucune piste sur le tchip (aspiration proche du sifflement), on a même obtenu des réponses grâce à ma mère, d’origine haïtienne, et aux parents de Cédric, qui sont antillais. »

Si ce Lexik leur a permis de « montrer que les jeunes de banlieues étaient capables d’aller au bout d’un si gros projet » et de découvrir le monde de l’édition de A à Z , les dix « Lexikeurz » retiennent surtout une « aventure collective extraordinaire », basée sur des rencontres humaines tous azimuts et sur une « redécouverte de leurs racines culturelles, à la fois françaises et étrangères ». Un plongeon dans une histoire étourdissante, portant notamment les marques de la colonisation et de l’immigration. A l’image de « Y’a Dra » (« il y a une bagarre »), récemment importé du Mali et de Côte d’Ivoire, issu à l’origine d’une déformation de l’expression française « être dans de sales draps ». Etonnant, non ?

Olivier Aubrée - Metrofrance.com - 03–10–2007 - (Source : http://www.metrofrance.com/)

« Un melting-pot à la française » (Alain Rey)

Alain Rey, conseiller linguistique du Robert, commente le Lexik des Cités

Ce Lexik a-t-il une légitimité linguistique ?
Oui, dans la mesure où il est basé sur un travail sérieux de trois ans, sur des recherches linguistiques relativement fouillées, et qu’il a, fait assez inédit, été réalisé « de l’intérieur », par des jeunes de banlieues.

Révèle-t-il un appauvrissement du français ?
Pour parler d’appauvrissement, il faudrait prouver que ces mots provoquent la disparition des ceux qui existent déjà. Il s’agit plutôt d’un double enrichissement : oral, mais aussi visuel, car ces mots sont portés par des graphes, qui sont comme une nouvelle calligraphie… Contrairement à ce qui se passe dans les cultures arabe et chinoise, le Français avait perdu le goût de cet art depuis le XVIIIe siècle.

Le langage des cités est très codé, mais certains mots deviennent courants…
Comme beaucoup de jargons, ce langage a au départ une fonction de cryptage, c’est un code pour se comprendre « entre soi », mais c’est ainsi que le Français, depuis 1 000 ans, s’enrichit. Il y a toujours eu une proportion de nouveaux mots nés dans des couches spécifiques de la population. Beaucoup sont voués à disparaître très rapidement : effet de mode passager, difficulté de prononciation, sens ou utilisation trop confus, l’élimination se fait naturellement. Mais un certain nombre pénètrent durablement dans les cours d’école. Les enfants se ruent sur ces nouveaux mots parce que ça embête un peu les parents, et puis ce langage de génération fait tâche d’huile, et des mots passent dans le langage courant, toutes catégories sociales confondues.

L’évolution du français est-elle la même dans tous les pays ?
Le français du Québec s’enrichit de l’arrivée croissante des Asiatiques et des Latinos au Canada. La Belgique a une évolution plutôt « turque ». La France bénéficie plutôt des cartes « tziganes, arabes, berbères, antillaises, africaines… » Hors de la francophonie, on observe le même phénomène spontané : l’anglais des Etats-Unis se mâtine de mots latinos et noirs américains (le black english), là aussi beaucoup par le biais des banlieues.

De là à faire entrer tous les mots devenus courants dans les dictionnaires…
Les nouveaux mots acceptés par les « garants » de la langue française doivent tenir compte de l’évolution de la population, des données sociologiques. Sinon, la langue ne serait qu’un artifice qui ne correspondrait pas à la réalité, ce serait absurde ! Aujourd’hui, « kiffer » et « keuf » ne sont plus des mots des cités, mais des mots familiers. Cette année, « rebeu » (arabe), aujourd’hui plus utilisé que « beur », un peu dépassé, entre dans les dictionnaires. Bien sûr, il faut veiller à ce que le Français reste correct, garde sa cohérence et reste plus ou moins fidèle à sa manière de fonctionner (glissements de sens par métaphore ou bien emprunts à d’autres langues en contact avec le territoire francophone).

Dans ce Lexik, des mots méritent-ils l’attention des « gardiens » du français ?
J’en vois plusieurs qui méritent d’être examinés, car ils restent conformes aux habitudes d’évolution du français. « Moelleux », au sens « être mou, avoir la flemme », est une jolie métaphore. Elle pourrait avoir sa place dans un dico. De même, « condé », pour « policier », déjà présent dans plusieurs dicos d’argot, a un vrai rapport avec notre histoire de France. Ce terme désignait le haut responsable de la police sous l’Ancien Régime.

Plus généralement, quels sont les critères pour faire entrer un mot dans les dictionnaires ?
Il y en a beaucoup. Entre autres, la statistique de fréquence sur Internet, la généralisation de l’usage du mot dans l’ensemble de la société, le respect des habitudes d’évolution du français, le potentiel de longévité… Il y aussi des critères esthétiques et bien sûr un équilibre des origines à assurer. Nous sommes par exemple très réticents vis-à-vis de la déferlante de mots informatiques anglo-saxons. Il ne faut pas qu’une seule origine ait le monopole de la nouveauté.

Y a-t-il des différences de traitement des nouveaux mots entre l’Académie française, Le Robert et Le Larrousse ?
Oui. L’Académie française est beaucoup plus réticente par rapport à la nouveauté, Son rôle est de préserver la bonne image du français et de garantir que, lorsqu’on la consulte, on ait la certitude de ne pas faire de faute de français. La Larousse et le Robert sont plus ouverts à la nouveauté. Le Larousse accepte notamment beaucoup de nouveaux termes techniques et scientifiques. Le Robert est un peu moins « sage » : les définitions du mot « couille », par exemple, sont plus denses, plus détaillées. Le Robert a en tout cas la volonté de se baser sur des observations sociologiques. Le choix des mots permet de dresser un portrait de la société française collant au plus proche de la réalité. De même que le Littré est un portrait de la société des XVIIe et XVIIIe siècles, de Malherbe à Chateaubriand…

Alors, la richesse de ce Lexik est-il un symptôme positif pour notre société, en tout cas pour les banlieues ?
Tous ces enrichissements reflètent effectivement de manière positive le melting-pot à la française : j’y vois des signe d’échanges denses, dans la même langue, entre cultures d’origine et d’arrivée… Finalement, les mots recensés dans ce lexique apportent un coup de projecteur peut-être plus équilibré sur ce qui se passe vraiment dans les banlieues (points positifs et négatifs), alors que les médias, avec notamment les polémiques sur l’immigration ou les violences, nous renvoient une image qui ne correspond qu’à 1% de la réalité…
En ce qui me concerne, je suis par ailleurs favorable à un autre enrichissement de la langue française : il faudrait faire entrer plus de mots ou d’expressions issus des langues et patois régionaux. Les dictionnaires actuels traduisent une façon de parler un peu trop « Ile-de-France », à mon goût.

Pour conclure : la langue française est-elle vraiment en bonne santé ?
Sa santé est plutôt bonne, oui. La preuve, certains écrivains dont ce n’est pas la langue maternelle, comme Kundera ou Jonathan Littell (« les Bienveillantes »), se mettent à écrire en français. Et puis, contrairement à certaine idées reçues, le français influence beaucoup les autres langues, encore aujourd’hui…

Olivier Aubrée (Metrofrance.com) (Source : http://www.metrofrance.com/)

Compte-rendu de Nicolas Michot (sur dicorevue.fr)

 

1 Frolo, n.m.: garçon. Synonymes: boug, igo, keumé, kho. “Amine était amoureux de la belle Esmeralda, mais elle ne voulait pas de lui. Pour le consoler, on lui disait: ‘Laisse tomber, Frolo, t’as de la chance de ne pas être le bossu de l’histoire.’”

2 Lexik des cités, Fleuve noir, 365 p., 19,90 euros. A paraître le 4 octobre.


Citer cette page → « Revue de presse de Lexik des cités », ABC de la langue française, http://www.languefrancaise.net/Argot/LexikDesCitesRevueDePresse > (contributeur(s) : gb ; version n°5 du 2010–12–08 ; consultée le 2014–04–21)


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