anonyme. La pègre repentante

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Titre : La pègre repentante
Auteur : anonyme
Date : 1847
NbEditions :
NbMots : 108
Mots clés : source ; arg
Type : correspondance
Contributeurs : gb
Discussion

anonyme : La pègre repentante

Texte

La Pègre repentante à S.M. le Gros Dabuche.
(d'après Henwood)

Fiston,

Nos chasses n'ont cessé de lansquiner depuis qu'on t'exbalança sur le grand trimar ; une longe s'est ésgarée depuis qu'à tézigue nous avons brodé sur le mince pour notre décarade du pré, tu dois penser combien nous crossions de voir nos durs riblés que de plus belle.

Mais ô grand Mec,

Tu as raboulé sur notre orgue, et la première plombe qui va crosser sera celle de notre exbalancement ; nous te rebrodons ce babillard pour te prier de rengracier sur le panidechy en faveur de nos zigues ; c'est toujours du bocard pané que les amis de la patache brodent pour toi, las d'être au pré où l'on nous saboule sans cesse, où l'on lansquine toute la longe, où l'on ne peut roupiller de la sorgue, où les durs nous attigent les guibolles, enfin où l'on est sans frusque, sans lizette, sans limasse, sans combre, sans loubions, sans blavins, pas de passifs de la mère Roussemont, pas de bogue pour savoir les plombes, sans larton, sans crigne, sans tréfouin, sans picton, sans eaudafe, en un mot rien à morfiller, et du cercle niberte.

Nous déposons à tes paturons nos demandes de rengraciement, et si tu veux nous exbalancer du bord de la lance, nous te jurons de ne plus goupiner et d'aller à la chique prier le ratichon de te dire des messes ; nous abandonnons tous les flanchets, tels que le suage, l'escarpe, la rencontre, le grand trimar avec bayaffes, la cambriole, les caroubles, la roulette, la tire la roulette, la ramastique, la chique, la berlurette dans les antonnes, l'encarade, la décarade, le bonjour, le bonsoir, l'arca, le flouan et même la beugne, sans oublier le macquillage de faffes et de tuner ; nous ne nous réservons pas seulement de défleurir la pigousse ni de toucher aux six pans qui planquent les falourdes engourdies.

Nous laissons à ton orgue le sort de nos larques, et nous espérons que tu voudras bien les rendre à leurs marpeaux, si toutefois elles veulent rengracier sur le goupinage et renoncer à la tire aux dardillons.

Nous te réitérons, gros fiston, très révéré Mec, notre serment ; si nous y manquons, que le grand rabbin nous esbigne de son Saint-Patelin ; plutôt mille fois canner, ou aller de garnaffe en garnaffe. Nous te souhaitons cent longes de bonheur et attendons nos rengraciements pour prendre le grand trimar et canner par t'ézigue.

La Pègre repentante à S.M. le Gros Dabuche.
(d'après Esnault)

Fiston,

Nos chasses n'ont cessé de lansquiner depuis qu'on t'exbalança sur le grand trimar ; une longe s'est esgarée depuis qu'à tézigue nous avons brodé sur le mince pour notre décarade du pré, tu dois penser combien nous crossions de voir nos durs riblés que de plus belle.

Mais ô grand Mec,

Tu as raboulé sur notre orgue, et la première plombe qui va crosser sera celle de notre exbalancement ; nous te rebrodons ce babillard pour te prier de rengracier sur le panidechy en faveur de nos zigues ; c'est toujours du brocard pané que les amis de la patache brodent pour toi, las d'être au pré où l'on nous saboule sans cesse, où l'on lansquine toute la longe, où l'on ne peut roupiller de la sorgue, où les dures nous attigent les guibolles, enfin où l'on est sans frusque, sans lizette, sans limasse, sans combre, sans loubion, sans blavin, pas de passifs de la mère Roussemont, pas de bogue pour savoir les plombes, sans lartou, sans crigne, sans tréfouin, sans picton, sans eaudafe, en un mot rien à morfiller, et du cercle niberte.

Nous déposons à tes paturons nos demandes de rengraciement, et si tu veux nous exbalancer du bord de la lance, nous te jurons de ne plus goupiner et d'aller à la chique prier le ratichon de te dire des messes ; nous abandonnons tous les flanchets, tels que le suage, l'escarpe, la rencontre, le grand trimar avec bayaffes, la cambriole, les caroubles, la roulette, la tire, la ramastique, la chique, la berlurette dans les antermes, l'encarade, la décarade, le bonjour, le bonsoir, l'arca, le flouan, l'étouf et même la beugne, sans oublier le marquillage de faffes et de tunes ; nous ne nous réservons pas seulement de défleurir la pigousse ni de toucher aux six pans qui planquent les falourdes engourdies.

Nous laissons à ton orgue le sort de nos largues, et nous espérons que tu voudras bien les rendre à leurs marpeaux, si toutefois elle veulent rengracier sur le goupinage et renoncer à la tire aux dardillons.

Nous te réitérons, gros fiston, très révéré Mec, notre serment ; si nous y manquons, que le grand rabbin nous esbigne de son Saint-Patelin ; plutôt mille fois canner, ou aller de garnaffe en garnaffe. Nous te souhaitons cent longes de bonheur et attendons nos rengraciements pour prendre le grand trimar et canner par t'ézigue.

Les malheureux forçats à S.M. Louis XVIII, roi de France.

Sire,

Nos yeux n'ont cessé de verser des larmes depuis que nous fûmes privés de votre auguste présence. Une année de souffrance s'est passée depuis l'époque où nous avions pris la respectueuse liberté de vous adresser une demande en grâce, et ce fut, vous n'en pouvez douter, ô grand roi, un surcroît de douleur en nous voyant, par la malveillance, frustrés de tout espoir de liberté ;

mais votre retour a ranimé notre espérance, et nous nous empressons de vous adresser notre supplique, gémissant loin de nos familles désolées, étant accablés de fers, exposés sans cesse au vent, à la pluie, souvent privés de dormir la nuit, mal vêtus, sans habit, une seule casaque, point de gilet, peu de chemises, pas de mouchoir de poche, de très gros souliers, souvent sans pain, sans viande, sans tabac, sans vin, sans eau-de-vie pure, enfin sans rien à manger et pas d'argent. Voilà le tableau de notre triste situation.

Nous implorons à genoux notre pardon, et si vous daignez nous accorder notre liberté, nous vous jurons de ne plus retomber dans de pareilles fautes ; nous nous rendrons de suite à l'église, où nous ferons chanter une messe en votre honneur et abandonnerons tout commerce illicite, tels que les crimes ci-après :
L'assassinat, le vol sur la route, de dépouiller les hommes en leur mettant un mouchoir sur la bouche, d'arrêter à main armée les voyageurs, de voler les chambres, de faire des fausses clefs, de voler les malles derrière les voitures, de voler les montres dans les goussets, de voler des pièces d'étoffes dans les boutiques, d'attraper le monde en vendant une bague de cuivre pour de l'or, de voler les vases sacrés dans les églises, d'enlever les troncs destinés aux pauvres et à l'entretien des autels, de chercher à fouiller dans les poches à la sortie des spectacles, d'aller de grand matin dans les hôtels garnis voler le monde pendant qu'il dort, d'aller le soir enlever les paniers d'argenterie quand le monde quitte la table, d'obtenir de l'argent en se servant du nom d'un homme comme il faut, de jouer avec [la] fraude, de suivre les personnes qui ont gagné au jeu et de les emmener dans un tripot pour pour les dévaliser, de vendre de la poussière pour de la poudre à tirer, et de faire de faux billets et de fausses pièces de monnaie ; nous ne voulons même plus aller dans les cimetières enlever les corps morts pour les vendre aux élèves en chirurgie.

Nous laissons à votre clémence le sort de nos femmes qui sont détenues ; nous espérons que vous voudrez bien les rendre à leurs époux, surtout si elles renoncent à ce que nous détestons désormais, et si elles veulent abandonner la prostitution.

Nous vous réitérons, grand roi, très révéré monarque, notre serment ; si nous y manquons, que Dieu nous anéantisse ; plutôt mourir ou mendier notre vie. Nous vous souhaitons cent années de bonheur et attendons de votre bonté notre pardon pour nous rendre dans nos pays, et mourir pour vous.


Sources

La pègre repentante est publiée pour la première fois Pierre Levot, dans la Revue bretonne et maritime en avril 1847, imprimée à Brest par Le Blois ; elle est ensuite reproduite et commentée par Esnault dans Les cahiers de l'Iroise, 12e année, n°4 (nouvelle série), 10-12/1965, pp. 241-244 puis, sans commentaires, réimprimée en annexe à Philippe Henwood, Bagnards à Brest, Editions Ouest-France, 1986, pp. 192-194.
« C'est sous une rubrique “Mélanges littéraires” que Levot présente “la Pègre”, avec une note prude : “À une époque où la littérature des bagnes semble jouir d'une faveur dont nous nous abstiendrons d'examiner les conséquences, il nous a semblé que la production du document inédit ci-dessus ne serait pas inopportune. La traduction de cette pétition fictive placée en regard initiera promptement chacun à ce langage tout exceptionnel et permettra aux amateurs du nouveau genre littéraire d'en mieux comprendre toutes les grâces et toutes les finesses.” » (Esnault)
Selon Esnault toujours, cette « pétition est imaginaire [...] Mais il n'est pas certain que quelque bagnard de bonne humeur n'ait pas prêté son bagoul à une élucubration. Et il n'est pas impossible que ce texte, qui se prétend écrit en 1815, un an après les Cent-Jours de Mars-Juin 1815, soit resté manuscrit pendant nombre d'années. »

Lexique

Les variantes entre les deux textes : la plupart du temps, Henwood a corrigé les coquilles du texte qu'il avait sous les yeux (lequel ?) ; il y a ajouté une erreur (redite de la « la roulette ») et escamoté un morceau d'énumération (« l'étouf »). La version d'Esnault est sans doute la plus proche de l'originale.

  • une longe s’est ésgarée / une longe s’est esgarée
  • c’est toujours du bocard pané / c’est toujours du brocard pané
  • où les durs nous attigent / où les dures nous attigent
  • sans loubions, sans blavins / sans loubion, sans blavin
  • sans larton / sans lartou
  • la roulette, la tire la roulette / la roulette, la tire
  • la berlurette dans les antonnes / la berlurette dans les antermes
  • le flouan et même la beugne / le flouan, l’étouf et même la beugne
  • sans oublier le macquillage / sans oublier le marquillage
  • et de tuner / et de tunes
  • de nos larques / de nos largues
  • elles veulent / elle veulent

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