Esnault vs Sainéan

En 1912, Sainéan fait paraître ses Sources de l'argot ancien, en 2 volumes, où il publie des documents argotiques anciens ainsi qu'un vaste et périlleux Glossaire étymologique (II, 263-468). Gaston Esnault en fait la critique en 1913. Mis en cause, Sainéan répond sur certains points de contradiction.
Cette page propose dans un tableau synthétique une vision contradictoire de cette opposition. Le texte est celui, rapidement corrigé, de la version textualisée disponible sur Archive.org. Ami lecteur, merci de corriger les erreurs qui n'ont pas été vues. L'orthographe réformée de la Revue de philologie française de Clédat a été conservée. Attention, quelques passages en écriture phonétique ont été mal transcrits (se reporter au texte imprimé).

Sources

Tableau contradictoire

Ancres : cance-cheulard ; berbuante ; couchant ; bois au dessus de l'oeil ; omettre ; vrignole ; otêpinière ; surfine ; payot ; péaix ; pon ; mouflauté ; rousture ; paffes ; bouisse ; fiques ; gaudilles ; maugrée ; marron ; farcher, radicrer, rigue, monfier, maron ; apolotte ; coues ; monfier ; ambier ; guenard ; supin, crampe ; cambrion ; pontanion ; tal ; la grande tasse ; pilote ; coq, cive ; qualité de l'édition de la Vie Généreuse ; jais, jonc ; pavillon, pavois ; gance ; mouillé, coquillon, roue, poteau ; panne ; aff ; que de beaux ; escarter ; bath ; salade ; argot conventionnel ou pas ?

 

Esnault (Gaston). Les lois de l'argot

Sainéan (Lazare). Argotica

cance & cheulard

cance, = clique, dans DLLEf-a (DELESALLE, Français- argot) provient de gance, = bande, ib. et dans DLLE (DESEALLE, Argot-français) ; c'est un g majuscule imprimé mal lu ; DLLE lui-même avait reconnu que cheulard, = gour- mand, provient de gueulard.

En passant sur les simples fautes d'impression que M. Esnault aurait pu se dispenser de corriger [telle] cance pour gancé [...]. C'est là besogne de prôte, et non pas de critique de textes.


« .... C'est un g majuscule imprimé mal lu ; Delesalle lui-même avait reconnu que cheulard, gourmand, provient de gueulard ».

Or, cheulard ne signifie pas « gourmand » et n'a rien de commun avec gueulard. C'est un terme du bas-langage parisien, très répandu, au sens d'ivrogne :

Ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. (Zola, Assommoir, p. 48.)
On ne m'y repincera plus avec ces cheulards-là. (Poulot, Le Sublime, p. 47.)
Nos cheulards dormaient sous la table au milieu d'une hécatombe de flacons. (Bruant, Dictionnaire, p. 243)

Le mot est d'origine dialectale : Champagne, cheuler, boire d'un trait (Baudouin) ; Verduno-Châlonnais, cheuler, trop boire, se saoûler (Fertiault).

Donc, la correction de Delesalle et d'Esnault s'évanouit.

berbuante

2. — berbuante (JARGON 1836) <- brebuante <- brobuante <- broquante (JARGON 1628), = bague, cette série d'altéra- tions, signalée Sainéan, Argot ancien, 22, est due, soulignons la cause pour oser l'invoquer à l'occasion, à un q retourné par le tipografe et devenant b.

Lorsqu'il s'agit des termes de l'argot ancien, pour être en droit d'en redresser les formes qu'on suppose erronées, il faut disposer au moins d'une variante donnée par les autres éditions. Sans ce critère, toute identification est arbitraire, dangereuse même.

Soit la forme brobuante, bague, du Jargon de 1836 : cette coquille remonte à BROQUANTE, leçon de l'édition princeps de 1628. Faute de cette dernière, toute identification de brobuante restait sujette à caution.

C'est là le point faible des identifications de M. Esnault.

couchant

3. — « COUCHANT, soleil » offre une image, que M. Sai- néan sanctionne, d'astre « qui descend et va disparaître à l'horizon », Sources, II, 319. — Pourquoi, je vous prie, le soleil n'est-il pas aussi un Levant ? Fisique ? métafisique ? ou bien la fameuse « mentalité à part » des jargonneurs ?

Or, PECHON DE RUBY 1596 ne donne pas couchant = soleil, il donne huré couchant = soleil. — Surtout je m'étonne que M. Sainéan en le réimprimant ne se soit pas aperçu que ce c est à la place d'un l dans :

« Huré couchant, le soleil
La vaine louchante, la lune
Louchettes, estoilles »

Cependant, — on sait que P. DE RUBY donne « Lous- chans, yeux. », — la famille était plaisante : le gros œil, l'œil raté ou mauvais-œil, et les œillets. — Et M. Sainéan s'était rendu conte antérieurement que la vaine couchante = la nuit dans P. DE RUBY 1627 provient de la vaine lou- chante = la lune de P. DE RUBY 1596.

comment admettre sa correction de COUCHANT, soleil, leçon uniquement connue de la Vie généreuse de 1596, en louchant, sous prétexte que le même document nous donne louchante, lune ? L'argument nous paraît insuffisant, et les objections d'ordre sémantique peu sérieuses.

bois au-dessus de l'oeil-jard

4. — Voici un cas plus complexe : « Bois au-dessus de l'œil-jard, savoir et entendre l'argot. » JARGON 1849 ; — « BOIS AU DESSUS DE L'ŒIL-JARD. <...> Expression obs- cure (cf. un essai d'explication dans le Supplément de Lar- chey). » SAIN., Sources, II, 291.

Ce petit problème se résout ainsi : le bois au-dessus de l'œil d'un arbre s'appelle en jardinage argot. — La preuve comporte deus moments.

Il faut d'abord remonter du jargon 1849 à un placard paru l'année précédente, l'Argot et Jargon d'ALEXANDRE PIERRE 1848, où on lit :

Argotbête
Argotéqui se croit spirituel

et à vint-sis lignes d'intervalle :

Bouchermédecin
Bois au dessus de l'œil jardil sait et entend l'argot
Braillardcaleçon

C'est là que le JARGON 1849 a puisé, satisfait d'avoir ajouté deus traits d'union.

Le segond moment de la preuve, disons-le tout de suite, consiste à trouver le texte que PIERRE a dû copier ; c'est celui-ci, de BOiSTE : « ARGOT, s. m. <...> (famil.) ; entendre l'-, se dit d'un homme adroit, intelligent, mais sans pro- bité (peu usité). —, t. de jard., bois au-dessus de l'œil. mieux Ergot . » Dictionnaire, 1843.

Quant au texte de PIERRE, il a pu être primitivement :

Argotbois au-dessus de l'œil, jard
Argotébête, qui se croit spirituel
... 
Bonit le jars (il)il sait et entend l'argot
... 
Bouchermédecin
Braillardcaleçon

(« Il entend le jars » est dans OUDIN.)

J'imagine *Bonit le jars devenu *Bouit le jars en première épreuve, descendu alors à un nouveau rang alfabétique après Boucher, puis décidément déclaré inintelligible et remplacé par cette autre moitié de ligne où il y a aussi du jar. C'est ce qu'on appèle un mastic. — Voilà, maintenant que bois... est descendu, un vide en regard du mot Argot : l'auteur, ou le tipografe, le bouche en faisant monter bète ; et c'est pour cela que « ARGOT, bête », que SAIN., Sources, II, 273 accepte avec confiance, ne se lisait pas dans les éditions du JARGON avant 1849, c.-à-d. antérieures au placard de PIERRE ; elles avaient seulement la ligne « Argoté, qui se croit malin ». Rayons des réalités jargonnesques Argot = bête et Bois au-dessus de l'œil-jard.

commençons notre revue par quelques constatations positives.

Et tout d'abord par l'expression : Bois au-dessus de l'œil-jard, savoir et comprendre l'argot. L'explication de ce galimatias du Jargon de 1849 est à la fois intéressante et ingénieuse.

omettre

Je passe à des formes dues à l'erreur de lecture sur manuscrit.

omettre, = tuer, DLLE. — C'est On l'a occis mal écrit, lu *On l'a omis ; d'où un infinitif imaginaire, à sémantique douceâtre.

Voici un troisième exemple, à coup sûr moins important que ceus qui précèdent, mais accusant encore l'audace aventureuse de notre auteur :

« Je passe à des formes dues à l'erreur de lecture sur manuscrit. OMETTRE, tuer (Delesalle). C'est On l'a occis mal écrit, lu On l'a omis ; d'où un infinitif imaginaire, à sémantique douceâtre. »

Or Delesalle a emprunté le mot au Dictionnaire de Larchey, où on lit ceci : « L'omettre, le tuer » (Rabasse). c'est-à-dire que le policier Rabasse a communiqué ce terme à Larchey. La source, je le veus bien, n'inspire pas grande confiance pour le sens jargonnesquedu mot ; mais, en lui-même, le terme est réel et il fait encore une fois sentir la pente dangereuse sur laquelle glisse M. Esnault.

vrignole

6. — vrignole, = viande, DLLE ; « pour crignole » comme dit DLLE lui-même ; autre effet d'un c mal écrit.

En passant sur les simples fautes d'impression que M. Esnault aurait pu se dispenser de corriger [telle] crignole pour vrignole [...]. C'est là besogne de prôte, et non pas de critique de textes.

otêpinière

7. — On lit otêpinière dans le Condé (permis d'impri- mer) à la fin des éditions de colportage du JARGON : « je n'y itre mouchaillé floutière de vain et otêpinière de chenu, pourquoi j'itre foncé condé de la cartauder. », édition 1836, cité SAIN., Sources, I, 248. — Il eût fallu souligner le carac- tère adjudantesque et le caractère pédagogique de ce tème français-argot, dû à quelque sous-officier, non pas du royaume d'argot, mais de la république du colportage. M. Sainéan voit dans « OTÉPINIÈRE », ib., II, 410 (légère différence d'ortografe), un vrai mot d'origine et sens inconnus, un « ? ».

C'est simplement *crêpinière, = beaucoup, qui s'épèle crespinière dans JARGON 1836 aussi, à son ordre alfabétique : un C trop fermé suivi d'un r au dos trop pointu sont deve- nus Ot. — Traduction : Je n'y ai vu rien de mauvais et (j'y ai vu) beaucoup de bon ; aussi j'ai donné permis de l'impri- mer.

Passe encore pour des termes récents et isolés : tel OTÊPINIERE = crespiniere

surfine

8. — surfine, = « sœur de charité », = « voleuse qui quête à domicile pour de fausses bonnes œuvres » VIDOCQ. — M. Sainéan accepte cette forme. Je remarque que dans le lexique de Vidocq les mots voisins sont également satis- faits alfabétiquement d'encadrer surb- ou surf-.

Je trouve dur d'admettre surfine à côté de surbine qui exprime aussi le vol. Surbine me paraît autentique.

Mais je ne suis pas près d'y voir une « image agricole » (SAINÉAN, Sources, II, 452). Il me semble que le « radical » sur- est pris au verbe surfaire, =vendre trop cher (« Si un objet qui est vendu deux francs, le marchand le vend trois francs, il lui fait de la surbiue » ROSSIGNOL ; surbiner= trom- per, voler, dans le bas Maine) et le suffixe est -bè, -bin, comme dans d'autres mots argotiques.

J'ajouterais que mon explication convient également bien pour surbine = surveillance (de la police), où l'expli- cation par le binage agricole convient également mal ; c'est encore -bine ajouté au « radical » sur- de surveillance.

Un b suivi d'un i ont donné lu dans gourlu = hutte de branchage, DLLEf-a, qui est pour gourbi.

SURFINE, sœur de charité (Vidocq), appellation ironique qui n'a pas besoin d'explication, ne satisfait pas M. Esnault. Il veut que ce soit le même mot que SURBINE, surveillance de la haute police (Vidocq), en voyant dans ce dernier un « radical » de sur (faire) et le suffixe bin, bine, « comme dans d'autres mots argotiques ». Cependant, l'argot ignore absolument un suffixe bin, bine, les termes comme salbin et talbin, ainsi que les verbes correspondants, étant d'origine obscure.

payot

9. — C'est encore aus malheurs d'une initiale que nous devons « PAYOT, comptable du bagne, Vid. [ocq] <...> pour payol ou payou, payeur. » (SAIN., Sources, II, 415). Mais Vidocq n'est peut-être pas ici le vrai délinquant, Vidocq, que M. Sainéan a mal résumé. — Voici l'article en grand, donné heureusement autre part : « PAYOT, forçat chargé de délivrer les vivres aux cuisiniers du bagne, et d'une partie de la comptabilité. » ibid., 147.

Que la page 415 m'ait suggéré fayol, = haricot, personne, après la page 147, ne doutera que ce soit à bon droit. Cou- ramment nos matelots s'entrenomment bouffeurs de fayols, par ellipse fayols, par sentiment élégiaque viens fayols, par sinonimie vieilles gourganes ; les forçats de Brest et de Tou- lon, maritimisés par leur habitat et leur alimentation, étaient tout aussi farineus ; mais celui-là l'était éminem- ment et haïssablement qui leur délivrait les fayols.

Je pose donc : Fayol ou Fayot = forçat embusqué déta- ché aus Vivres et à la Comptabilité.

Rapprochez : « Haricot vert, mauvais voleur », JARGON 1849), — faus-sens peut-être, ou peut-être catacrèse formant un sens segond, à tirer du sens plus probable, Forçat qui sait mal son métier, pas à la coule, pas endurci, pas adulte ; — Hôtel des Haricots = prison de la Garde Nationale, LARCHEY, Dictionnaire historique.

D'ailleurs, comme traitement fonique, *payol <- payou n'est du français d'aucun tens, et *payou <- payeur, qui se réclame sans doute des patois du nord-ouest, oublie que les paysans, qui ne sont pas casernés sous un trésorier- économe, sont les payeurs, eus, (mais l'image est tout autre), soit du chicanous, soit de l'écorchous, soit du gabe- lous, et que, d'ailleurs, l'objet lui-même qui nous occupe, le forçat aus haricots, n'intéressait pas assez le paysan gallo, ou angevin, ou normand, pour lui exciter la fonétique.

PAYOT, comptable du bagne (Vidocq), « pour payol ou payou, payeur », ai-je écrit dans mes Sources. M. Esnault y voit (p. 166) une coquille pour fayol, haricot....

péaix

10. — Peut-être la même erreur tipografique, F->P, est-elle supposable ailleurs, et pourra-t-on rejoindre, d'une part, faierie, joint à droguerie dans le jobelin de Villon et son sinonime probablement, c.-à-d. l'équivalent de trom- perie ; faerie, même sens, dans G. Coquillart ; bailler la fée = se moquer, dans OUDIN ; et, d'autre part, péaix, « Péaix, malin, méchant. », Intérieur des prisons, 1846. — M. Sainéan est sans explication. — La terminaison est fort suspecte...

J'y vois féé = doué d'une vertu surnaturelle, mot assez démodé, depuis le tens de Perrault, pour que le DÉTENU notre auteur n'ait pas su l'écrire traditionnellement et qu'il ait glissé de *Féaix à Péaix. — Mon hipotèse se fonde, en sémantique, sur le savoir-populaire relatif aus êtres surna- turels non crétiens, et notamment sur Neptunus -> lutin = brouille-tout.

De même, dans PÉAIX, malin (« M. Sainéan est sans explication », p. 167), une fausse leçon pour un imaginaire féaix, induit de fée...

pon

C'est encore de vieus-français que je vois dans le mot suivant, ponne.

11 . — Mais ici une plus grosse erreur, si ma conjecture fl->p est juste, a altéré l'aspect du mot.

« Jument (une), une ponne. » LECLAIR. Chauffeurs d'Orgères, 1800. — M. Sainéan y trouve le féminin de pon, = cheval, qui apparaît dans VIDOCQ 1828, et c'est peut-être ce qui l'a empêché d'y voir l'image d'une jument pondeuse (car dans l'ouest les poules ponent). — Pon : « Peut-être abrégé de poney (1) » SAIN., Sources, II, 426.

Mais, fonétiquement, en 1828, pônè apocopé donnait

  • pôn, que Vidocq eût écrit *pone, et non pas põ (écrit pon).

Supposerons-nous que ponne = jument existait dès 1800 ? mais poney, ou plutôt pooni, apparaît seulement en 1801 (HDT) en demi-français de relation de voyage, et j'ajoute- rai qu'en 1913 il n'est pas encore populaire en France, du moins dans l'Ouest, — Orgères est dans le sud de l'Eure- et-Loir, — sauf chez les gens de cheval.

Pour moi, Vidocq a déduit pon, = cheval, de ponne, = jument, qu'il trouvait chez les Chauffeurs d'Orgères. Il l'a, à dire vrai, volé, et puis maquillé ; c'est le métier.

Rappelons-nous ce vieus-français félon, flong, = farouche, coléreus, piquant (en parlant d'un chardon dans le Roman de la Rose), si populaire qu'on l'employait au XVIe s. (GODE- FROY ; THUROT, Prononciation, I, 161 ; LITTRÉ) pour désigner les douleurs de disenterie et de coléra, les flons. On pro- nonça flõ dès 1466-1569 ; OUDIN censure cette pronon- ciation, preuve que le mot en français général ne signifiait plus que traître à son suzerain, et n'était plus populaire, vers 1650. — Cet adjectif est resté dans nos patois de haute Bretagne : « flõ [felon], chatouilleux (animal) » DOTTIN & LANGOUËT, Plechâtel ; — « Flõ, adj.= fougueux, fougasse : sõ jva é bé tro flõ <...> » DAGNET, Coglais ; à Guéméné- Penfao en 1911 en parlant d'un cheval, on prononce au masculin f l õ n, = peureus ; — en 1631, une châtelaine bretonne, Charlotte Gouyon, écrit dans son testament olo- grafe « mes deux jeunes chevaux, à savoir le quimper et le plaune », texte dans Annales de Bretagne, XVII, 104, je suppose que le transcripteur n'a pas su lire et je traduis :... le Quimper et le Flaune, le Flône.

C'est ce mot que je vois, au féminin, pris substantive- ment, dans le vocabulaire des Chauffeurs d'Orgères. Bref : un jumã flõn -> un flon grafié *flonne -> ponne. — J'ajouterai que l'usage de minuscules pour les initiales du côté argotique dans le manuscrit de Leclair explique la confusion (fl -> p mieus que Fl -> P), et que la disposition du lexique selon l'ordre alfabétique des mots français laissait le tipografe indifférent aus initiales des mots d'argot.

(1) . « Abrégé » ! C'est que M. Sainéan n'aime pas entendre parler d'apo- cope pour l'argot « ancien ». Ni de suffixes non plus, de sorte qu'il appèle labago (VIDOCQ) une « Amplification » de là-bas, icigaille (JARGON 1660), icicaille (JARGON 1634) une « Forme amplifiée » d'ici.

PON, cheval (Vidocq), que M. Esnault suppose à tort induit de ponne, jument (Chauffeurs), ne serait que le vieus français felon, farouche (p. 168)...

N'est-il pas suffisant d'énoncer de pareils rapproche- ments pour en faire ressortir toute l'inanité ?

moufflauté, mouflauté

12. — Merriflauté, chaudement vêtu, JARGON 1849, a été tiré de PIERRE 1848 ; M. Sainéan Ta bien vu ; mais il a lu dans PIERRE « Moufflauté », Sources, I, 210, ou mouflauté, ib., II, 403 ; et moi :

Moufflanterchaudement habillé

(PIERRE ignore les modes verbaus). Je trouve meilleure forme à *m uf l ã t é, fait sur un substantif hipotétique *m u n f l ã ou *m u f l ã t qui offre un suffixe cher au jargon.

Et je lui suppose comme sens premier : ganté de moufles, d'où le sens que donne PIERRE ; ce segond sens, d'ailleurs, rappèle l'extension qui, de mitouflé = ganté de mitoufles, a tiré emmitouflé = chaudement habillé ; il n'est donc nul- lement suspect.

Rapprochez n->u de noneur (= compère) -> noueur.

ø

rousture

13. — rousture. On lit dans JARGON 1849 : « Rousture, homme en surveillance. » (SAIN., Sources, I, 213). — Il est vrai que pierre 184S donnait

Romture homme en surveillance.

Mais M. Sainéan a laissé de côte ici le respect métodique des textes premiers, sans doute pour deus raisons, comme peut-être l'éditeur du JARGON, que romture ne sonne pas français, et que rousture offre une métafore. Je fais de même, sur les mêmes raisons, mais non pas en faveur de la même métafore.

M. Sainéan a cru qu'il s'agissait du quidam suspect que le quart d'œil cherche à souffler ; or il s'agit du forçat libéré, relativement libre, très relativement, resté en surveillance ; un homme, c'est de bon français, signifie, bagnard ou soldat, quelqu'un d'immatriculé, tandis que nous sommes des indi- vidus, vous et moi, même si l'on nous surveille. Aussi la mé- tafore qu'a cru saisir l'auteur du Glossaire étymologique qui termine les Sources, celle d'un chevalier d'industrie dont le cré- dit flambe, brûlé, « rousti », est ici déplacée autant qu'inadé- quate : l'ex-forçat n'est pas chancelant, il est déchu, ni dési- gné, mais marqué.

« ROUSTURE, s. f. On nomme rousture l'assemblage de plusieurs tours serrés et pressés d'un filin, autour de deux pièces de bois qu'il réunit étroitement. » MONTFERRIER, Dictionnaire de marine (1846) ; — sans donner à ce substan- tif un article distinct, JAL., Glossaire nautique, l'emploie sous le verbe rouster ; — dans E. P., Patara et Bredindin, 124, deus marins qui viennent de mettre en cannelle une carriole, se demandent s'ils y feront une « rousture » ; — pour les emplois actuels du mot à Brest, voir mon Français de Basse- Bretagne.

La rousture étant l'amarrage de deus pièces de bois, et les forçats étant des « fagots », comme ils disaient, qu'on amarrait à leur chaîne deus à deus, leur vie conjuguée était une rousture, et chacun d'eus aussi, ( — cent gardes, dis cent-gardes, un cent-gardes — ), et pour la vie, car la démarche du forçat libéré gardait le ritme du boulet.

Les interprétations proposées pour : ROUSTURE [...] méritent d'être prises en considération.

paffes

14. — « PAFFES, gros souliers », SAIN., Sources, II, 410. Ce serait une onomatopée « d'après le bruit qu'ils font », Arg. anc. et Sources. — Les onomatopées hipotétiques, étant filles de la paresse, ont une force d'inertie qui les rent difficiles à secouer et déloger.

Quant aus onomatopées réelles, chaque peuple ayant les siennes qu'il trouve évidentes, elles sont comme les tirans imposés, qui bons ou mauvais sont pronts au qui-vive, elles sont jalouses. Des souliers... pif-paf ? Jamais, jamais en France ! Les sabots clic-clac, oui bien. Et les paturons dans l'eau plic-ploc. — Depuis plus de vint-cinq mille ans qu'il y a des hommes et qui font des grimaces, il est dan- gereus de soutenir la candidature d'une onomatopée neuve, dangereus de prêter l'oreille dans un coin noir au mot estropié qui gémit « Je suis une onomatopée de carrière.»

Voyez teuf-teuf ! Les moteurs à explosion l'ont accaparée, cette onomatopée qui commence par une explosive ; mais avant eus crachaient aussi et explosaient les machines à pres- sion, machines à vapeur d'eau comme la locomotive, machines à gaz détendus comme le fusil : « et deslachans leurs arquebuses taire touf taf », Merlin Coccaie, IV, éd. 1859, p. 75 ; « comme aujourd'huy on porte à la guerre des arque- buses et mosquets, un coquin <...> mirant de loing, et serrant sa malheureuse main, et faisant un bruit, tuf, tof, en l'air, » tuera un héros, ibid., XIX, p. 328 ; j'ai dit « cra- chant », car c'est le crachat humain qui fait t.f-t.f :

« hé gontel a zic'hodellas tuf, tuf, a goude el lemmas guéric, guéric, guéric, guéric »

Le Laé, Morin, v. 1130 de mon éd., Anniales de Bretagne, XXIX.

c.-à-d. il dégrégua son coutelas, tuf, tuf (cracha dessus), et après ça l'aiguisa, guéric, guéric,... (1).

Je reviens à paffes. M. Sainéan ne s'est pas avisé, je m'en étonne, que c'est une mauvaise lecture de paffes. Ses quatre références, JARGON 1849, VIDOCQ 1837, une chanson de 1835 et le GRANVAL de 1827, se réduisent facilement à cette dernière seule. La commode juxtaposition de GRANVAL 1725 et granval 1827 que nous devons à M. Sainéan montre que l'éd. de 1725 donne

« Passans, souliers Passifs, id. »

sans paffes ; et que la réédition donne

« Paffes, gros souliers. »

sans passans, ni passifs, — erreur et non pas malhonnêteté. — Mais VIDOCQ, qui devait prendre passans dans JARGON 1628-1728 ou passier dans jargon 1636, Vidocq pique au hasard, dans granval 1827, une coquille, ce qui pourrait prouver que le mot était mort dès le tens de ses propres débuts dans la pègre. Puis Vidocq fait autorité auprès de PIERRE 1848 et JARGON 1849, qui lui prennent paffe, mais sans renoncer à « passife » PIERRE, « passiffe » JARGON, = « chaussure ». Quant à la chanson de 1835 reproduite par RASPAIL, locutions académiques, inversions du complément de nom, subjonctifs imparfaits, si tant est qu'on l'ait chantée à la Force, elle pue son origine lettrée ; et, quoiqu'elle ait des mots que ne donne pas GRANVAL, nous pouvons supposer qu'elle l'a froidement mis à profit.

[...]

la correction de paffes en passes (abréviation de passans ou de passifs) est possible

(1) Les mirlitons font tutu, et les clairons taratata, parce que l'instru- mentiste crache dans son instrument. — Pour conspuer les hommes de Décembre V. Hugo n'a pas jugé mauvais des vers où le t aide fisiologi- quement à l'expression : Tu t'es prostituée ; Tu chantes Turlurette, (Châ- timents, VI, XVII à des fins de tirades) ; Tous ces tueurs portant le tricorne en équerre (ibid.) ; Hélas, contentez-vous de ces prêtres qui chantent Des Te- Deum dans l'abattoir (VII, II) ; etc.

Mais voici quelque chose de plus curieus.

Dans la réimpression moderne (1827) du poème Car- touche de Granval, on lit : PAFFES, gros souliers, et cette forme a passé dans l'édition ultérieure du Jargon et dans le vocabulaire de Vidocq (1837). Je l'avais envisagée comme une onomatopée, d'après le bruit que font les gros souliers. De même que claque signifie à la fois « soufflet » et « gros soulier », de même paffe, « giffle », pouvait aboutir à désigner la chaussure à grosse semelle, les onomatopées étant de la matière plastique susceptible de plus d'une empreinte. Quoi qu'il en soit, le péché était véniel et méri- tait quelque indulgence; mais notre argotier est, comme le gendarme, sans pitié. Non content d'invoquer contre ce pauvre paffe le témoignage de l'humanité historique, il traverse les espaces pour faire appel jusqu'aux antropoïdes (p. 171) :

« Les onomatopées hipotétiques, étant filles de la paresse, ont une force d'inertie qui les rent difficiles à secouer et déloger. Quant aux onomatopées réelles, chaque peuple ayant les siennes qu'il trouve évidentes, elles sont comme les tirans imposés, qui bons ou mauvais sont pronts au qui-vive, elles sont jalouses. Des souliers... pif-paf ? Jamais, jamais en France ! Les sabots clic-clac, oui bien. Et les patu- rons dans l'eau plic-ploc. Depuis plus de vint-cinq mille ans qu'il y a des hommes et qui font des grimaces, il est dangereus de soutenir la candidature d'une onomatopée neuve, dangereus de prêter l'oreille dans un coin noir au mot estropié qui gémit : « Je suis une onomatopée de car- rière. »

A cette sortie d'un comique accompli je pourrais répli- quer simplement : « Qu'en savez-vous, cher monsieur ?.. », mais je me sens réellement rapetissé et intimidé devant un homme qui possède, classées dans ses tiroirs, les res- sources verbales dont dispose l'humanité « depuis plus de vingt-cinq mille ans ! »

Cette intempérance de langage devient à la longue vrai- ment choquante.

bouisse

15. — bouisse, = putain, Chauffeurs, 1800. — M. Sainéan accepte cette forme pour autentique et renvoie a bouis, = bordel. — Mais pour que la sémantique posât la putain en équivalent féminin du bordel, il faudrait que bouis fût un adjectif à sens moral au lieu d'être le substantif patois bouis = cabane à volaille. — Supposerons-nous que bouisse est l'apocope d'un dérivé de bouis et signifie : poule ? Il y a plus simple.

C'est une altération de poniffe, = putain. — Deus con- fusions grafiques : n->u et ff->SS [s longs] ; la confusion de l'initiale est peut-être fonétique, car les mots d'argot de ce lexique sont sans majuscules (cf. ci-dessus § 11), et p->b, grafi- quement, serait étrange.

Le même mot sera altéré aussi, en Pouisse, par JARGON 1849, probablement d'après « Ponisse ou magnuce » de JARGON 1690 et 1700.

Ici encore ce jargon 1849 se décèle le copiste de PIERRE 1849 : celui-ci donne

Pougnonargent
Pouiffe femmeéhontée

Je parierais que la rédaction du JARGON 1849, qui visait à l'ampleur, fut d'abord

Pouchonbourse
Pougnonargent
Pouiffefemme éhontée
Pouisse, magnucefemme sans mœurs, tribade

et qu'ensuite, sans mœurs et éhontée avant paru faire double emploi, et pouchon et pougnon ayant paru une dittografie, les deux demi-lignes Pougnon et femme éhontée furent sup- primées ; il resta pou pouiffe = argent, mastic qui a eu la for- tune que M. Sainéan dénonce.

[la correction] de BOUISSE, prostitué, en poniffe (p. 173) [est] malheureusement inacceptable[s], [...] à cause de son initiale

fiques

16. — Il y a encore eu confusion du f et du S [S long] pour un des apax « argotiques » de V. Hugo. Dans les Misérables de 1862, M. Sainéan a lu « les siques, les frusques » et il annote « Ce mot figure comme fiques [c.-à-d. est devenu fiques], chez Delesalle et Bruant ; l'ancien argot l'ignore », Arg. anc., 313.

Que le mot fût de peu de valeur, c'était probable ; encore a-t-on sig-de-hord, = chapeau, ferlampier le sic, = casser ses fers, qui n'ont pas encore été expliqués eus non plus. — Mais c'est V. Hugo lui-même, qui est responsable de fiques ; tel est le texte de l'édition in-4° illustrée de 1865 chez Hetzel et Lacroix, p. 542. Faut-il recourir au manuscrit ? le texte que voulut l'auteur ne me semble pas douteus : la frase, une des rares notes raisonnables de son discours sur l'argot, est faite de set exemples prouvant que l'argot va « se décomposant et se recomposant sans cesse », dont cinq sont des échanges de terminaisons : larton -> lartif ; gail -> gaye ; fertanche -> fertille ; momignard -> momacque ; ... colabre -> coJas ; sis avec fiques où le romancier a vu une forme en échange vocalique avec frusques, mais sans les con- sonnes épentétiques de frusques, et qu'il aura apparentée à affiquets.

(Quant à l'exemple restant, « la chique *****, l'égrugeoir, <...> ***** L'église. », ce semble avoir été dans sa pensée une explication par remplacement sinonimique : chique = miette ; égrugeoir = machine à émietter ; exemple faus, si ce mot chique se tire du cigain « chiké, maison », (Sources, II, 311), mais discipline étimologique excellente. Et cet exemple arrive le sisième, n'ayant pas à se ranger dans l'énumération, à la frase suivante, des métafores neuves sans relation sémantique avec les métatores sup- plantées, mais se coulant, ici, par attraction de rime, après fiques.)

ø

gaudille

17. — gaudille, = épée, apparaît dans granval 1725 et se maintient dans le JARGON 1728-1849 — Sur quoi M. Sainéan estime que c'est une image française d'avoir com- paré l'épée à une godille de « matelots » (de marins, dirais- je). Est-ce parce que, de zigzag, elle sie un chemin à tra- vers les « flots » de la foule ?... - Voilà une métafore éclose bien tôt, avant 1721, sur un mot que HDT ne con- naît pas avant 1792, une métafore surprenante chez un routier comme Cartouche et qui le serait presque autant chez un forban.

Mais FR. MICHEL, qui se voit reprocher d'avoir altéré ce mot gaudille, l'avait, exprès je pense, et heureusement je crois, corrigé en gandille. L'épée est un dard, l'épée pique ; c'est une aiguille, (« à tricoter les côtes » DLLE), et le peuple semble l'avoir comparée aus aiguillons, aus piquerons du hérisson et de l'abeille. Nous disons, en Bretagne, d'un homme épineus, qu'il est « piquant » et « gandilleus ». — GODEFROY donne « GANTILLE, s. f. arme de bourgeois : <...> ils haussèrent les gantilles, qui fut signe d'estre eschappes de ce dangier. <...> » Ce texte, de Molinet, parle de deus bourgeois allemands joutant à Cologne en janvier 1485.

Ajoutons-le, Gaudille se trouve dans GRANVAL entre Gance et Gaux, à la même place où serait *Gandille ; ainsi l'erreur peut être du tipografe seul.

Les interprétations proposées pour : [...] gandille, épée [...] méritent d'être prises en considération.

maugrée

18. maugrée, = directeur de prison, JARGON 1849. — Mais PIERRE 1848 donne margrée que SAIN., ne cite pas.

Et comme l'image que M. Sainéan croit voir dans mau- grée, « Appellation ironique : celui qui gronde les détenus », est une image paternement nulle, il faut bien ici tenir conte du texte premier.

Je n'ai pas d'étimologie péremptoire. Je serais disposé à voir dans margrée un dérivé, dont le suffixe reste à trouver, de la famille de marquant, = homme ; marquin, = individu; marpaut, = homme, maître.

Par contre, en ce qui concerne MAUGRÉE, directeur de prison (1849), la forme parallèle margrée qu'il allègue vient précisément corroborer l'explication que j'ai donnée. En effet, margrée est la forme picarde de maugrée : cf. en Picardie, maugré et margré, malgré (Corblet).

marron

De dire avec M. Sainéan que le malfaiteur pris sur le fait est marron, parce qu'il « marronne », — analogue à la précédente, cette image est flasque. — Et je vois que les malfaiteurs qu'on arquepince vers les fron- tières de la prescription marronnent bien davantage.

ø

farcher, radicrer, rigue, monfier, maron

19. — Mais l'u aussi est susceptible d'avatars ; — un u est devenu un r dans JARGON 1849 au mot farcher (<- faucher) ; — un autre, ic dans JARGON 1849 au mot radi- crer ; (<- radurer, = aiguiser, JARGON 1836) ; — un autre, n dans VIDOCQ mot rigne (<-rigue, = rigueur), qu'accepte pour autentique M. Sainéan, et il lui trouve même une éti- mologie italienne ; — un autre, n encore au mot monfier, voir plus loin ; — un autre, a dans JARGON 1628 au mot maron, = sel. Maron est une forme à rayer.

Tant pis pour la première édition du JARGON, où se lit marron, = sel, édition 1625, pp. 16 et 28 ; plus avisées, les éditions 1728-1836 ont muron, que M. Sainéan croit altéré parce qu'il tire, avec Fr. Michel, maron = sel, de (sel) marin, Arg. anc, 28.

Il faut, à vrai dire, remonter de quelques pages en deçà de mur- pour trouver dans HDT muire (<-latin muria) = eau des salines et des puits à sel, dans LITTRÉ un texte de 1680, dans BOISTE 1843, à la forme mure.

Ajoutons enfin que RIGNE, rigueur (Vidocq), dans lequel M. Esnault voit (p. 176) une altération de RIGUE, prétendu abrégé de rigueur, est une forme parallèle à grigne, action de rechigner, grimace, sens commun à plusieurs patois (Berry, Morvan, Yonne, etc.).


Il s'est souvent trompé, en prenant pour coquilles des mots réels ; plus souvent encore, il ne tient aucun conte de la cronologie et de la forme (2) des termes qu'il prêtent identifier. Du reste, toutes ces correc- tions restent subjectives, donc arbitraires, faute des variantes qui en justifient la possibilité.

(2). Cf. à propos de marron, sel : « Tant pis pour la première édi- tion... »

apolotte

20. — Les lettres sans hampe ni queue sont particuliè- ment perfides aus lexicografes. Je lis dans BOISTE 1843 « PISSIPESQUÉE, s.f. qui fait la précieuse, v. (inusité) »

Sous cette parure qui reconnaîtrait pimpesouée ? Je ne vois guère la genèse de la queue qui a fait de l'o un q ; je saisis plus vite comment dans Apollon n s'est allongé en tt.

apollotte, daté par SAIN., Sources, I, 187 ; II, 271, du JAR- GON 1849 (1), est déjà dans PIERRE 1848 :

Apollottesain

Je lui accorde le crédit que j'accorde à ce néfaste placard et je suis porté à croire que Pierre, lisant, dans son Diction- naire français, « APOLLON, s.m. », BOISTE 1843 (cf. ci-des- sus § 4), a griffonné

Apollo/// S/////

et recopié là-dessus

/// -> tte et ///// -> ain.

Voilà comment un sigle devient une idée : Tiron engendre Cicéron.

L'idée de santé ne semble avoir été jamais exprimée par le lexique mignon des malfaiteurs. D'ailleurs le peuple, du moins en France, n'exprime guère la santé par la beauté apollinienne, mais par le muscle, être d'attaque, et la digestion, avoir de l'estomac.

La genèse enfin d'APOLOTTE, sain, que l'auteur explique à l'aide des caractères cunéiformes, m'a beaucoup amusé : elle m'a rappelé les procédés du chien Roll, du fameus chien dont les journaus ont parlé dernièrement, et qui, pour se faire comprendre, avait imaginé un alfabet à coups de patte, alfabet, dit-on , supérieur à celui des hommes.

[...]

Cette intempérance de langage devient à la longue vrai- ment choquante. C'est ainsi qu'à propos de la fameuse explication d'polotte, à laquelle j'ai déjà fait allusion, notre auteur de s'écrier (p. 177) : « Voilà comment un sigle devient une idée : Tiron engendre Cicéron. »

Et cela à propos de la niaiserie d'un quidam qui en a commis bien d'autres !

coues

21. M. Sainéan avait d'abord, (Arg. anc.), interprété l'u de « Coues, maison » P. DE RUBY 1596 comme un v, et l's comme le signe du pluriel, d'où il déduisit cove qu'il tira du fourbesque cobi, = lit, ou du sicilien cuba, = maison. Je m'étonne qu'actuellement, puisqu'il a rattaché coues à coys du jobelin de Villon, il le note « Mot d'origine incon- nue, encore vivace dans le Bellau, cué, maison » (Sources).

C'est tout bonnement, avec ellipse d'un substantif, l'ad- jectif masculin pluriel dont le féminin singulier est dans

(1). Le mot ne figure cependant pas dans la réimpression donnée Sources, I, 200.

Re\UE de FiLOLOGlE, XXVII. 13

îjS REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE

chambre coie, = chambre close où règne le calme, (coite à partir du XVIIIe s.). Le sens Maison se développe d'autant plus facilement que le substantif sous-entendu peut être un terme aussi vague que 'o s t 'o, et 'oté (<-hospitale) de nos patois d'Ille-et-Vilaine, ou que repaire en usage au procès des Coquillards de Dijon. — Chambre coie avait un emploi avilissant que nous ne pouvons négliger quand nous péné- trons l'imagination péjorative des Gueus : la Coutume de Bretagne appelle ainsi les latrines : les curours de chambres coayes, ms. de Rennes XIVe s., édit. Planiol, 175, cureurs de chambres quoyez, édit. Loudéac 1485 dans CAMBRY, Finistère, III, 192 ; DU CANGE, Fossa, parle « de chambres aisées, nommées fosses coies ou latrines ».

La langue bretonne a emprunté ce mot k w è s, au XVIIe s. au plus tard, avec articulation du s final, et elle l'a conservé, du moins à la Roche-Derrien (près de Tréguier), au même sens que le « Gentil'homme Breton » Pechon de Ruby (de Redon): « C'houez, maison : ar c'houez, peut-être la forme radicale est-elle *kouez, cf. le mot d'argot fr. creux, logis, maison <...> » E. ERNAULT, in Revue celtique, VII, 42.

Je donne ici à ce mot breton son étimologie française vraie. En retour il me confirme que les Gueus articulaient le s final (k w è s) et que le mot était masculin : car c'h (fonétiquement x) est en breton la mutation du k d'un nom masculin d'objet inanimé.

Les interprétations proposées pour : [...] coues, maison (p. 178), méritent d'être prises en considération.

monfier

22. — monfier = baiser, JARGON 1836 : « Origine inconnue » (SAIN., Sources, II. 400).

Mais non, c'est fort simple : il s'agit du baiser à la pin- cette : moufler = « Prendre (qqn) par le nez et les joues à la fois, de manière à lui élargir le visage. « (HDT ; texte de Mme de Sévigné, 1676 ; texte 1er en 1648.)

Supprimé dans l'ACADÉMIE en 1718, moufler resta dans d'autres dictionnaires. Mais le rééditeur du JARGON a pu le prendre dans l'usage oral ; et rien ne s'opposerait à ce que ce fût au pays gallo, qu'habita la châtelaine des Rochers, puisqu'on disait autrefois à Pléchâtel, près Rennes, « ãfyé enfler » (ODT.-LANG.) et autres fl fy. — (Actuellement on y dit « mueyàr » (mouflard), = gras- souillet, replet).

Il est possible aussi que l'i soit une segonde erreur gra- fique pour un l.

[La correction] de MONFIER, baiser, en moufler (p. 178) [est] malheureusement inacceptable[s], [...] à raison du sens dif- férent que le mot a dans les patois, seuls à prendre ici en considération :

Berry, moufler, fiairer ;
Poitou, moufler, rechigner, rire sournoisement ;
Bas-Maine, moufler, souffleter ;
Normandie, moufler, bouder, faire la moue.

Nous voilà loin du sens de « baiser » : l'étimologie de monfier, forme à maintenir, n'est donc pas aussi « simple » que veut bien le croire M. Esnault.

ambier

23. — ambier fut un des mots les plus usuels aus Gueus et je le vois bien méconnu de nos auteurs : SAIN,. Sources, lui donne deus équivalents : aller, fuir. Mais je croirais volontiers qu'il représente, sous une forme patoise, ( — de haute Bretagne, pays de P. de Ruby, ou du Poitou, pays de Guillaume Bouchet, qui sont les premiers à l'avoir signalé, —) le verbe ambler (<- ambulare) = trotter ; (pour la fonétique, cf. § 22).

On le lit plusieurs fois au texte de P. de Ruby sans con- ter le lexique terminal : d'abord p. 9 « qui ambienosis qui sesis : ont fouqué la morfe », ou, comme l'a restitué M. Sainéan, « qui ambie o nosis, qui sesis ont fouqué la morfe », = qui marche avec nous qui lui avons donné sa nourri- ture, restitution faite probablement d'après JARGON 1628, 51 : « bier io may » = marcher, faire commerce avec moi ; — puis, formule en refrain après le récit d'un mauvais coup, p. 10 : « ambiasmes le pelé juste la targue », (SAIN., Sources, II, 268, signale à tort pour ce passage une grafie embier ; — p. 22 : « ambiasmes le pelé à deux lieues delà » ; — p. 24 : « ambiasmes le pelé à vne lieue delà ». — Les verbes qui signifient courir se construisent sans peine en diverses langues avec des compléments de lieu sans préposi- tion.

Peut-être aussi y a-t-il eu confusion dans quelques têtes illettrées avec embler (<- involare ) = prendre, parce que l'on dit prendre une route, et qu'on disait happer le taillis (JARGON 1628, 14, 37, 52 ; RESPONSE ET COMPLAINCTE l630, 19 ; JARGON 1660, à la fin du Dictionnaire) = gagner le tail- lis, le bois. Embler, = voler, était usuel en Bretagne, où la Coutume l'emploie.

ø

guenard

24. — Pendant que le n de engamé, jargon 1836, deve- nait r dans ergamé, DLLE, un autre engendra une des deus sillabes de guenard.

« Guenard (chas.) s. m. Voy. Gnare. » ; « Gnare (chas.) s. m. =: Guenard. Rabatteur. » DLLE.

Nous avons là une apocope soit du substantif jargon- nesque mômignard, = petit garçon (VIDOCQ), soit de l'ad- jectif substantivé mignard, = enfant, usuel en bas Maine (DOTTIN). Apprenti se disant par tous les mots qui signifient enfant, et le rabattage étant dévolu aus apprentis chasseurs, on recueille, dans une partie de chasse, ñ a r = garçon, on le comprend = rabatteur et on l'écrit gnare, on le relit g n a r et on le récrit guenard ; l'oubli de l'apocope y obli- geait : nous n'avons pas de mot français commençant par ñ, sauf apocope. — Donc, deleatur « guenard ».

Donc, la correction de Delesalle et d'Esnault s'évanouit.

Voici un autre exemple :

« GUENARD, GNARE, (chasse) rabatteur. Delesalle. Nous avons là une apocope soit du substantif jargonnesque momignard, petit garçon (Vidocq), soit de l'adjectif substantivé mignard, enfant, usuel en bas-Maine (Dottin) .... Donc, deleatur guenard. »

Ici, comme dans le cas précédent, il s'agit bel et bien d'un terme réel, donné, d'ailleurs, non pas seulement par Delesalle, mais aussi par Rigaud, source autrement impor- tante : « Gnare (1), guenard, porte-carnier, rabatteur, en terme de chasseur. »

C'est un dérivé tiré du dialectal guener, patauger, être trempé ou crotté (Anjou : Verrier et Onillon), le rabatteur étant forcé de battre la campagne pour forcer le gibier à passer à l'endroit où sont les chasseurs.

(1). C'est-à-dire gu'nare, avec l'amuïssement de l'e.

supin, crampe

25. — L'a, qui est devenu u dans supin (<- sapin) SAIN., Sources, II, 452, devient encore plus aisément o.

De même que crompe, = évasion, n'est que crampe (SAIN., Sources, II, 321), de même cromper, = coïter (DLLE), n'est que cramper, = dormir, coucher (DLLE), ou plutôt : coucher avec, coïter.

ø

cambrion

26. — Facilement, ou, au, surtout finaus, deviennent on. Soit pontanion et cambrion. Cambrion, = chapeau, DLLEf-a, forme que M. Sainéan a omise sans aucun dom- mage, est issu de Combriau (1).

(1). Combriot qui apparaît en 1829 me semble mieus écrit, étimologi- quement, que combriau écrit en 1827 ; je le trouve analogue à pégriot, négriot, ingriot, centriot, pantriot, chez tous lesquels le suffixe est ajouté à un masculin finissant en groupe à liquide r, et tous modernes. Miche- let a écrit nobliau ; mais Prima, Mablouis, 34, écrit nobliot. Maigriot, que donne DLLE, est usuel avec maigriotte en Bretagne et sans doute un peu partout en France.

En passant sur les simples fautes d'impression que M. Esnault aurait pu se dispenser de corriger [telle] cambrion pour cambriou [...]. C'est là besogne de prôte, et non pas de critique de textes.

pontanion

27. — « Pontanion (mar.) s. m. Prison des marins. » DLLE. — La prison maritime, à Brest, est à cheval dans l'arsenal et en ville à la fois sur un quartier qui depuis plu- sieurs siècles au moins se nomme Pontaniou.

ø

tal

« TAL (?), le derrière, II, 52. V. tole. » Sources, II, 453. — Le renvoi de l'auteur à son t. II, p. 52 ne donne rien.

Tôle semble assuré. Mais tal était aussi fort vivant en 1895 au 19e de ligne parmi les Parisiens de ma chambrée, qui ouvriers, qui maquereaus. Ils imaginaient le groupe dramatique et dialoguant de Duchnoc, Dutal et Dufchnèr,

ducnok, dutàl, dufècnèr,

comme j'ai entendu à Paris 1903 « sé dukõ é dukoko ki s disput ». J'ai lu à Brest 1900 le crayonnage mural « Du chenoc, du tal, du fechener ». En 1906 à Meaux et dans l'Oise, ducnok était connu comme vocatif injurieus ana- logue à dukõ et dunœ.

DLLE donne chenoc = mauvais, usé. L'étimologie n'échappera pas aus Rabelaisiens. La prostèse du son [ch] semble due à l'influence de quelques mots allemands reçus dans notre bas-langage au XIXe siècle. — J'explique fèchnèr comme une réduction fonique de *firtchnèr dérivé ou composé, hipotétique, de firtch, = cul, autre mot très usuel chez les mêmes Parisiens dont j'ai parlé : la ré du firtch, = la raie du cul, mõd firtch, = je refuse !

Faut-il soupçonner tal d'être dû, dans les emplois ci- dessus, à quelque chansonnier montmartrois, qui l'aurait pris, lui, dans un manuel d'argot ? J'y répugne comme à un cas unique : le peuple ne confont guère ses chansons et ses mots. Nous l'avons tous remarqué, ce qu'il chante, il n'a pas besoin de le comprendre ; tal chanté n'eût pas vite détrôné tole parlé. En outre dlle signale certain emploi du mot si topiquement précis et si populairement cru que la langue écrite n'en peut être accusée.

ø

la grande tasse

29. — M. Sainéan doute à tort de la grande tasse, = la mer, que Fr. Michel a enregistré. Le mot est très popu- laire à Brest, à Lorient.

ø

pilote

30. -— « PILOTE (?), voleur indicateur <...> » SAIN., Sources, II, 421. — Pour désigner une sorte de chantage, en plein air, suburbain, et nocturne, je ne sais si je me fais comprendre, les bas-fonds de Brest emploient l'expression faire le coup de pilote, voir mon Français en Basse-Bretagne. C'est un fait ; et je soupçonne qu'il est, comme le chan- tage désigné, antérieur à 1889.

Qu'il y ait eu chez le prisonnier espagnol Pastilla en 1889 la volonté de mistifier le policier Gustave Macé, en lui disant que « les pilotes représentent les indicateurs », c'est-à-dire que pilote signifie l'indicateur dans une bande, c'est un segond fait, que M. Sainéan semble établir (Sources, II, 42) ; piloto est de l'argot espagnol.

Que le livre de Macé, Mes lundis, ait inspiré la pègre brestoise, c'est hautement improbable.

Il n'est pas invraisemblable en revanche que les bas-fonds d'une de nos villes maritimes aient conservé, séculaire- ment peut-être, un sémantisme maritime connu de cette Germania que Hidalgo en 1609 édita sur le bord de la mer à Barcelone.

Le coup de pilote brestois, notons-le, n'a pas le sens très général indiqué dans Macé ; il offre exactement la même image que la définition de Hidalgo, pilolo = « Ladron que va delante de otros, guiando los [et non pas guiandolas de SAINÉAN] para hacer el hurto », brigand qui va devant les autres, les guidant pour commettre le vol. Le coup de pilote se joue en bande.

ø

coq, cive

31. — Enfin M. Sainéan est trop difficile quand il reproche à Fr. Michel d'avoir tenu secrète l'étimologie de coq, = cuisinier, (Sources, II, 58), et qu'il le note terme douteus (II, 317) ; — ou quand il taxe le mot « cive, herbe » (II, 313) d'« Origine inconnue ».

Ailleurs, p. 185, notre auteur trouve que « M. Sainéan est trop difficile quand il reproche à Fr. Michel d'avoir tenu secrète l'étimologie de COQ, cuisinier, et qu'il note terme douteus ». M. Esnault n'a rien compris aus deus passages ausquels il fait allusion : dans le premier (Sources, II, 58), coq figure parmi les termes, dépourvus de toute indica- tion de source ; et terme douteus » (II, 317) veut dire là : n'appar- tenant pas au jargon.

[qualité de l']édition de la Vie Généreuse

Comme M. Sainéan souligne les infidélités de Techener et de Fournier éditeurs de P. DE RUBY, je signale que le texte de M. Sainéan est très loin d'être la fotografie de P. DE RUBY 1596, n'y eût-il que les passages dont j'ai moi-même pris copie sur Li 5 64 B (Bibliotèque Nationale). Ainsi, p. 4 : « cette foere de gens » ; SAIN. : « cette sorte de gens », ce qui est une conjecture, qu'on trouve déjà, d'ailleurs, mais à parte, dans LEVOT, Biographie bretonne, Pechon de Ruby ; même page : « blasmer le Discours de ce liure » ; SAIN. : « blasmer les discours de ce livre », correction de M. Sainéan en faveur de son faus-sens sur discours (qui signifie : plan, économie du récit, et non : développement parlé). — Les travailleurs éloignés de la Table de la Réserve auraient aimé une reproduction servile.

Non qu'ils eussent refusé un commentaire aussi copieus qu'on eût « Biez [et non Bier] sur le toutime, c'est aller à toutes inten- tions, & auoir tant de iugemẽt & dextérité, fe contrefaire [cor- rigez : de contrefaire, proposition consécutive amorcée par tant] du franc mitou, du rufle, de l'ãtiecle [et non anticle], & de la foigne, bref, s'aider de tout : mais en bonne foy il n'y en a guères [entendez : il n'y a guère de Gueus qui sachent gueuser poli- matiquement], & auffi les places font prinfes, & auffi tuez.

Trop fot, ua, tu marcheras fur l'antiele ».

Et sans doute j'ai entendu à Brest employer au vocatif le nom propre « Trop-Con ! » et dans le bas Maine on a « point-fin n. et a. imbé- cile » (DOTTIN, Sémantique Bas-Maine, in Mélanges Wilmotte). —

Mais ici je suppose une erreur d'alinéa :

et, en outre, les places (que j'assigne) sont prises ; et, en outre, tu es trop sot.
Va, tu mendieras seulement en garçon qui a promis une messe.

De même, p. 17 : « deux menées de ronds, qui sont quatre sols. » (SAIN., Sources, II, 153), il n'eût pas été mauvais d'annoter : *qui sont) vint- (quatre sols. Car le rond, ou douzain (de douze deniers) (P. DE RUBY, 6), c'était le sol (P. DE RUBY, 38), et une menée, c'était une dou- zaine (de n'importe quoi) et 2 X 12 = 24.

MON ÉDITION DE LA « VIE GÉNÉREUSE »

Cet opuscule de 1596 est un des quatre ou cinq docu- ments de première importance pour l'historique du jargon. D'autre part, il est d'une rareté extrême, étant représenté par un exemplaire unique, celui de la Bibliothèque Natio- nale ; enfin, les réimpressions qu'on en a données sont plus ou moins défectueuses.

Autant de raisons pour imposer au nouvel éditeur l'atten- tion la plus scrupuleuse. Aussi, en insérant le texte de ce document dans les Sources de l'Argot ancien, me suis-je efforcé d'en fournir une reproduction absolument fidèle, contrô- lée sur l'original à différentes reprises, mot pour mot et frase pour frase.

Quelle ne fut donc pas ma stupéfaction en lisant ces lignes de M. Esnault (p. 179) :

« Comme M. Sainéan souligne les infidélités de Techener et de Fournier, éditeurs de P. de Ruby [c'est-à-dire de la Vie généreuse], je signale que le texte de M. Sainéan est très loin d'être la fotografie de P. de Ruby, 1596, n'y eût- il que les passages dont j'ai moi-même pris copie sur Li 5 64 B (Bibliotèque Nationale). Ainsi p. 4 « celle foere de gens » ; Sain. : « Ceste sorte de gens », ce qui est une conjec- ture... ; même page : « blasmer le Discours de ce livre » ; Sain. : « blasmer les discours de ce livre », correction de M. Sainéan en faveur de son faus-sens sur discours (qui signifie : plan, économie du récit, et non développement parlé). Les travailleurs éloignés de la Table de la Réserve auraient aimé une reproduction servile. »

C'est clair, n'est-ce pas ? Je m'en fus donc, ahuri, à la Bibliotèque Nationale pour revoir le petit bouquin qui m'aurait joué un si vilain tour. Je l'ouvre à la page 4 et j'y lis (l'impression en est très nette) : « Ceste SORTE de gens »... et sur la même page : « ...blasmer LES DISCOURS... »

Et de même, p. 9 : « qui ambie o nosis (et non pas : qui ambienosis, comme prêtent M. Esnault, qui me reproche d'avoir « restitué » cette leçon !)

Aucun doute n'est possible. De même que, dans les pages précédentes, notre auteur avait pris pour des fan- tomes des mots parfaitement bien portants, de même, cette fois, il attribue à ma réimpression toutes les erreurs gros- sières de sa propre copie (1). Et cela avec la rigueur du juge qui prononce une sentence : « Le texte de M. S. est très loin d'être la fotografie... correction de M. S. en faveur de son faus-sens »

Comment expliquer un pareil procédé ? Je m'abstiens pour le moment de le qualifier. J'attens de la probité scientifique de M. Esnault qu'il vienne déclarer ici-même, qu'il a confondu sa copie farcie d'erreurs avec le texte tel qu'il est reproduit dans mes Sources.

jais, jonc

4. — Voici dans l'« argot » un exemple, pris chez M. Sainéan, d'étimologie métaforique qui ne se soutient pas.

« GÉ, or, Chauff. <...>, propr. jais : allusion à la cou- leur brillante » ; « GET, jonc, Vid. <...> Mauvaise gra- phie pour jais. » Sources, II, 360.

Ainsi, *la Belle ans cheveus de jais peut signifier Iseut la blonde ? Ainsi Phébus aus cheveus d'or risque d'être dénommé *Boule d'ébène ou *Deus ronds de cirage, car le cirage reluit et l'ébène brille, et la couleur du soleil nous est indifférente, ou si c'est la forme, le *Roman à trois cin- quante, parce qu'il est jaune... — Le monde où nous trans- porte une pareille sémantique n'est-il pas le caos ?

Toute étimologie serait meilleure que celle-là, comme par exemple de rappeler que des monnaies (frappées à Poi- tiers) étaient marquées d'un G. — Mais l'étimologie de gé = or est assurée :

or = jonc = jet

comme on va le voir.

M. Sainéan a levé son idée du jais dans D'HAUTEL : « Ce mot jais est continuellement pris hors de son sens et employé pour jonc (roseau). On dit une canne de jais, pour une canne de jonc ; c'est un beau jais, pour un beau jonc », Dictionnaire du bas-langage, 1808. Et D'Hautel se mépre- nait étrangement. Le jet d'un arbre est sa pousse nouvelle, une canne de jet est faite d'une branche sans nœud. — Il y a mieus encore : « JET <...> Spécialt. (Technol.) Sonde de jonc pour dégorger un tuyau. (Souvent écrit jé.) » HDT.

On sait aussi que le jonc est l'or, chez les argotiers.

On voit la marche du sémantisme :

jet de jonc -> (ellipse du déterminant) : jet = jonc ;
Donc jonc = jet (sofisme sur l'extension relative des deus idées) ;
Or jonc = or (jeu des deus sens d'un même mot) ;
Donc jet = or.

Ou si l'on prétère considérer les mots, comme on foit en logique les concepts, non plus en extension, mais en compréhension, on aura :

jet est jet de jonc ;
Donc jet est jonc ;
Or jonc est or ;
Donc jet est or.

Tout à l'heure nous avions le sémantisme aller et retour ; c'est ici le sémantisme à ricochets. C'est celui-ci que SCHWOB et GUIEYSSE out nonimé la « dérivation synony- mique » ; le nom demande une rectification, un complé- ment que je donnerai (1) ; le sémantisme ci-dessus est un bel exemple du procédé.

(Mais pourquoi l'or est-il du jonc ? Ceci, c'est une autre histoire.

L'or est du jonc, parce que les bagues dont le cercle est partout de même grosseur s'appellent des verges (LAROUSSE) et des joncs (HDT). On a dit un jonc d'argent (HDT) ; mais la plupart des joncs sont en or et la bague d'alliance en or est le jonc par excellence. « Le pasteur au doigt nous mit un jonc », Benserade, in HDT. Ce terme est vieilli, comme le dit HDT, mais demeure tecnique : j'ai sous les yeus un cata- logue de joaillier, de 1903, avec croquis, où le sens premier reçoit des extensions quant à la forme de la bague : outre que le dedans de l'anneau est plat, il y a le « jonc torsade » où l'extérieur simule deus joncs tressés, le « jonc torsade granité » où l'un des deus est en or granité, le « jonc tor- sarde à griffes » où une pierre s'encastre dans un renfle- ment de la torsade. C'est par une autre extension séman- tique que la forme de la bague a servi à désigner la matière des alliances, puis celle des louis, et que tout or est devenu jonc.)

ø

pavillon, pavois

5. — Autre exemple d'étimologie métaforique sans base psicologique :

« PAVILLON[,] fou, pavillonnage, délire, pavillonner, déli- rer, taire des folies, Vid. [ocq] <...> : le pavillon tourne à tout vent. » SAIN., Sources, II, 414.

Mais jamais les Français, même vers 1815, n'ont brouillé dans leur tête drapeaus et girouettes. C'est la girouette qui « tourne à tout vent » et se voit mépriser pour n'avoir pas de suite dans ses serments. Celui qui n'a « pas de suite dans les idées », l'étourneau, a son excuse dans son tempé- rament. Sur la maison stable la girouette est mobile ; con- traste, et ridicule pour elle. Mais le navire, lui, est plus incertain de sa direction que le pavillon sous lequel il na- vigue.

Un pavillon ne doit pas être exactement le fou d'Esqui- rol, mais tout déraisonneur, et je pense (1) que le pavillon est premièrement l'ivrogne, qui est paf.

Extension aisée du sens (saoûl ou fou ? étant une ambiguïté d'observation quotidienne) ; puis suffixation calembourique.

« PAVOIS, insensé, J.[argon] 1849 <...> Même image que celle du mot précédent. » Sources. — Même absence d'image, et calembour analogue.

(1). A moins qu'on ne nous apporte la notice d'un « pavillon » d'iso- lement pour aliénés, qui ait pu s'imposer à l'attention populaire avant 1828, date des Mémoires de Vidocq.

les choses les plus évidentes se présentent à son imagination entourées d'un épais brouillard, et alors il se laisse aller au gré de sa loquacité habituelle.

Soit les termes de marine PAVILLON et PAVOIS qui sont devenus en argot les expressions de la folie. Quoi de plus naturel ?

Un pavillon, c'est un quadrilatère d'étoffe, un étendard arboré au mât de l'arrière ; un pavois, c'est une tenture, en toile ou en drap, autour des bastingages ou des hunes. L'un ou l'autre tourne, ou plutôt flotte, à tout vent, et cette instabilité a été prise comme l'image du délirant qui bat la campagne. Voici le commentaire de M. Esnault (p. 192) :

« Mais jamais les Français, même vers 1815, n'ont brouillé dans leur tête drapeaus et girouettes. C'est la girouette qui “tourne à tout vent” et se voit mépriser pour n'avoir pas de suite dans ses serments. Celui qui n'a “pas de suite dans les idées”, l'étourneau, a son excuse dans son tempérament. Sur la maison stable, la girouette est mobile ; contraste, et ridicule pour elle. Mais le navire, lui, est plus incertain de sa direction que le pavillon sous lequel il navigue. Un pavillon ne doit pas être exactement le fou d'Esquirol, mais tout déraisonneur, et je pense que le pavillon est premièrement l'ivrogne, qui est paf. Exten- sion aisée du sens... puis suffixation calembourique. Pavois... même absence d'image et calembour analogue. »

Donc, partout coquilles et jeus de mots. C'est là une véritable hantise.

gance

On lit gance = bande (de malfaiteurs), GRANVAL 1725. M. Sainéan explique : « propr. [ement] ganse, nœud de ruban, signe de ralliement. Bas-langage. » Sources, II, 358. — C'est en réalité une ingéniosité personnelle de tirer, par l'idée du ralliement, d'un terme de passementerie au sens très limité, une image démesurée, que ne confirme aucun sissémantique ; *Un tel est du ruban, de la faveur, de la tresse, du galon, de la liette, du lacet, — dit-on cela ?

ø

mouillé, coquillon, coste, roue, poteau

Dangereuses aussi les explications qui ne font naître aucune lumière, les métafores sans image. Quand je lis

« MOUILLÉ (être), être remarqué <...> Métaphore tirée de l'emploi technique de mouiller, mettre le chanvre dans le routoir. » SAIN., Sources, II, 403 ;

« COQUILLON, pou <...> cf. anc. fr. et dial., coquillon, capuchon (le contenu pris pour le contenant). » (ib., 317) ;

« COSTE, auberge <...> propr. côte de mer ou de mon- tagne. <...> » (ib., 319) ;

« ROUE, 1° Justice, <...> ; 2° Juge d'instruction, <...>. La justice est envisagée comme un supplice et l'interrogatoire du juge est assimilé au travail de la roue que le forçat fait tourner sans trêve. » (Ib., 440) ;

« POTEAU, ami intime, complice, <...>, propr. grosse jambe, même association d'idées que dans le synonyme zigue. » (ib., 427) ;

je crois rêver, — et rêverai, jusqu'à ce que je lise en quoi l'homme qui voudrait n'être pas remarqué est du chanvre ou celui qui le remarque un routoir, jusqu'à ce que les savates s'appellent des marmites parce qu'un Auvergnat en a trouvé une dans son potage, jusqu'à ce que quelques auberges soient pareilles à des côtes, fût-ce de bœuf, jus- qu'à ce que les inculpés activent fébrilement le tread-mill de leur interrogatoire, jusqu'à ce que ma jambe soit le plus dous des vocatifs, — d'un mot, jusqu'à ce que les homonimes soient a priori des sinonimes, ou des aspects d'un mot unique.

Dans mon Glossaire, j'avais rapproché coquillon, pou, du moyen français coquillon, capuchon de téologien ou de moine. Les appellations analogues, espagnol et grenadier, c'est-à-dire (pou d') Espagnol et (pou de) grenadier, mon- trent que coquillon, avec ce sens, doit s'entendre (pou de) coquillon. Tous ces noms font allusion à la malpropreté soit des individus comme tels (espagnol, grenadier), soit à celle du capuchon que portaient jadis les maîtres en téolo- gie.

De même, ROUE, justice et juge d'instruction : si la jus- tice est ici envisagée comme un supplice, l'interrogatoire en est un autre : il rappèle le travail de la roue que le forçat fait tourner sans trêve. Cette explication est corroborée par son dérivé rouin, prévôt, c'est-à-dire justicier qui condamne à la roue.

Et de même, POTEAU, ami intime, camarade dévoué, signifie proprement jambe, grosse jambe, association d'idées parfaitement justifiée par les rapprochements sinonimiques suivants :

Gigal, compagnon ouvrier ;
Gigolo, ami de cœur ;
Zigue, camarade.

Le premier et le deusième, représentant des dérivés de : gigue, gigot, jambe ; le dernier, reflet dialectal (Berry, Suisse) du même mot.

Cette association d'idées — jambe ou gigot pour cama- rade ou bon compagnon — quelle qu'en soit la raison d'être (cf. dans le langage familier, une grande gigue pour une fille grande et alerte), est de celles qui s'imposent à l'attention. Aussi a-t-elle été admise par un autre spécialiste, M. Dauzat : « Les idées de camarade, amant, etc. ont été exprimées à l'aide du moi gigue, soit sous sa forme française additionnée d'un suffixe (gigolo, et plus récent gigolette) soit sous sa forme méridionale (zigue). »

Malheureusement, ces explications ne sont pas du goût de M. Esnault et voici les singuliers aforismes qu'il débite à cette occasion (p. 193).

« Dangereuse aussi les explications qui ne font naître aucune lumière, les métafores sans image.

Quand je lis... coquillon, pou... roue, juistice... poteau, ami intime..., je crois rêver, et rêverai, jusqu'à ce que je lise que les savates s'appèlent des marmites parce qu'un Auvergnat en a trouvé une dans son potage..., jusqu'à ce que les inculpés activent fébrilement le tread-mill de leur interrogatoire, jusqu'à ce que ma jamhe soit le plus dous des vocatifs, — d'un mot, jusqu'à ce que les homonimes soient a priori des sinonimes, ou des aspects d'un mot unique. »

Sans commentaires...

Remarquons seulement que cette répugnance pour la métafore est, chez M. Esnault, de vieille date.

panne

7. — Souvent le chercheur d'étimologies se met en frais de métafore neuve pour avoir mal compris le texte.

Puisque l'argot n'a pas de sintaxe propre, il est impor- tant, en étimologie argotique, de tenir conte des habitudes sintactiques françaises. Ainsi « PANE, misère », n'a jamais été un « Terme de matelots, en parlant d'un navire resté en place » (SAIN., Sources, II, 411), — par la raison suffi- sante que les marins ne disent pas rester dans la panne, mais rester en panne.

Dans la panade est certainement antérieur à son apo- cope dans la pan', et cela quand même il ne serait attesté que postérieurement à son apocope. C'est un sisséman- tique d'être dans la mouise, dans la purée, dans la marmelade, dans la mélasse, dans le pétrin (1).

(1). Dans la tourbe = dans la misère, ROSSIGNOL (in Sources, II, 463), se rattache à dans la boue, dans la crotte, dans le ruisseau, dans la rue.

ø

aff

8. — De même pour aff = affaire (Sources, II, 266) où M. Sainéan suit Vidocq, qui a dit (résumé Sources, II, 110, 151): « AFF, affaire ; cf. pontes pour l'aff ; pour l'aff, par déri- sion » ; « PONTES pour l'AF, galerie des étouffoirs, fripons réunis. »

Mais la langue française, qui accepte *Voilà réunis des banquiers pour la combinaison, ne comporte pas, *Ce sont eus les banquiers pour la combinaison, au sens de *Ce sont eus les banquiers de la combinaison. Je nie la réalité de *pontes pour l'affaire, et de *aff = affaire.

En réalité les faus pontes dont il est question sont des pontes pour la f(rime) ; — pour la f(rime) signifiera fort bien parfois : par dérision ; — et « Mômir pour l'aff, couches pré- maturées. » (DLLE), = accoucher pour la f(rime) = avorter.

ø

que de beaux

9. — « BEAUX (que de) » est traduit « Attention, prenez garde, <...> cf. en français, tout beau ! » SAIN., Sources, II, 284.

C'est un faus-sens sur le texte du JARGON 1628 : « Que de beaux, que de beaux, la maraille enterve, c'est prenez garde, on entend ce que vous dites. » cité Sources, I, 218, où de beaux signifie : mal, à faus, insuffisamment ; comme dans P. DE RUBY 1596 : « il cogneurent que ie n'enteruois que de beaux, c'est à dire que ie n'entendois le langage ny les cérémonies » (p. 8) ; comme dans Des Périers (1) et dans la Satire Ménippée, de belles = il n'en est rien ; comme Il en a de belles = il ne l'a pas, OUDIN ; être servi de belle = être arrêté à faus, FR. MICHEL ; I viré d'eun'bal = il n'ira pas, à Plainfaing (Vosges) ; je sais de belle = je ne sais pas, à Troyes ; (ces cinq dernières données sont dans un article de M. F. Brunot, in Revue universitaire, 1894, 1, 236, 237.) En effet, du sens Peu se tire le sens Néant, soit à l'indicatif : Il n'y en a pas, soit à l'impératif : Il n'en faut plus, d'où l'emploi : Halte, silence !

(1). Le mot souflez, impératif, en incise, dans un récit, « se prend, en langage du commun peuple, pour cela aussi qui dit autrement : « De belles, » c'est-à-dire : « Il n'en est rien » <...> » Nouvelles, CXVII,

ø

escarter

10. — « ESCARTER, mettre par écrit. Vie <...> ; — moy. fr. escarter, mettre à part (v. Littré, Suppl.). » SAIN., Sources, II, 339.

On sent peu de convenance psicologique entre mettre à part et mettre par écrit, chez les Gueus ; car on voit mal un Gueus prenant des notes, pour les classer et ne les jamais relire ; s'il écrit, c'est plutôt pour avoir un vade- mecum dans ses doublures, ou un talisman qui ne sera jamais « à part ».

Escarter ne signifie pas vraiment mettre par écrit.

Péchon de Ruby vient de s'enfuir de la maison paternelle, s'éloigne de Redon, et fait route avec un mercelot, vers le Poitou, pour y être jusque après vendanges. « Mon compa- gnon me disoit que j'eusse beaucoup gaigné à l'entrée des vignes pour mestre en escrit les charges dez raisins : on appelle ce mestier escarter. » Vie généreuse, 6, texte SAIN.

Comme on voit, il s'agit de mœurs du pays nantais. Une des formes usuelles de la propriété dans le comté Nantais, pour les vignobles, était, est encore, le « complant ». Ecar- teur, terme de complant, désigne le représentant du bailleur, qui à la vendange vérifie la récolte réelle et veille que rien n'en soit dissimulé, SIBILLE, Usages locaux et Règlements de la Loire-Inférieure (1861), 297 ; ce mot est toujours usité à Nantes et environs, 1909-1912 ; en 1913 je l'entens de gens du Loroux et de Vallet ; tous les chemins qui mènent la vendange hors du vignoble confluent dans la route quar- tière ; c'est à l'issue de celle-ci qu'est assis l'écarteur ; on lui présente quatre par quatre toutes les portoires pleines, il en choisit chaque fois une et sépare ainsi le revenu net du bailleur. Le mot semble inconnu en Vendée .

L'idée d'écriture est là-dedans fort segondaire.

Remarquons-le d'ailleurs, ce n'est ni du patois devenu du « blesquien », ni du « blesquien » devenu du patois : P. DE RUBY ne donne le mot comme rien d'autre que du nantais.

ø

bath

11. — « BATH, 1° Beau, joli, bien <... > ; se faire bath, se faire arrêter (= se faire beau : ironiquement), <... > » SAIN., Sources, II, 282.

Il y a peu d'ironie ; il y a surtout allusion à la locution Il est bon, C'est lui monsieur le bon, où bon désigne celui qu'on tient, qui est tenu, ou par le malfaiteur, ou par la police.

Y a-t-il extension de bath du sens Beau au sens Bon ? cette extension se retrouverait en d'autres locutions. Il y a plutôt allusion au mot bon.

ø

salade

12. — « SALADE <...> 3° Marque imprimée sur l'épaule du voleur <...>, propr. réprimande, correction (sens du mot dans le bas-langage). <...> SAIN., Sources, II, 444.

M. Sainéan semble penser à réprimande salée, correction verte ?

Contre-sens sur le texte de VIDOCQ, dont l'image est bien plus nette : « SALADE (du rôti et de la), fouetté et marqué. » (Sources, II, 157). — Fouetté, c'est la salade. Et marqué au fer rouge, c'est le rôti.

Toutes les fillettes de Brest, en sautant à la corde, chantent : « A la salade || quand elle poussera || on la mangera || avec de l'uile || et du vinaigre », parce que le mouvement de la corde ressemble au fouettement d'une maïonnaise et d'une salade.

ø

L'argot : conventionnel ou non ?

13. — Le lecteur se sera rendu conte plus d'une fois au fil de ces quelques pages combien il est vrai que les éti- mologies par onomatopée, chères à Timmermans, et par métafore neuve, chères à Delvau et Larchey, les trois maîtres filologiques de Delesalle, pouvaient faire du recueil de ce dernier et de quelques autres, comme le dit M. Sai- néan lui-même, « un défi à la science et au bon sens ».

Dans les rapprochements que j'ai proposés je soulignerai les explications des mots et procédés argotiques cherchées dans le langage populaire, paysan ou citadin, soit tecnique, soit libre.

La plupart des bonnes étimologies qu'on trouve chez M. Sainéan sont de ce genre. Aussi demeure-t-on décon- certé de voir ce chercheur, ce trouveur, s'attarder déses- pérément à ce principe a priori dénué de toute observation, que l'argot est un « langage conventionnel ».

Là-dessus, je le sais, les filologues ne se sont pas encore bien entendus; je propose la distinction suivante :

I° Oui, il est probable que les archisuppôts de l'Argot cherchaient à décréter l'emploi de certains mots propres à dépister les gens du Roi.

Mais 2°, il est certain, d'après les documents, qu'ils n'y réussirent que très imparfaitement, puisque nous voyons, après les prétendues réformes de l'Argot, les mots les plus compromis lever le front jusqu'à notre âge, ou se masquer à peine sous des sinonimes conformes à la sémantique humaine, sous des suffixes conformes à la dérivation fran- çaise.

3° Non, le langage des anciens argotiers n'était à aucun degré conventionnel, si l'on entent par là qu'on n'a plus affaire chez eus à des radicaus populaires et à des images populaires et à des procédés populaires. Il y avait des professeurs d'argot ? Le latin n'est pas une langue con- ventionnelle parce qu'on doit l'enseigner. Il y avait des congrès de Gueus néologues? Nos plus conventionnelles unités de fisique, Vampère, la dine, ont leur étimologie, leur petite fonétique, leur petite sémantique.

Ce sont deus questions à examiner touchant les malfai- teurs : — d'une part leur organisation, leurs foires d'au- trefois, leurs costumes de toutes les modes, leurs ruses, et leurs repaires, et parmi toutes ces données, qui sont du ressort de l'« historien », la statistique de leur lexique par provenances et canalisations ; et cette statistique, les livres de M. Sainéan la préparent, mais que les résultats sont encore flottants ! partout l'auteur affirme l'irréductibilité des deus mondes du mal et du bien, et partout je vois des fissures, des échanges, des osmoses, des parallélismes ; — d'autre part il y a la question proprement filologique : la fonétique, la morfologie, la sintaxe, les suffixes, les images des malfaiteurs, et la genèse de leur lexique, quelle qu'ait pu en être l'utilisation.

14. — Or, il est acquis dès à présent que les classes dangereuses en France depuis 1455 n'ont pas eu de foné- tique, ni de morfologie, ni de sintaxe propres. Il reste à montrer qu'elles n'ont pas eu de dérivation et de sémantique propres. Et c'est là ma besogne, puisque M. Sainéan ne s'y intéresse pas et déclare vaguement, à propos de l'argot : « tout au plus pourrait-on y voir une sémantique. » (Sources, I, XIII).

Je ne dirais pas une sémantique ; je dirais beaucoup de sémantique, quoique non spéciale.

Mais, nouvel étonnement, M. Sainéan, qui doute de cette sémantique, veut cependant qu'elle soit une ; car, dit- il, quel patois pourrait offrir des « analogies sémantiques » (ce que j'appèle des sémantismes) telles que aile = bras, anse = oreille, comble = chapeau, creus = maison, longue = année, lourde = porte, serre = main ? Mon Dieu, ces équations là, non peut-être, mais d'autres très analogues, oui sans doute.

Et puis voyons de plus près cette liste d'exemples (et oublions ceus qui dans l'Argot ancien étaient cités en preuve de la même psicologie et qui ont été récusés et rendus à la sémantique générale par M. A. Thomas dans le Journal des Savants, 1909, p. 439 et sqq.) :

aile et bras. Donne-moi ton aileron, quand je l'entendis pour la première fois, me fit peur, tant cette zoologie avilis- sante est proche de l'imaginative commune. La Fontaine écrit une sorte de bras pour désigner l'aile du coq ; séman- tismes aller et retour :

anse et oreille. On dit l'oreille d'une écuelle, en grec, en latin, en breton et en français ; aller et retour.

creus et maison. Trou = maison est tout populaire et les trous sont creus ;

serre et main. Griffe est poétique et populaire, serre est souvent poétique, et noble, étant un peu démodé ;

(l'image que doit donner comble = chapeau est fort douteuse) ;

longue (année) et lourde (porte) sont compris sans plus d'effort ésotérique que carrée = chambre et rond = sou, à première audition, par tout le monde.

15. — D'ailleurs, on sent la pétition de principe : s'il fallut une « mentalité spéciale » (Sources, I, XIII) pour imaginer ces tropes, n'en faudrait-il pas une, la même, pour les réimaginer ? Et comment personne expliquerait-il quoi que ce soit au Jargon, sans avoir été à l'école des Cagous ? Mais nous avons vu qu'il arrive à tout le monde, comme à M. Sainéan lui-même, de chérir des métafores neuves mais fausses, quand on ne s'astreint pas, ou quand on ne cherche pas, tout au moins, à les vérifier par des analogies, quand, au lieu de préférer des analogies patoises et romanes, on se contente trop vite d'analogies exotiques, ou littéraires. En revanche, on réussit à expliquer parfois un peu d'argot, si on a d'abord consenti à apprendre le français, et à l'apprendre en long et en large, et à fond.

Il y a bien ceci que, dans le dernier ouvrage de M. Sainéan, « ceux qui seraient encore disposés à assimiler le jargon aux parlers vulgaires » se voient renvoyer à un « témoignage décisif » (Sources, I, XIV). — Pour moi, je n as- simile point, puisque je ne reconnais au jargon aucune évolu- tion séparée et propre. Cependant je vais en tremblant vers ce « témoignage décisif » qui doit me montrer la sémantique des malfaiteurs suspendue entre la terre, où sont les simples sémantiques honnêtes, et le ciel, — le ciel d'en bas, d'où la viennent hisser de tens en tens, avec des élingues de fortune, nos Cagous abracadabrants. — Et j'apprens ceci : qu'un vieus voleur roumain a juré, à M. Scintee, journa- liste roumain, que son petit lexique de smechereasca (1) avait été combiné par une « commission » de voleurs juifs, russes, bohémiens, hongrois et divers Arg. anc, 15). — C'est tout.

Je suis rassuré.

Ce vieus voleur en était resté aus conceptions voltai- riennes de l'origine des religions, aus conceptions d'Olivier Chereau sur la réformation du royaume d'Argot, à un Contrat Linguistique qui pourrait tenir lieu des habitudes fonétiques et sémantiques comme le Contrat Social se passe de mœurs préparatoires.

(1)Argot roumain.

CONVENTIONNEL OU NATUREL ?

Le jargon a-t-il été une langue spéciale d'un caractère artificiel ou bien s'est-il développé naturellement à l'exemple des patois et du bas-langage ? On sait que je penche vers la première hipotèse, et on me l'a assez reproché. M. Esnault, à son tour, ne peut suffisamment déplorer mon erreur à cet égard (p. 198) : « On demeure déconcerté de voir ce chercheur, ce trouveur, s'attarder désespérément à ce prin- cipe a priori dénué de toute observation que l'argot est un langage conventionnel. »

Me sera-t-il permis de m'expliquer une fois de plus ? Il ne s'agit pas chez moi, comme chez mes adversaires, d'une idée formée a priori et qui cadre mal (ou ne cadre pas du tout) avec les faits. Ces faits sont d'ordre historique et lin- guistique.

I. Arguments historiques. Le premier document jargo- nesque, celui des Coquillards dijonnais de 1455, dicté par un pauvre barbier illettré, nous fait connaître que

«... lesdiz Coquillars ont entr'eulz un langaige exquiz que aultres gens ne scevent entendre, s'ilz ne l'ont revelez et aprins... »

Et le dernier document important du jargon, celui des Chauffeurs d'Orgères de 1800 — pour prendre les deus points extrêmes de l'historique du langage des malfaiteurs — nous fait savoir que, pour les jeunes voleurs de la bande des Chauffeurs, il y avait spécialement

« un instituteur de mioches (apprentis voleurs) qui s'appli- quait surtout à leur apprendre à parler l'argot. »

Que valent toutes les assertions antropologiques en pré- sence d'affirmations documentaires aussi catégoriques ? A-t-on jamais soutenu d'un patois ou d'un parler vulgaire qu'il fût révélé et appris à l'âge adulte ?

De plus, si nous consultons les documents intermédiaires entre ces deus dates extrêmes — 1455 et 1800 — nous apprenons des faits encore plus édifiants. On lit dans le Jargon de 1628 :

« Les vieus merciers ordonnerent un certain langage entr' eux... Il arriva que plusieurs merciers trouvèrent [aux foires] grande quantité de pauvres gueux... et leur apprindrent leur langage et cérémonie. »

Et cela avant l'institution des Archisuppôts, spécialement chargés plus tard d'enseigner le jargon.

Encore une fois, en présence de pareils faits, peut-on sérieusement répéter que la conception du jargon comme un langage conventionnel est « un principe a priori dénué de toute observation » ? Justement, je ne me suis pas laissé guider par des principes, mais uniquement par les faits.

II. Arguments linguistiques. Dans ce langage secret qu'a toujours été le jargon, le sens des mots — tous ou à peu près empruntés des patois — a été modifié suivant des vues particulières, ce que j'ai appelé la mentalité spéciale des argo- tiers. M. Esnault raille impitoyablement cette pauvre « mentalité », mais lorsqu'il se met à réfuter les singulières métafores qu'elle a produites, il en revient bredouille. Sa réfutation a tout à fait l'air d'une parodie (p. 200) :

« Anse et oreille. On dit l'oreille d'une écuelle..., aller et retour.

Creus et maison. Trou = maison est tout populaire, et les trous sont creus.

Longue, année, et lourde, porte, sont compris sans plus d'effort ésotérique que... rond, sou, à première audition, par tout le monde. »

Par tout le monde ! Comment se fait-il alors que jamais patois ou parler populaire n'a eu recours à de pareilles appellations ? Il s'agit donc de conditions spéciales, d'une mentalité à part, en un mot de quelque chose de convenu et d'artificiel.

Voilà les faits historiques et linguistiques. Ils sont en pleine contradiction avec l'hipotèse d'un développement naturel du jargon. D'ailleurs, un de nos savants les plus auto- risés, M. A. Meillet 1913, vient de se rallier a notre manière de voir (1) :

« On s'est demandé si l'argot était vraiment une langue ayant eu un développement normal. M. Sainéan ne l'admet pas. La question est mal posée. Il ne s'agit pas d'une langue à proprement parler, mais d'une langue spéciale à l'intérieur du français. Une langue spéciale n'a, on le sait, ni pronon- ciation ni grammaire propre ; elle est définie uniquement par un vocabulaire particulier. Ce vocabulaire est soumis aux altérations qui ont lieu dans les vocabulaires, et notam- ment dans ceux des langues spéciales. Mais, de plus, fait pour n'être pas compris de tout le monde et réglé par des autorités qui avaient qualité pour le modifier — des textes pré- cis l'affirment — l'argot a subi des remaniements systé- matiques, et constamment des mots nouveaux ont remplacé des vocables qui devenaient trop connus. En fait les ballades argotiques de Villon demeurent à peu près inintelligibles, quoique des mots connus des Coquillards s'y retrouvent. M. Sainéan a donc raison de dire qu'on est ici en présence de condi- tions toutes particulières. »

Cette adésion du premier de nos linguistes en vaut pour moi bien d'autres.

(1). Bulletin de la Société linguistique de Paris, octobre 1913, p. CCXCII à CCXCVI (compte rendu des Sources de l'Argot ancien).


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