Description du Père Lunette

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Titre : Description du Père Lunette
Auteur : Ferdinand Fantin
Date : 1870-1882?
NbEditions : 2
NbMots :
Mots clés : source
Type : poésie
Contributeurs : gb
Discussion

Description du Père Lunette

Introduction

Ce texte est trop faiblement argotique pour justifier pleinement sa place dans cette liste documentaire. Mais à cause de son contexte et de son environnement, je n'ai pas voulu en perdre la trace. (gb)

Situation du texte dans les Mémoires : Rossignol raconte avoir servi de guide à des visiteurs de marque désireux de visiter en sécurité les lieux populaires de Paris. Cette tournée passe par le « fameux cabaret du Père Lunette, une des attractions sensationnelles du Paris fangeux, un des bouges qui attirent le plus de curieux » (p. 129). Il précise que la curiosité du lieu est la série de peintures murales, qu'un poète local présente aux nouveaux arrivants par une déclamation poétique. Contrairement à ce qu'il écrit, le texte est loin d'être inédit puisqu'il se trouve au moins chez Darzens, Nuits à Paris, 1889 et dans un numéro du Gaulois de 1882 (extrait empruntés à L'Auvergnat de Paris). C'est à ce Darzens que j'emprunte le titre et le nom de l'auteur.

Texte

[Description du Père Lunette – version donnée dans les Mémoires de Rossignol, 1900, pp. 130-134]

Pour donner une idée des sujets qu'elle représente, il suffira de reproduire les « vers » qu'un individu, surnommé « le poète », récite toutes les fois qu'entre un visiteur. Voici quelques échantillons de cette « poésie », que je crois complètement inédite. On en a, en effet, bien souvent parlé, mais sans pouvoir en rien citer :

LE POÈTE

Oui, quelques joyeux garnements
Battent la dèche par moments,
Chose bien faite !

Moi dans mes jours de pauvreté
J'ai, dit-on, beaucoup fréquenté
« Père Lunette ».

Aussi je veux vous détailler,
Au risque de vous faire bâiller
Jusqu'aux oreilles,
Ce qu'on y voit de curieux ;
C'est le produit laborieux
De plusieurs veilles.

À gauche en entrant est un banc
Où le beau sexe en titubant
Souvent s'allonge,
Car le beau sexe en cet endroit
Adore la chopine et boit
Comme une éponge.

À droite, un comptoir en étain,
Qu'on astique chaque matin ;
C'est là qu'on verse
Les rhums, les cognacs et les marcs,
À qui veut mettre trois « pétards »
Dans le commerce.

La salle est au fond. Sur les murs,
Attendant les salons futurs,
Plus d'une esquisse,
Plus d'un tableau riche en couleur
Se détache plein de chaleur
Et de malice.

Après ce préambule, le « poète » passe en revue les diverses oeuvres exposées. Il en est qu'on me pardonnera de ne pas mentionner ici. Voici les plus convenables :

Sujet : Gambetta et Cassagnac en contemplation devant un groupe licencieux.

Cassagnac, on ne sait comment,
Arrive juste à ce moment,
Toujours sévère ;
Et Gambetta, plus libertin,
Fixe ardemment sur la catin
Son oeil de verre.

Gambetta, dont la tête sort d'une sonnette, regarde un couple de jeunes gens se donnant le bras.

Gambetta, toujours peu flatté,
Se trouve décapité
Dans sa sonnette,
Observant d'un oeil polisson,
Un autre groupe où le poisson
Porte casquette.

Le chien, la maîtresse et l'amant
S'en vont tous les trois fièrement,
Et haut le ventre,
À la conquête de celui
Qui sera, ce soir, le mari,
Disons le pantre.

Rodin et deux Moines.

Muni d'un immense pépin,
Le bas et cauteleux Rodin,
Parfait Jésuite,
Frac boutonné jusqu'au menton,
Allonge un énorme piton
En pomme cuite.

Le bon Tartufe et Loyola,
Revivent dans ce gredin-là.
À moi, Molière,
Eugène Süe et toi, Pascal !
Car ce ténébreux animal
Craint la lumière.

Que de cadavres entassés,
Et combien de bûchers dressés
Forment l'histoire
De tous ces Pères Loriquet
Qu'on a flétris du sobriquet
De « bande noire ! »

Gloire à l'auteur du Juif Errant !
Son livre est vrai, son oeuvre est grand !
Tant que sur terre
On grinchira par toi, Jésus,
Vous ne serez jamais trop lus,
Süe et Voltaire !

Une femme assise sur le bord d'une table, verse de l'eau dans un verre d'absinthe.

La charmante fleur de péché
Dont le front rêveur est penché
Sur « une verte »
De ses charmes dus au pastel
Tient sur le boulevard Michel
Boutique ouverte.

Un chiffonnier avec sa hotte et sa lanterne (en argot : hotte et bais ou cachemire d'osier).

En costume de chiffonnier
Diogène, vieux lanternier,
Observe et raille,
Semblant tout prêt à ramasser
Les hontes qu'il voit s'entasser
Sur la muraille.

Un couple :

Puis deux être qui n'en font qu'un :
Femelle blonde et mâle brun,
Ardents, farouches,
Dans l'ovale d'un médaillon
Se font un amoureux bâillon
De leurs deux bouches.

Un homme accroupi sous un parapluie.

Sous un parapluie étendu
Monseigneur Plon Plon éperdu
N'est plus à l'aise,
Et flairant un nouveau danger
Fait ce qui du verbe manger est l'antithèse.

Une vieille femme ivre :

Voici la reine des poivrots.
Buvant sans trève ni repos :
C'est Amélie !
Jadis cette affreuse guenon
Était une femme, dit-on,
Jeune, jolie…

À boire ! à boire ! encore du vin !
Jusqu'à deux heures du matin,
La soif la ronge,
Et sous son vieux sein aplati,
À la place du coeur,
Bat une éponge…

Mais en voilà bien assez pour vous donner une idée de la manière du poète. Il termine généralement en annonçant, dans la langue des dieux, que l'on va faire une quête, et en priant que l'on n'oublie pas l'enfant des Muses !…
L'auteur de ces laborieux impromptus, comme aussi des chansons qui se chantent encore aujourd'hui chez le père Lunette, est un Niçois nommé F..., un déclassé comme j'en ai vu tant d'autres mourir jeunes, grâce aux abus de la boisson.

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Sources


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