Bertrand1883-d

(page à l'essai)

date:1883 auteur:Bertrand type:classique

(source : Bertrand, « Les parisismes de M. Villatte », Zeitschrift für neufranzösische Sprache und Litteratur, V, 1883, pp. 183–185.

  • Thèmes : vitalité, renouvellement ; grossièreté ; pudeur
  • Sources :

Texte

[183] Les Parisismes de M. Villate. Rien n'est plus louable que la conscience et la bonne foi apportées en Allemagne dans tout ce qui regarde l'instruction. Malheureusement l'excès même de cette bonne foi la rend plus faite à surprendre. C'est l'impression que laissent ces Parisismes ou Argot parisien : deux synonymes aussi exacts que Gallicismes ou Argot français.

Il serait oiseux de s'arrêter à l'épigraphe et à la préface, qui établiraient la raison d'être du livre, si l'on pouvait bâtir une théorie sur des boutades et des paradoxes. Ce livre, dit l'auteur, n'est pas écrit pour les jeunes gens. Non, certes, il est fait pour être soigneusement serré, quand il y a femme et enfants dans la maison.

Pourquoi d'abord ce titre de Parisismes, puisque, sur le nombre de locutions que renferme l'ouvrage, il n'y en a pas une centaine de spéciales à Paris ? Une grande partie sont de bonne langue courante, p. ex. baguenauder, avoir la main, dessalée, judas, flandrin, fendant, lampas, cracher sur qn ou qc, courir le guilledou, coûter les yeux de la tête, croque, dare dare, découvrir St-Pierre pour couvrir St-Paul, à la diable, au diable au vert, jeter un froid, se couper etc. Si l'Académie, toujours en retard d'un demi-siècle sur la langue, n'a pas encore accordé l'estampille à telle ou telle de ces expressions, elles n'en figurent pas moins depuis longtemps dans les œuvres mêmes de ses membres, et dans les dictionnaires assez autorités pour préparer et devancer la décision de cette compagnie.

Le vrai argot, le fonds du livre, en justifie tout aussi peu le titre. Chic, larbin, potin, potache, postillon, panne, pantre, scie, fourbi, bêcher, remporter une veste, piquer un chien ou un renard, ou, une tomate, ou un soleil, ou un laïus etc. — je prends au hasard — tout cela n'est pas plus particulier à Paris, qu'à Bergerac ou à Pont-à-Mousson. Escarper, refroidir, hussard de la guillotine, abbaye de monte à regret etc. seront certainement connus dans toutes les maisons de force ; comme d'autres choses, qui ne peuvent se citer ici, s'entendront en France dans tous les établissements d'une certaine sorte. Si, par le [184] vocable Parisismes, on a voulu dire que la, plupart de ces termes doivent leur origine ou leur sanction à Paris, autant substituer pour la langue régulière parisien à français, puisque Paris, devenu successivement centre politique et centre intellectuel du pays, est depuis longtemps en possession de faire et de défaire la langue et les gouvernements.

D'autre parisismes sont de pures mystifications. Floquer (du nom d'un homme politique) signifierait oublier ses engagement — comme lui ! Et faignant ou feignant pour fainéant, comme qui dirait en allemand Biblothek au lieu de Bibliothek, Aptheker au lieu de Apotheker ! Pourquoi pas aussi colidor pour corridor, mouchechoir pour mouchoir, s'ostiner pour s'obstiner, vesquer pour vexer, etc.

Discuter au surplus le procédé de l'auteur, les raisons qui, à malpropreté égale, lui ont fait prendre ceci et laisser cela, apprécier la valeur de ses sources et le parti qu'il en a tiré, relever les lacunes, les inexactitudes de traduction, le manque ou l'insuffisance des explications, c'est besogne impossible dans ce journal.

Et que revient-il au bout de compte de ce genre d'étude ? Y apprend-on au moins un argot sûr et durable ? Ce n'est pas possible. Ces expressions, nées d'une actualité quelconque, d'une chanson, d'une plaisanterie de rue, d'une fantaisie qui s'accepte ou s'impose, vivant en général aussi longtemps que la circonstance qui les a fait naître — ou se transforment avec une telle rapidité que, sauf de rares exceptions, le lexicographe qui a cru les saisir au passage voit œuvre démodée avant d'être finie. P. ex. ce qui s'appelait autrefois un petit maître, puis un muscadin, un incroyable, puis un beau, puis un gandin, puis un dandy, puis un lion, puis un tigre, puis un petit crevé, puis un petit gras, puis un boudiné, puis un gommeux, puis un poisseux, s'appelait il y a quelques mois un pschutteux. “II se fait plus de tropes à la Halle en un jour qu'à l'Académie en un an”, disait Dumarsais, et celles d'hier ne sont déjà plus celles d'aujourd'hui qui seront déjà remplacées demain. Que sert donc à un étranger de distraire de l'étude déjà assez longue de la bonne langue un temps précieux pour s'embarrasser la tête de formules qui le laisseront en chemin à tout moment ? Qu'il essaie par ex., à l'aide de ces Parisismes, de traduire, non pas “La Pipe cassée”, mais l'“Assommoir” ou la “Chanson des Gueux” ou les “Deux Papas très-bien”, cette jolie comédie de Labiche précisément contre les parleurs d'argot. Il verra.

Et possédât-on même les deux ou trois cents termes les plus avouables, qu'on ne croie pas avoir surpris le secret du beau langage de Paris ou de France, ou du moins l'élégant sans-gène, les heureuses négligences d'expressions que se permettent les honnêtes gens. Non, la bonne société ne parle pas ainsi : quiconque l'a approchée le sait. Les bohèmes, les débraillés du boulevard et des cafés chantants, les cacographes de la petite presse etc. s'en servent parfois. Si, par le fait d'un contact quelconque avec ce monde, qui n'est pas le monde parisien, quelque chose de sa phraséologie s'égare dans la langue, ce n'a jamais été pris au sérieux — Il n'y a pas à s'occuper ici des candidats à Nouméa et de leurs compagnes, pour qui semble écrite une notable partie du livre — Les honnêtes gens connaissent ces termes, simplement parce que dans la rue on ne peut pas toujours ne pas entendre. Et l'on veut traduire cela pour l'étranger ! Mais une traduction bien adéquate, et conservant l'odeur et la saveur de la chose, lui serait souvent inintelligible, ou lui soulèverait le cœur. Et que lui importe après tout la variété des expressions dont se servent telles classes pour rendre tel oubli des convenances ou la pratique de tel vice secret ? Et quel avantage enfin offre cette étude que la possibilité de parler leur langue à des gens qu'on se fait en général un devoir d'éviter ?

Les curieux, qui, parmi les productions dans la littérature française, choisiront comme objet d'étude les “Combles” du Figaro on les “Charades” du Journal des abrutis on les Mémoires de Vidocq ou les poésies bigornes de Lacenaire, ou tel autre chef d'œuvre qui attire le flair malheureux de l'étranger, ceux-là ont les ouvrages spéciaux de Delvau, de Rigaut [sic], de Lorédan Larchey, livres honnêtes en ce que le titre dit franchement le contenu. Le frontispice du dernier représente la commission du dictionnaire : un chiffonnier, un cocher, une lavandière, un gamin, un enfant de troupe, un bohême, une farceuse lorgnée par un jeune faquin dont un personnage louche flaire le vêtement, on voit immédiatement où l'on est.

Récapitulons : Deux ou trois cents excentricités de langage ayant cours en France et qui dans un siècle auront peut-être fourni à la langue une dizaine de termes ; le jargon des plus mauvais lieux, trié même sans souci de l'importance relative des expressions, et interprété d'une façon fort contestable, le tout grossi d'une multitude de termes honnêtes, honteux de se trouver là : voilà ce livre dont le besoin se faisait sentir comme celui d'une édition populaire de l'Arétin ou d'un Vade-mecum à l'usage des farceurs et des farceuses que leurs goûts ou leur industrie attirent au delà de la frontière. Et cela s'appelle Parisismes. Si, pour compléter l'ouvrage, on offrait au public français sous le nom de Berlinismes une pareille vidange ramassée dans les coins honteux de Berlin, qu'en penserait un Allemand ?

Il n'est pas permis de déshonorer le nom d'une ville, en lui empruntant un titre qui facilite la vulgarisation de certaines choses faites pour rester enfouies dans les ouvrages spéciaux, comme certaines curiosités pathologiques dans ces cabinets d'anatomie dont la police ne permet l'entrée qu'aux hommes. Ou, du moins, que la marchandise reçoive sa vraie étiquette. Qu'au lieu d'intituler son livre Parisismes, l'auteur l'intitule : Vocabulaire français-allemand de la mauvaise compagnie. Cela ne pèchera plus que par un peu d'euphémisme.

L. Bertrand


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