Marsolleau (Louis). Perroquétisme

Rognures

Titre : Perroquétisme
Auteur : Marsolleau (Louis)
Date : 1917-03-05
Source : Figaro
Mots clés : purisme, poilu, guerre
Discussion

Image

1917-03-05-perroquetisme-marsolleau.jpg: 230x829, 82k (04 novembre 2009 à 02h46)

Texte (à corriger)

PERROQUETISME

Comme je demandais à une dame, d'ail-
leurs fort instruite et qui rougirait, je pense,
d'une faute d'orthographe, si elle avait vu
Monsieur Beverley, elle me répondit
J'y suis été hier. C'est charmant!
Et elle rit. pour bien marquer que cette
façon de s'exprimer était fantaisie pure et
qu'elle offensait la syntaxe en connaissance
de cause et avec préméditation.

Oui mais il est probable que je n'étais ni
le premier ni le dernier à qui elle servait et
servirait ce, solécisme car manifestement il
l'amusait, et un amusement devient bien vite
une habitude, puis un besoin.

Cette dame n'est pas la seule à prendre
ainsi, pour s'amuser, de mauvaises habitudes
de langage qui se transformeront en un be-
soin de mal parler. La faute en est aux arti-
cles de journaux, correspondances plus ou
moins authentiques du front; aux romans sur
la guerre, bourrés d'un argot héroïque et
condens.é: aux lettres des «filleuls » aussi, de
qui le style a plus de défaillances que le cou-
rage. Le poilu est à la mode, et « causer
poilu » semble chic.

Que Barbusse, Benjamin et Pawlowsky me
pardonnent, mais ils sont bien coupables. Ils
ont trop synthétisé, dans leurs récits. Les
faibles têtes de l'arrière ont fini par croire
que, dans les tranchées, on ne s'interpellait
jamais autrement qu'en se traitant de « moule
à gaufres », de figure d'âne » ou de « face
de ver » Et surtout, surtout, qu'en aucun
cas on n'employait un verbe avec l'auxiliaire
qui lui convient.

De la part des auteurs, c'est tout naturel
ce sont des lettrés ce qui les a frappés, ce
qu'ils ont retenu, noté et transcrit, ce sont
justement les dérogations pittoresques à la
correction littéraire. Mais pour leurs lecteurs,
et plus encore pour leurs lectrices, ce voca-
bulaire, en somme exceptionnel, est devenu
la seule langue des héros, celle qu'il est élé-
gant de connaître et de pratiquer.

S'il ne s'agissait que de l'adoption de voca-
bles argotiques, il n'y aurait pas grand mal.
Cela enrichirait de termes nouveaux la conver-
sation mondaine qui n'en a pas énormément
à sa disposition. Et, pour ma, part, je ne me
froisserais nullement d'entendre déclarer à
une marraine qu'elle a envoyé, à son petit
sergent un « paxon maous », voulant dire
un paquet bien garni.
Ce contre quoi il faut protester, c'est le sa-
botage de la langue française dans ses arti-
culations, c'est-à-dire dans le maniement de
ses verbes. « J'y suis été » est une horreur.
Ce n'est pas du «poilu» c'est du barbarisme.
Tous les gens qui parlent mal parlaient ainsi
avant d'aller au feu. Il n'y a rien de patrioti-
que à employer du charabia que la guerre n'a
aucunement créé. Ce serait faire un succès à
une chose uniquement parce qu'elle est laide.
On sait que le perroquet, phonographe
tendancieux, enregistre plus aisément les vi-
lains mots que les jolies phrases.

Ne soyons pas des perroquets.

Louis Marsolleau


Changements récents du groupe Argot